Gauche(s) Analyse

Après les « Pandora Papers », les gauches tentent de monter au créneau

L’évasion fiscale massive révélée par les « Pandora Papers » devrait conforter le discours sur la justice fiscale et la taxation des multinationales. Mais les gauches peinent à imposer le débat.  

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Dix mille milliards d’euros placés dans des comptes offshore en 2020, des centaines de responsables politiques épinglés pour évasion fiscale (dont Tony Blair et l’ancien ministre des finances Dominique Strauss-Kahn), et de nouveaux paradis fiscaux mis au jour. Les révélations des Pandora Papers par l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) surclassent en nombre de documents fuités et en quantité d’argent dissimulé les précédents scandales d’évasion fiscale (Lux Leaks, Panama Papers, Paradise Papers…). 

Et pourtant, l’onde de choc peine à se faire sentir. « Je suis abasourdi par le silence politique général, regrette Maxime Combes, l’économiste membre d’Attac. Fin août, quand “Quotidien” a fait un reportage sur le trafic de drogues dans les cités marseillaises, Darmanin a lancé une opération antidrogue dans les heures qui ont suivi. Là, ça fait 48 heures et on n’a pratiquement aucune réaction officielle du gouvernement, c’est hallucinant. »

Le 5 octobre dans l’après-midi, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a fini par briser le silence de ses rangs d’un simple tweet demandant à Bercy de vérifier si des résidents fiscaux français avaient fraudé. « Je serai intraitable avec ceux qui ont triché avec le fisc français », a-t-il promis. Mais ni l’Élysée, ni les députés de la majorité, ni le gouvernement n’ont fait de commentaires. 

Une difficile mise à l’agenda médiatique

Pas d’indignation manifeste non plus au niveau européen, où les ministres des finances s’employaient pourtant ce même mardi – soit le lendemain des révélations, dont l’une concerne le ministre des finances néerlandais – à mettre à jour la liste noire des paradis fiscaux. 

Ni les Émirats arabes unis, ni Dubaï, ni Singapour, ni le Delaware, épinglés par les Pandora Papers, n’y figurent. Les Seychelles en ont même été retirées. « C’est comme s’il y avait des pays “too big to blacklist” », note la députée européenne Aurore Lalucq, qui regrette le manque d’outils pour « mettre la pression d’un point de vue politique sur les paradis fiscaux »

« Vu les conflits d’intérêts au plus haut niveau des États que les Pandora Papers révèlent, on comprend bien que, sans une mobilisation importante de la société civile, rien ne changera fondamentalement », abonde Manon Aubry, eurodéputée La France insoumise (LFI), persuadée que la gauche doit en faire un sujet phare de la présidentielle.

Manon Aubry au Parlement européen, à Strasbourg, le 15 septembre 2021. © Photo Brigitte Hase / Parlement européen

Reste à savoir comment mobiliser l’opinion publique sur un tel sujet, alors que l’agenda médiatique est embouteillé, depuis des mois, par des débats sans fin sur les prénoms des enfants ou l’utilisation supposée de prestations sociales pour acheter des écrans plats – une dépense évidemment sans commune mesure avec les chiffres à 16 zéros de la fraude fiscale mondiale. 

Depuis le week-end dernier, les gauches françaises tentent néanmoins de faire leur part. Mardi 5 octobre, les députés Olivier Faure (PS), Éric Coquerel (LFI) et Alain Bruneel (PCF) sont montés au créneau lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale. « Quand allez-vous faire cesser ce vol organisé ? », a attaqué Éric Coquerel, dans l’hémicycle, suivi un peu plus tard d’Olivier Faure : « Pourquoi les classes populaires et les classes moyennes devraient payer, quand les plus riches s’exonèrent ? »

Le PCF vilipende les « euroïnomanes »

Dans un contexte de pré-campagne présidentielle marqué par la division des gauches, les réformes libérales du gouvernement (assurance-chômage, retraites…) et la saturation de l’espace médiatique par Éric Zemmour et ses antiennes, voilà peut-être un levier pour mettre la justice fiscale au centre de l’attention. Et parler, enfin, des sujets chers à la gauche : redistribution des richesses, protection des services publics et taxation du capital. 

Le communiste Fabien Roussel l’a bien compris qui, lundi matin, est revenu sur l'affaire lors d’une conférence de presse au cours de laquelle il a vertement vilipendé ces « euroïnomanes » (sic) mis en cause dans les Pandora Papers. Le candidat à la présidentielle en a profité pour présenter ses dix propositions chocs contre la fraude et l’optimisation fiscale, à savoir : la nationalisation voire la fermeture des banques « prises la main dans le pot de confiture », la mise en place de peines de prison – et la déchéance des droits civiques pour les responsables politiques – pour les « délinquants en col blanc », l’embauche de 15 000 contrôleurs fiscaux, ou encore la création d’une conférence internationale, sur le modèle des COP sur le climat, dédiée à la fiscalité...

Encore faut-il trouver par quel bout attraper le Léviathan de la fraude fiscale pour l’exposer le plus efficacement possible sur la place publique. « Le propre d’un scoop, c’est qu’il met sur la table quelque chose d’inattendu, d’exceptionnel. Là, c’est vrai qu’il est relativement banalisé par le fait qu’il y a eu beaucoup d’autres scandales depuis dix ans », observe le sénateur socialiste David Assouline.

Comment récupérer la « richesse cachée des nations »

Le Parti socialiste en sait quelque chose. Entre l’affaire Cahuzac, en 2012, et l’apparition du nom de Dominique Strauss-Kahn dans les Pandora Papers, pas simple pour les ténors du parti de tenir une parole critique. D’où, par exemple, le gros malaise de Pierre Moscovici, interrogé dans l’émission « Cash Investigation » diffusée le 7 octobre, sur l’oasis fiscale dont a bénéficié DSK. 

« Sur Cahuzac et DSK, on ne va pas porter le fardeau de ceux qui nous ont quittés il y a déjà longtemps. Ce serait un problème si c’étaient les dirigeants actuels, mais on se reconstruit avec ceux qui sont restés fidèles. On a fait un inventaire de ce qui n’allait pas », objecte David Assouline. 

Depuis les premières révélations des “Offshore Leaks”, en 2013, la place réservée à la question de l’évasion fiscale dans le débat public a totalement régressé.

Manon Aubry, eurodéputée LFI

Pour récupérer cette « richesse cachée des nations » (selon l’expression de l’économiste Gabriel Zucman), le député socialiste Boris Vallaud a son idée : « Il faut que chaque société domiciliée à l’étranger vendant des biens ou des services en France, pour un montant excédant cent millions d’euros, paie l’impôt sur les sociétés en France, qu’elle y possède un établissement stable ou non. » Une proposition qu’il avait faite en 2018, mais qui avait été retoquée par l’Assemblée nationale. 

Du côté de La France insoumise, l’eurodéputée Manon Aubry, spécialiste des questions liées à l’évasion fiscale, entend bien mettre le sujet à l’ordre du jour. « Ce qui est fou, c’est que depuis les premières révélations des Offshore Leaks, en 2013, la place réservée à la question de l’évasion fiscale dans le débat public a totalement régressé », déplore-t-elle. 

S’il y a cinq ans, le scandale des Panama Papers faisait la une de la totalité de la presse quotidienne, y compris de droite – Manon Aubry, alors chargée de mission à Oxfam, passait d’ailleurs son temps sur les plateaux télé. Aujourd’hui, les médias qui se font l’écho du scandale se comptent sur les doigts de la main.

« On entend à longueur de journée des politiques renchérir sur la fraude sociale ou critiquer les chômeurs, mais là, un truc de fou comme ce nouveau scandale sort, et personne ou presque ne réagit, critique également Philippe Poutou, candidat du NPA (Nouveau Parti anticapitaliste) à la présidentielle. Car cette affaire est à l’image d’un rapport de force qui se dégrade fortement à l’avantage des forces possédantes, qui pillent, et prennent, sans retenue. »

Entre fatalisme et sentiment d’impuissance

Mais entre fatalisme et sentiment d’impuissance, c'est comme si l’inertie finissait toujours par l’emporter sur la colère. « Pourtant, il y a beaucoup de choses à faire, et la France peut, si elle le veut, engager sans tarder des mesures unilatérales », souligne Manon Aubry, qui plaide depuis des années pour l’établissement de registres bancaires, d’une liste complète (y compris au niveau européen) des paradis fiscaux, et pour la création d’un impôt universel. « La France peut d’ores et déjà, si elle le veut, demander à Google de lui rembourser les impôts que cette multinationale lui doit. Ensuite, les autres pays suivront ! », veut-elle croire.

« Même si on prend acte qu’on ne sortira pas du capitalisme demain matin, il y a déjà des mesures transitoires extrêmement fortes qui peuvent être tentées, le monopole bancaire, par exemple, que nous défendions déjà en 2017, rappelle Philippe Poutou. Car sans outil puissant à la main de l’État, comme pour le climat, ces affaires ne cesseront de se répéter. »

Mais ces efforts programmatiques peuvent-ils convaincre, alors que la même histoire se répète depuis des années, comme si ce ruissellement des flux financiers vers les paradis fiscaux était naturel ? « On a tendance à espérer que des grands noms sortent dans les révélations pour que ça change la donne. Mais ce que démontrent les Pandora Papers, c’est justement qu’il n’y a pas de brebis galeuse. C’est un problème systémique. Et cette démonstration est extrêmement puissante », souligne Maxime Combes. 

Toute candidature non sérieuse dans la lutte contre la fraude fiscale devrait être publiquement disqualifiée pour la présidentielle.

Maxime Combes, économiste membre d’Attac

« Ce que révèlent les Pandora Papers, c’est que des responsables politiques sont impliqués dans ces scandales [35 chefs d’État ou de gouvernement – ndlr]. Cela démontre la pénétration des lobbys au plus haut niveau de l’État. On comprend mieux l’absence de volonté politique qu’il y a eu pendant des années », abonde Éva Sas, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), dont le candidat à la présidentielle, Yannick Jadot, a fait de la lutte contre les lobbys l’un de ses angles d’attaque. 

« Un danger démocratique »

De quoi, en tout cas, donner du grain à moudre  à ces gauches et leurs réformes sociales qui apparaissent soudainement budgétairement modestes en comparaison des sommes qui échappent aux États dans les paradis fiscaux. « Dès qu’on demande une augmentation salariale, on nous dit que ça coulerait l’économie et que c’est irréaliste. Or ce que montre ce nouveau scandale de fraude fiscale, c’est que le monde marche sur la tête. Face aux sommes colossales qui échappent à l’impôt, qu’est-ce que le doublement du salaire des enseignants [que propose Anne Hidalgo – ndlr] ? », interroge David Assouline. 

Pour Aurore Lalucq, cette question pourrait même transcender les clivages partisans, et intéresser tant l’électorat de droite que de gauche : « On ne peut pas accepter que la loi ne soit pas la même pour tout le monde, que des gens pauvres payent leurs impôts tandis que d’autres très riches font sécession en ne contribuant plus à financer la démocratie. C’est une injustice fiscale et un danger démocratique. »

Un sujet globalement consensuel, donc, à l’instar d’autres causes, comme le changement climatique. Pour Maxime Combes, ces Pandora Papers marquent d’ailleurs un tournant équivalent, dans un autre domaine, à la sortie du dernier rapport du GIEC en août : « Comme pour le réchauffement climatique, toute candidature non sérieuse dans la lutte contre la fraude fiscale devrait être publiquement disqualifiée pour la présidentielle. Car c’est un mal extrêmement puissant, qui ronge jusqu’à l’appartenance à une collectivité. » Les forces de gauche et écologistes convergent justement dans ce combat. À croire que la lutte contre la fraude fiscale milite aussi contre la fuite en avant des candidatures. 

Mathieu Dejean, Pauline Graulle et Mathilde Goanec


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