Les dossiers noirs de l’argentier du rugby et de Bernard Laporte

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Trésorier de la campagne du président de la Fédération française de rugby et fidèle lieutenant du co-président de “Paris 2024”, Claude Atcher revient sur le devant de la scène du sport français. Un étonnant retour en grâce pour cet homme de l’ombre qui accumule les affaires depuis vingt-cinq ans.

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Le rugby français est sens dessus dessous. Moins d’un an après son élection, le président de la fédération (FFR) Bernard Laporte est sévèrement secoué par des soupçons de conflits d’intérêts depuis les révélations du JDD sur son contrat le liant à l’homme d’affaires Mohed Altrad, président du club de Montpellier. Saisie par la ministre Laura Flessel, l’Inspection générale de la jeunesse et des sports a ouvert une enquête dont les conclusions sont attendues dans les prochaines semaines. Ira-t-elle jusqu’à élargir ses investigations aux proches de Laporte, au premier rang desquels figure Claude Atcher, le grand argentier de l’Ovalie ?

Ancien troisième ligne du Racing Club de France, cet entrepreneur nîmois de 61 ans a effectué un retour fracassant sur le devant de la scène du sport français. Nommé directeur de la candidature pour l’organisation de la coupe du monde de rugby 2023, il défendra les couleurs de la France le 25 septembre à Londres. Emmanuel Macron, qui devait initialement être du voyage, a finalement jeté l’éponge. Peut-être par crainte de s’afficher avec cet homme au parcours sulfureux ?

Ainsi que Mediapart l’a retracé, Atcher navigue depuis près de 25 ans en eaux troubles, entre billetteries illégales, fausses factures et conflits d’intérêts manifestes. Le tout dans l’ombre de son compagnon de toujours, Bernard Lapasset, ancien président de la FFR propulsé à la tête de la candidature de Paris pour l'accueil des Jeux olympiques.

C. Atcher (2e en partant de la gauche) avec B. Laporte et C. Estrosi à Nice en février. © Twitter @Cestrosi C. Atcher (2e en partant de la gauche) avec B. Laporte et C. Estrosi à Nice en février. © Twitter @Cestrosi

Sur la touche du rugby hexagonal ces dernières années, Atcher doit son salut à l’élection d’un autre Bernard, Laporte, dont il a été le trésorier de campagne en 2016. Une campagne longue, rythmée par un tour de France des clubs au terme duquel l’ancien sélectionneur des Bleus et ex-secrétaire d’État de Nicolas Sarkozy est parvenu à mobiliser le rugby amateur pour faire tomber en décembre le tandem Pierre Camou-Serge Blanco, sur fond de désaccord sur la construction d’un nouveau stade de 600 millions d’euros et d’épuisement d’une fédération gangrenée par l’entre-soi (relire nos enquêtes ici ou ).

Très impliqué dans la campagne, Atcher est redevenu un pilier de la FFR depuis le scrutin. En janvier, à peine élu, Laporte a décidé d’externaliser la gestion de la candidature pour la coupe du monde pour en confier les rênes à son complice nîmois. La société de ce dernier, « Score XV » (conseil, événementiel et marketing), touche 120 000 euros de la fédération pour conduire les opérations jusqu’au jour du vote le 15 novembre. Dans les colonnes de Midi Olympique, Atcher a lui-même déclaré que la « petite quinzaine » de personnes qui œuvrent autour de lui sont « une équipe interne à la FFR ». Que recouvre donc le contrat avec sa société ? Ni la fédération, ni Claude Atcher n'ont voulu nous le dire (voir boîte noire).

En avril, la FFR signe un partenariat avec la fédération de Singapour… pour laquelle Cl. Atcher travaille. © DR En avril, la FFR signe un partenariat avec la fédération de Singapour… pour laquelle Cl. Atcher travaille. © DR

Ces dernières semaines, le duo Laporte-Atcher n'a pas manqué d’idées pour booster une candidature pour laquelle leurs prédécesseurs « n’avaient rien fait », comme ils aiment à le rappeler. Rencontres avec les élus locaux, signature d’un partenariat avec la SNCF, garantie de la Caisse des dépôts, voyages à travers le monde, etc. : en avril, le président de la FFR a même signé un accord « historique » (sic) visant à favoriser le développement du rugby à… Singapour. Habile pour glaner des votes supplémentaires, peut-on penser au premier abord. Sauf que Singapour n’est pas qu’un réservoir de voix, c’est aussi une pompe à fric pour la société « Score XV » depuis que Claude Atcher a fait de l’Asie un de ses terrains de jeu.

Trois mois avant la signature de l’accord par Laporte – et juste après la nomination de son acolyte à la tête de France 2023 –, la presse singapourienne s’était fait l’écho de la volonté de l’entreprise française d’investir un million de dollars SG (autour de 620 000 euros) sur trois ans pour le ballon ovale dans le pays. Un placement prometteur : en contrepartie, « Score XV recevra 25 % du HSBC Singapore Rugby Seven [le tournoi international de rugby à 7 en pleine expansion depuis 2016] », écrivait alors le journal anglophone Today, qui présentait carrément Atcher comme le « chief operating officer » [directeur de l'exploitation – ndlr] de « Rugby Singapore », le bras armé de la fédération nationale, la Singapour Rugby Union (SRU).

Plusieurs documents consultés par Mediapart montrent en outre que « Score XV » gère déjà, avant même l'entrée en vigueur de ce nouveau partenariat, des sources de revenus importantes de la SRU. L’entreprise supervise notamment le merchandising en ligne, ainsi que la lucrative billetterie du tournoi à 7, qui attire des dizaines de milliers de spectateurs grâce aux expatriés français, anglo-saxons et australiens. Même chose pour l'organisation de rencontres de la province japonaise des Sun Wolves ou du match Écosse-Italie, exceptionnellement délocalisé en juin dans la cité-État et dont la gestion des « hospitalités » (package VIP) était coordonnée par Benoît Rover, l’un des fidèles associés d’Atcher. En clair, en soutenant le développement du rugby à Singapour, le président Laporte dope au passage les affaires de son ancien trésorier de campagne.

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Nous avons rencontré l’ancien inspecteur général de la Jeunesse et des sports Jean-Louis Cosperec à deux reprises, en avril puis en août.
Les entretiens avec l'ancien trésorier de la FFR Jacques Talmier et Vincent Roux-Trescases, directeur du comité d'organisation de la coupe du monde de rugby de 2004 à 2006, se sont tenus au mois d’août. Nos autres interlocuteurs – une vingtaine de personnes rencontrées cet été – ont tous requis l’anonymat.

Nous produisons une partie des documents à la base de notre enquête (extraits de rapports, décisions de justice et pièces comptables) sous l’onglet « Prolonger ».

La Fédération française de rugby nous a fait savoir par mail qu’elle ne répondrait pas à nos questions. Claude Atcher n'a, lui, répondu à aucune de nos sollicitations. Après nous avoir signifié qu'il ne voyait « pas de raison de ne pas répondre à [n]os questions », son associé Benoît Rover n'a finalement pas donné suite à nos questions. L'ancien trésorier général de la Fédération française de rugby (FFR) René Hourquet nous a invités à lui adresser nos questions par SMS. Notre texto est resté sans réponse. Malgré plusieurs tentatives, nous ne sommes pas parvenus à entrer en contact avec Jacques Balssa.

Bernard Lapasset a répondu à nos questions par mail. « Claude Atcher n'était pas mon conseiller. Il participait auprès des services de la FFR aux actions relatives à la stratégie de développement des compétitions » a-t-il contesté. Le terme « conseiller » est pourtant explicitement employé dans les conclusions du rapport Cosperec.