Les anti-FN se réorganisent mais sans stratégie commune

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La conquête par l'extrême droite de 14 villes a réveillé les anti-FN. Six mois plus tard vient l'heure des questionnements sur leurs moyens d'action. Quelle stratégie adopter quand l'indignation morale ne suffit plus?

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Au lendemain de la victoire de l’extrême droite dans quatorze villes, ils ont été « assommés » et « isolés ». Dans certaines villes, l’opposition républicaine était en lambeaux, « il a fallu tout reconstruire », racontent-ils. Six mois plus tard, chaque municipalité frontiste compte son « comité de vigilance républicaine ». Mais le réveil des anti-FN a apporté son lot de questionnements.

Comment s’opposer à un Front national au-dessus de la barre des 20 %, qui a fait son entrée à tous les échelons, des mairies au Parlement ? Comment répondre à un FN qui a ouvert sa base militante, séduit les jeunes et est en passe de gagner la bataille de la communication ? Comment répliquer quand les manifs anti-FN ne mobilisent plus, et que le FN renverse la table en présentant ses opposants comme des « mauvais perdants » et des « anti-démocrates » « sectaires » ?

À l’approche du congrès frontiste, qui se tiendra à Lyon les 29 et 30 novembre, les discussions sont vives au sein des opposants de Marine Le Pen. D'un côté, les tenants d’une ligne antifasciste héritière des années 1990 et du slogan « F comme fasciste et N comme nazi », soucieux de rappeler l’histoire du FN que sa présidente n’a jamais reniée. De l’autre, ceux qui estiment que le FN ripoliné de Marine Le Pen nécessite de nouveaux outils et l’abandon d’une « opposition bête et méchante ». Faut-il parler du Front national ou considérer qu’en parler, c’est faire son jeu ? Continuer à tenir un discours moralisateur à ses électeurs ou les convaincre par des contre-argumentaires ? Mener des répliques nationales ou locales ? Abandonner les contre-manifestations ? Mediapart leur a posé la question.

Tous le reconnaissent : après la scission du FN en 1998 et la fuite d’une partie des troupes chez Bruno Mégret, comme après le siphonnage des voix frontistes par Nicolas Sarkozy en 2007, ils ont cru que le Front national était « cuit ». « En 1998, avec l’émergence d’Attac, on a eu un premier transfert de militants. Le 21 avril 2002 a été un sursaut sans lendemain. Et en 2008, Ras l'front s’est disloqué », se souvient André Déchot, ancien de Ras l'front aujourd'hui responsable du groupe de travail “extrême droite” de la Ligue des droits de l’homme (LDH).

André Déchot, de la Ligue des droits de l'homme. © Capture d'écran Europe 1. André Déchot, de la Ligue des droits de l'homme. © Capture d'écran Europe 1.
Pour ce militant quadragénaire, « 2007 semblait la confirmation d’une fin de cycle. Pendant cette décennie-là, tout le monde a baissé la garde. On a sous-estimé ce qui se passait à droite. Le FN n’était pas au pouvoir, mais ses idées l’étaient en partie. On a assisté à une radicalisation à droite de certains électeurs »« Certains ont cru que le problème, c’était Sarkozy et que la question FN était réglée », confirme Luz Mora, qui milite contre l’extrême droite depuis 2000, avec Ras l'front puis avec le réseau syndical antifasciste Visa. Et puis l’anti-fascisme n'était « plus à la mode », « c’était l’anti-mondialisme ».

Les syndicats sont les premiers à faire les frais du prétendu virage « social » affiché par Marine Le Pen (lire notre décryptage). Les cas de syndicalistes candidats pour le FN, tout en restant minoritaires, se multiplient. Et nombre d’ouvriers hier hermétiques à l’extrême droite prêtent désormais une oreille au discours du Front national. « En 2009, on a connu un “pic”. Il y a eu une prise de conscience des syndicats », témoigne Luz Mora. Lorsqu’en 2011, le cégétiste Fabien Engelmann, élu depuis maire d’Hayange (Moselle), rallie le Front national, la CGT rappelle que « la préférence nationale n'est pas compatible avec le syndicalisme ».

Mais la véritable alerte a eu lieu après les 18 % de Marine Le Pen en 2012, et les cartons du FN aux élections partielles de l’Oise et de Brignoles en 2013. Au PS, où la réplique au FN a été quasi inexistante pendant la campagne présidentielle (lire notre article), des militants sonnent l’alarme. « Beaucoup nous ont dit “il faut s’y remettre”, “on n'est pas armés pour répondre à un FN qui a changé de forme” », se souvient Sarah Proust, secrétaire nationale du PS chargée de la « riposte ». « Lors des partielles, les copains se sentaient seuls localement. » Avec la secrétaire nationale Elsa di Méo et le député Yann Galut, ils se remettent au travail : création d'une nouvelle « boîte à outils » régionalisée et organisation d'une tournée des fédérations pour former les militants.

Les secrétaires nationales du PS Elsa di Méo et Sarah Proust, qui ont lancé une cellule de veille sur l'extrême droi. © dr Les secrétaires nationales du PS Elsa di Méo et Sarah Proust, qui ont lancé une cellule de veille sur l'extrême droi. © dr

Au Front de gauche, parti le plus en pointe sur les argumentaires de réponse au FN en 2012, les discussions et initiatives n’ont pas encore repris. « On va réfléchir à ce qu’on veut mettre en place face au congrès du FN de novembre », explique Alexis Corbière, secrétaire national du parti de gauche, chargé de la lutte contre l’extrême droite. Mais il annonce qu’il « n’ir(a) pas défiler bras dessus bras dessous avec le PS pour dire que le rempart à Le Pen, c’est François Hollande. Ce pouvoir joue la menace FN pour demander le rassemblement, Valls nous explique que le FN est aux portes du pouvoir. Cette dimension cynique et tactique me gêne ».

« On dit tous que la catastrophe est là, mais on ne fait rien », déplorait début septembre dans Mediapart Danielle Obono, l'une des anciennes porte-parole de Mélenchon pendant la campagne, membre d'Ensemble! « On n'a aucun discours sur le FN. Depuis le “Front contre Front” de Mélenchon, on a décrété que ça ne marchait pas, mais on n'a rien proposé depuis… » André Déchot, de la LDH, reconnaît qu’« en 2012, le Front de gauche avait fait bouger le curseur “identité nationale” vers l’identité citoyenne », mais il déplore qu’on soit ensuite « revenus à l’ancien modèle et un combat de coqs à Hénin-Beaumont ».

Luz Mora, du réseau syndical antifasciste Visa, engagée depuis 2000 contre l'extrême droite. © dr Luz Mora, du réseau syndical antifasciste Visa, engagée depuis 2000 contre l'extrême droite. © dr
C’est du côté des associations et syndicats que l’impulsion est venue. Le réseau syndical antifasciste Visa, qui regroupe des militants de tous les syndicats, réalise argumentaires de réponse, brochures pédagogiques et formations, « pour répondre à ceux qui disent que le FN va sauver les salariés », explique Luz Mora.

En janvier, la CGT, FSU, Solidaire et des syndicats étudiants (l’UNEF et la FIDEL) ont lancé une « campagne unitaire » sur l’extrême droite, pour décortiquer les discours du FN et « outiller les militants ». « On veut montrer que la réponse est dans le progrès social, pas dans le repli sur soi et la haine de l’autre, rapporte Pascal Debay, 41 ans, secrétaire général de la CGT en Moselle. On a organisé des débats publics dans une trentaine de départements. On est en train de monter en puissance. »

De son côté, la LDH a remobilisé ses réseaux avec la reconstitution, fin 2012, d’un groupe de travail sur l’extrême droite et une réunion des sections. Une coordination nationale contre l’extrême droite (Conex) a été créée au printemps 2013, composée de VISA, des comités de vigilance, d’anciennes branches locales de Ras l'front, et de collectifs antifascistes comme la Horde. L’objectif : partager informations et matériel militant.

Ces initiatives aboutiront à une série d’événements, fin novembre, au moment du congrès frontiste : une quatrième session intersyndicale à l'initiative de la Conex ; un rendez-vous national des comités départementaux à Paris, rassemblant toutes les structures signataires de l'appel du Collectif Liberté Égalité Fraternité "Pour un avenir solidaire" ; l’université d'automne de la LDH ; le lancement de la cellule de veille du PS sur les villes d'extrême droite, lors d'un atelier de deux jours avec les ex-têtes de listes, les premiers fédéraux des départements concernés, les secrétaires de section.

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Tous nos interlocuteurs ont été interviewés courant septembre, à l'occasion de reportages ou, pour certains, par téléphone.