Chez Renault, vanter «Merci patron!» peut conduire au licenciement

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Ingénieur prestataire au technocentre Renault de Guyancourt, Henri a voulu faire la promotion de Merci patron ! auprès des syndicats. Il leur a envoyé un mail transmis à la direction par un corbeau, qui a demandé sa tête à son employeur. 

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Henri. C’est le prénom d’emprunt choisi par X. « Pour ne pas compromettre un peu plus son avenir professionnel. » Il a 34 ans et « le ciel [lui] est tombé sur la tête ». Son employeur, EuroDécision, vient de le mettre à pied à titre conservatoire et d’engager une procédure pouvant aller jusqu’à son licenciement pour faute grave, sous la pression de l’un de ses plus gros clients, le groupe Renault. La firme au losange reproche à Henri, ingénieur « en optimisation » qu’elle « loue » à EuroDécision dans son technocentre de Guyancourt (Yvelines), d’avoir transmis aux syndicats du site un mail vantant les bienfaits du film de François Ruffin, Merci patron !. Mail assorti d’un tract appelant à une « Nuit rouge » (depuis devenue « Nuit Debout »). Rien que ça.

Dans ce mail, envoyé le 15 mars depuis son domicile, sa messagerie et son ordinateur portable privés, hors des horaires de travail, Henri invite la CFDT, la CGT, FO, Sud et deux cadres élus du personnel de la CFE-CGC à organiser dans l’entreprise des projections de Merci Patron !, farce jouissive rencontrant un succès populaire inattendu (225 000 entrées cinq semaines après sa sortie), qui montre les Klur, un couple de chômeurs picards, ridiculisant la première fortune de France, Bernard Arnault. « Les gens de Fakir [le journal fondé par François Ruffin – ndlr] se sont aperçus que ce film permettait de galvaniser les gens, de leur redonner l'espoir que la lutte est utile. […] Il ne faut pas perdre ce regain d'énergie. On veut donc regrouper toutes les contestations, qui n'ont au final qu'une seule et unique cause : l'oligarchie en place. Si on se regroupe tous on peut au minimum les faire vaciller ! » écrit le jeune homme.

Le mail envoyé par Henri aux organisations syndicales et à deux syndicalistes de la CFE-CGC. Le mail envoyé par Henri aux organisations syndicales et à deux syndicalistes de la CFE-CGC.

« Humble bénévole » pour Fakir, depuis qu’il a vu Merci patron ! un mois plus tôt dans une salle parisienne, Henri appelle les syndicats de Renault à grossir les rangs de la manifestation du 31 mars contre la loi sur le travail et à occuper les places jusqu’au bout de la nuit. Il a récupéré les adresses mail des organisations syndicales sur des tracts ou des pages internet, sauf pour la CFE-CGC, qui demande à être contactée via des adresses professionnelles nominatives (prenom.nom@renault.com). Pas une seconde l’ingénieur, prestataire pour Renault depuis dix ans, n’imagine que ce mail enthousiaste à la gloire des Klur, des luttes et d’un petit journal, envoyé exclusivement à des syndicalistes, se retournera contre lui.

Dès le lendemain, le 16 mars, il est convoqué par Denis Montaut, son patron, au siège d’EuroDécision à Versailles. Ce dernier a reçu un mail de la chargée des contrats de prestations chez Renault. Elle exige qu'Henri rende son badge et quitte le technocentre pour avoir arrosé les syndicats d’un courriel « de nature politique » qu’elle lui glisse en copie. C’est l’un des destinataires du mail, donc un syndicaliste, qui l’a dénoncé auprès de la direction de Renault…

Extrait de la lettre d'avertissement qu'Henri a reçue le 31 mars. Extrait de la lettre d'avertissement qu'Henri a reçue le 31 mars.

Dans le bureau du chef, Henri sent le sol se dérober sous ses pieds. Il est « dépassé » par la tournure des événements. Tellement dépassé qu’il est incapable de prendre des notes et décide d’enregistrer à l’insu de son supérieur hiérarchique les quarante minutes d’entretien. On l’entend se faire sermonner pour sa « grosse bêtise », lui, le salarié modèle, qui a toujours donné entière satisfaction. « Donc ils [le staff de Renault – ndlr] surveillent les mails. Et les mails de qui, en priorité, à ton avis ? Bah des syndicalistes. […] T'es pas censé en tant qu'intervenant de chez Renault discuter avec les syndicats de Renault. Ils sont là pour les salariés de Renault », lui lance Denis Montaut.

Dans le courrier de sanction qui tombe quinze jours plus tard dans sa boîte aux lettres, où son employeur confirme que « c’est l’un des destinataires de [son] courriel qui s’est plaint auprès de sa hiérarchie », Henri est accusé d’avoir violé « la charte de bonne conduite et de protection du système d’information » ainsi que son ordre de mission. Mais aussi d’avoir « utilisé des moyens internes à Renault […] à savoir l’intranet et la liste des adresses électroniques des salariés de Renault pour assurer l’envoi de [son] courriel politique ».

Depuis, son cas s’est aggravé. Fakir a révélé l’affaire, publié une vidéo (ci-dessous) en ligne sur son site et les réseaux sociaux où Henri, cheveux en bataille et barbe de plusieurs jours soignée, à visage découvert, dans un bistrot parisien en marge du défilé du 31 mars, dévoile sa mésaventure ainsi qu’une partie de l’enregistrement de l’entretien avec son employeur. « La diffusion n'est techniquement pas de mon fait, mais de celui des journalistes. Je suis donc pour cela à nouveau mis à pied de manière conservatoire et j’ai un nouvel entretien préalable le 18 avril », raconte Henri.

Merci Renault! © Fakir

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L'employeur de Henri, à la tête d'EuroDécision, n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien. Il refuse de s'exprimer tant que la procédure est en cours. Alors que nous essayons en vain de la joindre depuis le lundi 4 avril, la direction de Renault nous a contactés le 5 avril, comme je le raconte dans l'article, vingt minutes après que nous eûmes transmis une demande d'entretien par mail à deux syndicalistes de la CFE-CGC qui étaient destinataires du film vantant Merci Patron !.