A Marseille, l'enquête sur la mort de trois jeunes dément le ministère de l'intérieur

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Hâtivement liés au trafic de stupéfiants par le ministère de l’intérieur, les trois jeunes de 23 ans et 15 ans assassinés le 25 octobre à la cité des Lauriers à Marseille revenaient en fait d’un mariage. « C’est sale de salir des petits comme ça avant même de savoir », dit la mère de Kamal, 15 ans. Une marche blanche devait se tenir samedi dans la ville.

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Ce samedi soir, Kamal, 15 ans, avait sorti pour la première fois sa veste Armani, « une veste bleu nuit toute neuve que j’avais achetée en solde 180 euros à Droopy’s et qui était restée au placard », précise sa mère Djamila, 41 ans. Sur des vidéos filmées par sa grande sœur, on voit Kamal en tee-shirt et jean taille basse danser et rire avec son meilleur ami Mohamed, 15 ans, en se préparant dans l’appartement familial aux Lauriers (13e arrondissement) à Marseille. « Ça va être la fête, ce soir », se réjouit-il. Ce samedi soir-là, les deux adolescents se rendaient, « comme tout le quartier », au mariage d’un « gars des Lauriers » à La Viste (15e arrondissement). Selon Djamila et sa sœur, le troisième jeune tué, Malik, âgé de 23 ans, y était aussi.

A l'entrée des Lauriers, où des CRS patrouillent désormais tous les jours,  le 5 novembre 2015. © LF A l'entrée des Lauriers, où des CRS patrouillent désormais tous les jours, le 5 novembre 2015. © LF
« Ils se sont parfumés et habillés chez moi, raconte Djamila. Kamal m’a dit : “Ce soir, je vais m’amuser.” Vers 22 h 30, ils sont allés retirer 20 euros avec ma carte bleue pour manger, me l’ont ramenée et sont partis au mariage sur le scooter de Kamal. Je les ai appelés pour vérifier qu’ils avaient bien pris les casques. Je ne les ai plus revus jusqu’à la morgue. »

Mohamed habitait à Rennes depuis plusieurs années. L’adolescent était revenu aux Lauriers, où il avait grandi, pour les vacances de la Toussaint. « Il dormait chez moi ou chez sa tante dans le quartier, explique Djamila. Sa mère était partie vivre à Rennes il y a cinq ans. » Les deux adolescents seraient rentrés aux Lauriers « vers 1 h 40 du matin comme je leur avais dit ». « Un copain a demandé son scooter à Kamal pour aller chercher une canette à l’alimentation, poursuit Djamila. Mon fils lui a demandé de ramener deux bonbons à la cerise et ils l’ont attendu. Ils sont sans doute rentrés dans le hall D pour se réchauffer. On ne sait pas ce qui s’est passé dans ce couloir, si ce n’est que trois innocents ont été tués… Quand leur copain est revenu, il a vu du monde, il a jeté le scooter et s’est mis à courir. »

Kamal, 15 ans. © DR Kamal, 15 ans. © DR
Les Lauriers sont une immense barre blanche de 400 logements sociaux et de plus de 200 mètres de long, posée au sein du quartier Malpassé en pleine rénovation urbaine. Depuis son démantèlement par la police judiciaire en mai 2015, le trafic de stupéfiants, traditionnellement implanté dans le bâtiment A, très loin de l’appartement de Djamila, s’était rapproché. Il avait repris, « à un niveau bien inférieur », au hall D, selon le préfet Laurent Nunez. C’est là que les trois jeunes ont été tués par des armes de calibre 9mm, vers deux heures du matin.

Ce qui a donné lieu aux interprétations les plus hâtives. Quelques heures après le drame, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve assurait dans un communiqué que « l’hypothèse de meurtres liés au trafic de stupéfiants [était] à ce stade privilégiée ». « Je n’ai aucun élément qui puisse laisser penser qu’il s’agisse de dommages collatéraux et qu’ils ne soient pas impliqués dans le trafic de stupéfiants », avait de son côté déclaré le préfet de police des Bouches-du-Rhône, Laurent Nunez. Interrogé sur France Inter le 3 novembre, Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille, n’hésitait pas à qualifier ces morts de simples « inconvénients ». « Vous avez encore des inconvénients, ces meurtres à répétition, lorsque ça touche des adolescents aussi jeunes, bien entendu, on ne peut qu’être peiné de cela, mais constatez aussi qu’ils se livrent à ce trafic de plus en plus jeunes. »

« Ils ont été lâchement assassinés », a rétabli, le 26 octobre, le procureur de la République Brice Robin, martelant que l’enquête ne permettait pas, « à ce jour, d’affirmer qu’il y a un lien avec le trafic de stupéfiants ». « Le seul élément qui penche pour cela est un témoignage selon lequel plusieurs jeunes semblaient s’être réinstallés dans ce hall pour du trafic de stupéfiants depuis quelques semaines, mais à ce stade rien n’indique que les trois victimes en faisaient partie », a précisé Robin. Aucune des trois victimes n’a d’ailleurs jamais été condamnée dans des affaires de stupéfiants : le majeur avait été condamné 13 fois, dont une fois à quatre ans de prison ferme pour des violences aggravées ; Kamal avait été condamné une fois pour violences aggravées – « un rappel à l'ordre pour une petite bagarre il y a quelques années », selon sa tante – et Mohamed n’avait aucune mention à son casier.

Brice Robin juge donc leur mort un peu hâtivement rangée dans la case règlement de comptes, une comptabilité purement policière. La PJ se fonde généralement sur trois critères pour enregistrer un homicide comme un règlement de comptes entre malfaiteurs : l’intention de tuer, le mode opératoire, et une cible souvent « défavorablement connue des services de police », selon l’expression consacrée. « Quand on parle de règlement de comptes, on cible précisément quelqu'un. Ces trois-là, je ne vois pas très bien pourquoi on les aurait ciblés », a souligné  Brice Robin.

Selon le procureur, plusieurs personnes, arrivées dans deux voitures noires, ont déboulé dans le hall et demandé à voir quelqu’un « dont on ignore même le prénom ». Ils seraient ensuite montés dans les étages en menaçant les « six à sept personnes » qui se trouvaient dans le hall. C’est en redescendant bredouilles que les agresseurs auraient tué les trois jeunes. 21 étuis de calibre 9mm ont été retrouvés dans le hall. « On peut espérer que trois à quatre personnes aient pu prendre la fuite », a souligné Brice Robin.

Ce sont des jeunes qui sont venus frapper vers 2 h 30 à la porte de l'appartement de Djamila, où elle vit avec ses six enfants et son compagnon, à quelques centaines de mètres du hall D. Elle a d’abord pensé à un accident de scooter. « La police scientifique avait tout bloqué, ils prenaient des photos, les empreintes, les trois familles criaient, mais ils ne m'ont annoncé sa mort que vers 4 heures du matin », raconte Djamila.

À la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) où il était suivi ainsi qu'une de ses sœurs, une source nous confirme que Kamal n’avait « rien à voir avec le réseau ». En CAP béton armé au lycée Diderot voisin, l’adolescent devait même passer un bac professionnel. « Son proviseur m’a dit que c’était le meilleur élève de la classe », dit Djamila.

Séparée du père de Kamal depuis longtemps, Djamila vit avec un autre homme, originaire d’Italie, qui « l’a élevé depuis ses huit mois ». Elle montre des photos de l’adolescent en vacances en Espagne, en Italie. On croise ses yeux noisette rieurs, un petit duvet au-dessus de la lèvre – « il venait de grandir d’un coup, il ne se rasait pas encore » – et ses essais vestimentaires plus ou moins réussis, principalement à base de joggings siglés.

Un minot de Marseille, qui s’occupait de ses trois petits frères, inscrit comme il se doit au club de foot du quartier (FCLM) et dont le principal bonheur était d’aller faire du motocross avec ses amis au pic de l’Étoile, sur les collines au-dessus de Marseille. « Ils partaient tous en scooter et ils faisaient chacun leur tour. » L’engin trône toujours sur le balcon de l’appartement qu’il partageait avec ses cinq frères et sœurs, âgés de 2 à 18 ans.

Mais Kamal a été tué au mauvais endroit, au mauvais moment. « Nous avons eu plein de questions que personne ne nous aurait posées si ça s’était passé dans un autre quartier, remarque sa tante, 30 ans, qui ne souhaite voir ni son nom, ni sa profession publiés. On nous demande ce qu’ils faisaient là, dehors, à deux heures du matin : c’était un samedi soir, ils étaient en vacances et c’est leur quartier ! Quand quelqu’un va balader son chien en pleine nuit sur le Prado [quartiers sud et bourgeois de Marseille – ndlr], personne ne va le lui reprocher. Nous, on n'a même plus le droit de sortir le soir ? »

Des fleurs blanches ont été déposées dans le hall D au pied des photos des tris jeunes tués. © LF Des fleurs blanches ont été déposées dans le hall D au pied des photos des tris jeunes tués. © LF
Les trois familles ont été longuement reçues vendredi 6 novembre 2015 par le préfet de police des Bouches-du-Rhône Laurent Nunez, qui leur a présenté ses condoléances. Mais ce sont les seules qu’elles ont reçues, si ce n’est un coup de fil de… Sylvie Andrieux, la député (ex-PS) de la 7e circonscription des Bouches-du-Rhône, condamnée en septembre 2014 en appel pour détournement de fonds publics (elle a déposé un pourvoi en cassation). « C’est sale de salir des petits comme ça, avant même de savoir, lance Djamila. Pourquoi, parce qu’ils étaient de couleur ? Moi, je suis née en France, on a toujours payé notre loyer, nos impôts, on a bien voté pour lui, Hollande. Et ça ne le touche pas ? Quand ce sont d’autres enfants qui meurent, il se déplace. »

Son avocat, Me Éric Bellaïche, estime « à tout le moins maladroit » le communiqué du ministre de l’intérieur. « Il fait peser une présomption de culpabilité sur les victimes, quelques heures seulement après que trois petits se sont fait rafaler, souligne-t-il. C’est scandaleux : ce sont les gens tenus d’assurer leur sécurité qui viennent les condamner ! Et quand bien même il s’agirait de dealers, leur famille mérite-t-elle un bannissement post mortem ? »

Depuis huit ans, sa mère multipliait les demandes de relogement pour quitter la cité où elle était arrivée enceinte de Kamal. « Je voulais partir du 13e arrondissement », dit-elle. « Ce n’est pas particulièrement lié au trafic : si on avait le choix, personne ne vivrait dans les cités », ajoute, avec un haussement d'épaules, sa sœur, qui habite à La Castellane (15e arrondissement).

En bas des cages d’escalier de la barre, gérée par Habitat Marseille Provence (le bailleur de la ville de Marseille) et censée être bientôt réhabilitée, des digicodes avaient été récemment installés. Les habitants venaient de recevoir les badges – « une semaine avant la mort de mon fils » –, mais ils ne fonctionnent pas encore. Une compagnie de CRS est présente à l'entrée de la cité presque tous les jours, « pour éviter le risque de représailles », a dit le préfet de police. 

L’adolescent a été enterré le 30 octobre au cimetière La Valentine dans le 11e arrondissement de Marseille, loin du reste de la famille qui repose à Safi, au Maroc. « Il y a trop de monde qui l’aime ici, les gens vont le voir sans me le dire », explique sa mère. Son ami Mohamed, lui, a rejoint le sol de Mayotte, d’où est originaire sa famille. Une marche blanche organisée pour les trois jeunes partira ce samedi 7 novembre à 14 heures du métro Réformés-Canebière à Marseille. En novembre 2010, l’assassinat d'un garçon de 16 ans, tué au Clos La Rose à Marseille dans le canapé des dealers de la cité, avait provoqué un choc dans la ville et dans tout le pays. Cinq ans plus tard, « on a l’impression que c’est devenu banal », souligne sa tante. « On veut que ça ne se reproduise plus. Qu’on arrête de nous cloîtrer dans les cités. Je ne suis pas pour le trafic, mais les petits dealers, je les comprends, on ne leur offre rien d’autre. Beaucoup de mes anciens camarades d’école ont fait des bac + 2 ou + 3 et ce n’est pas pour autant qu’on leur a proposé du travail… »

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