L’Elysée dessine le nouveau visage de l’antiterrorisme français

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L’Élysée a présenté mercredi sa « task force » pour lutter contre le terrorisme et dévoilé les identités des nouveaux patrons des services. L’ensemble témoigne d’une volonté manifeste de tirer les enseignements du passé, mais s'appuie sur les mêmes recettes : plutôt que refondre, on empile les structures.

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C’était au début de l’été 2016, la commission d’enquête parlementaire sur les attentats de 2015 allait rendre son rapport. Parmi ses mesures fortes, elle préconisait de faire le ménage au sein des cellules de coordination en fusionnant l’unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), existant depuis trente ans, et l’état-major opérationnel de prévention du terrorisme (l’Emopt), création du printemps 2015. Comme Mediapart l’avait raconté (voir ici), ces deux entités font doublon.

La commission recommandait ensuite la création d’une agence nationale antiterroriste s’inspirant du National Counterterrorism Center américain. Le rapport n’était pas encore publié que le ministre de l’intérieur d’alors, Bernard Cazeneuve, l’enterrait lors de questions d’actualité à l’Assemblée nationale d’un cinglant : « Si elle devait être un guichet de plus là où vous constatez qu’il y en a déjà trop, nous aurions transformé le mille-feuille que vous regrettez en plum-pudding : ce n’est pas l’objectif du gouvernement ! »

Il faut croire que le nouveau président de la République trouve le « plum-pudding » à son goût. Ce mercredi 7 juin, le conseil de défense a validé la création de la « task force » de l’antiterrorisme placée sous l'autorité directe du chef de l’État, une promesse de campagne du candidat Macron. Officiellement, la task force se dénommera désormais Centre national de contre-terrorisme. 

À l’Élysée, on fait savoir que le chef de l’État a souhaité que l’activité des différents services impliqués dans cette lutte « fasse l’objet d’un pilotage stratégique […], afin de développer l’analyse et l’évaluation des renseignements pour avoir à tout moment une vision globale et consolidée de l’état de la menace ». Afin aussi, et dans l’entourage d’Emmanuel Macron on ne s’en cache pas, « de s’assurer que les services de renseignement coopèrent véritablement, que l’information circule bien entre eux ». Ce qui est un changement notable de discours, alors que, dans un passé récent, les précédents gouvernements s’évertuaient à asséner, contre l’évidence et jusqu’à la caricature, qu’il n’y avait « pas de faille ».

Un rôle de « superviseur », précise-t-on, mais pas d’enquêteur. Ce gendarme du renseignement ne sera en aucun cas chargé de la conduite opérationnelle des affaires de terrorisme – ce qui évite d’exposer inutilement le président de la République en cas de ratage majeur –, mais aura pour mission de produire de l’analyse et de réfléchir en termes de stratégie.

Dans une série consacrée à la vie quotidienne dans les services secrets publiée au printemps 2016, Mediapart avait rapporté les récriminations d’officiers de renseignement contre l’absence de toute analyse prospective dans leurs services (voir ici). Aussi, il y a tout lieu de se réjouir de la création d’une structure dont les maîtres mots sont, du moins à sa création, « analyse » et « stratégie ».

Là où le bât blesse, c’est que cette nouvelle structure est intégrée au Conseil national du renseignement (CNR), déjà existant et déjà rattaché à la présidence de la République. Tout le monde s’attendait à une simplification des relations entre les différents services qui composent la communauté du renseignement et Emmanuel Macron ne fait qu’ajouter une nouvelle structure de coordination. Quand on interroge ses équipes sur le devenir des autres organes de coordination déjà existants, notamment au ministère de l’intérieur (l’Uclat, qui produit déjà des analyses, un état de la menace transmis au président de la République, et l’Emopt), le silence se fait. « Le sujet sera abordé ultérieurement par le futur coordonnateur », finit-on par répondre, avant de préciser : « Mais la nouvelle architecture prévue ne s’apparente pas à un mille-feuille, plutôt à des poupées russes. » On notera la subtilité.

La question des moyens interroge également : « une vingtaine de personnes venues des différents services de renseignement » seront censées produire des analyses « 24 heures sur 24 ». Avec le jeu des repos, des congés, les hommes et femmes qui composeront ce centre national de contre-terrorisme ne chômeront pas pour produire de l’intelligence, une vision stratégique à long terme.

Point presque aussi important que les structures qui composent la lutte contre le terrorisme, l’Élysée a également annoncé les identités de ceux qui seront chargés de l’animer. « Un enjeu managérial », insiste-t-on dans l’entourage du chef de l’État, « pour que l’information circule bien, la confiance est nécessaire. Les hommes choisis, en plus d’être des spécialistes de la sécurité, du renseignement, ont eu l’occasion de travailler ensemble ».

Devraient être nommés à l’issue du conseil des ministres du 21 juin prochain, Laurent Nunez à la tête de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), Bernard Émié à la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), et Pierre de Bousquet de Florian à la coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. 

Le premier est un énarque qui, après avoir été le directeur de cabinet du préfet de police de Paris Bernard Boucault, est l’actuel préfet de police des Bouches-du-Rhône. Sa plus que probable nomination est une surprise. Son nom ne circulait pas ces derniers jours parmi les favoris à la succession de Patrick Calvar, qui vient de faire valoir ses droits à la retraite.

Le deuxième, Bernard Émié, ancien conseiller technique et diplomatique de Jacques Chirac à l’Élysée de 1995 à 1998, est l’actuel ambassadeur de France en Algérie et faisait, quant à lui, office de favori au poste de DGSE. Un diplomate succède au diplomate Bernard Bajolet.

Enfin, le poste de coordinateur national du renseignement renforcé de la nouvelle structure de coordination de lutte contre le terrorisme échoit donc à Pierre de Bousquet de Florian, étiqueté proche lui aussi de Jacques Chirac. Lors du second mandat présidentiel de ce dernier, il a dirigé la DST, l’ancêtre de la DGSI.

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