Précaires, grévistes et «gilets jaunes» tentent d'unifier leurs combats

Plusieurs milliers de personnes ont participé à l'acte 56 des gilets jaunes samedi 7 décembre. En plein mouvement social contre la réforme des retraites, les précaires ont fait aussi entendre leur voix à Paris contre la réforme de l'assurance-chômage, mais la jonction avec leurs camarades de lutte n'a pu avoir lieu. À Lille, les rapprochements demeurent timides dans la rue.

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« On n'existe pas. On est mort. Ce ne sont pas des gilets jaunes que vous voyez passer. C’est un troupeau de vaches ! » À l’entrée du boulevard Arago, dans le XIVe arrondissement parisien, une manifestante interpelle les passants et les CRS. « Y a pas de gilets jaunes. Ils ne sont pas là. C’est Castaner qui l’a dit ! »

Sa voix tonitruante suffirait à elle seule à prouver le contraire de ce qu’elle fait mine d’affirmer. Mais un rapide coup d’œil autour d’elle confirme l’absurdité de la déclaration attribuée au ministre de l’intérieur. Plusieurs milliers de personnes ont défilé en gilets jaunes et en soutien à leur mouvement, samedi 7 décembre, entre Bercy et la porte de Vanves, pour l’acte 56 de la mobilisation.

Départ de l'acte 56 des gilets jaunes, à Paris, Le 7 décembre 2019 (JL).

Avant même le départ du rassemblement, à deux pas du ministère des finances, vers 11 h le matin, les slogans fusent et les chants s’entonnent en boucle : « Tous ensemble, grève générale ! », « On est là, même si Macron le veut pas, on est là », « Castaner nique ta mère », « Révolution ! » Les manifestants disent vouloir marcher contre Macron, pour être ensemble, pour dénoncer les politiques du gouvernement qui creusent les inégalités. « Il faut que le peuple puisse vivre décemment », résume Patricia, 67 ans, agente de service à la retraite.

Pendant plusieurs heures, le défilé est joyeux et pacifique, sans casse ni affrontement. Jusqu’à ce que les CRS empêchent les gilets jaunes de rejoindre le rassemblement de la CGT Chômeurs sur la place de Montparnasse. Cordons policiers, jets de lacrymos, déploiement de voltigeurs casqués et masqués : l’ambiance se tend brutalement.

La jonction entre gilets jaunes et mouvement syndical était l’un des enjeux de cette journée de mobilisation, deux jours après les fortes manifestations contre la réforme des retraites. La colère jaune et le mouvement social plus classique, largement porté par les organisations de salariés, vont-ils unir leurs forces contre l’exécutif ?

Presque aucune des personnes interrogées par Mediapart en cette journée d’actions n’a exprimé de désaccord avec cette idée. Pour Sylvia, 50 ans, consultante en informatique : « Avec mon mari, on est gilet jaune depuis le début. On a manifesté jeudi contre la retraite à points et contre toute la casse du système social. Les gilets jaunes se battent depuis le début pour plus de justice sociale. Le lien avec les retraites est naturel. »

Prestataire dans le privé, elle n’a pas pu se déclarer en grève jeudi 5 novembre et a posé un jour de RTT pour venir manifester. « Avant les gilets jaunes, je n’avais jamais milité, jamais manifesté, jamais fait la grève. C’est la justice sociale qui m’intéresse. On est à un moment charnière. Tout se casse la figure : le travail, l’école pour tous, la possibilité de monter si on est fils d’ouvrier et qu’on fait des études. Les intérêts de quelques-uns brisent tous les autres. Depuis un an, on sort dans la rue et on reprend la démocratie en main. »

Mathilde, étudiante, derrière une large banderole interfac : « C’est l’occasion d’être le plus large possible, en étant là en tant qu’étudiants avec les travailleurs. » À ses yeux, la réforme des retraites, de l’assurance-chômage, des aides au logement (APL), « c’est la même logique, la précarité du début à la fin ». Quelques traces de ressentiment envers les organisations professionnelles surnagent : « On a manifesté jeudi. On s’est fait matraquer place de la Nation. Les responsables des syndicats, faut pas qu’ils s’enfuient s’il y a des gaz, comme pour le 1er mai. C’est ce qu’on vit tous les samedis. Il faut qu’ils participent », explique Thierry, qui dit participer à tous les rassemblements des gilets depuis un an.

« On est pour le dialogue entre le mouvement des retraites et les gilets jaunes. Il faut défendre une certaine dignité du travail pour tout le monde », affirme Cédric, assistant pédagogique à Paris et militant de Solidarité et progrès, le mouvement de Jacques Cheminade. Il déploie une banderole : « Mettons la dette odieuse à la retraite », et appelle à la création d’une banque de France nationale et démocratique à la place de la Banque centrale européenne. « On n'est pas là pour dire “tous pourris”. Mais le discours de Hollande sur la finance, on ne peut pas aller plus loin dans la trahison. Après il y a eu la loi El Khomri, le CICE. Les gilets jaunes, c’est une réaction à ça, aux institutions qui ont trahi : les socialistes, les syndicats. »

Lors de la dernière « assemblée des assemblées » des gilets à Montpellier, des discussions ont porté sur le rapport aux syndicats. Des voix ont plaidé pour dépasser le rejet initial des organisations syndicales au sein du mouvement. Pour Gilles, membre du collectif gilets jaunes  Enseignement Recherche : « Les gilets jaunes fonctionnent comme des ronds-points des luttes. Sur la convergence des luttes, on était dans l’incantation depuis des années. Mais les gilets jaunes ont créé une expérience commune qui permet de faire converger des gens de milieux socio-professionnels et d’horizons politiques extrêmement différents. »

Janick, militante des gilets jaunes de Montreuil, qui affiche son identité antisexiste et antiraciste, dans le cortège jaune samedi matin, a aussi manifesté jeudi contre la réforme des retraites, son gilet sur le dos : « C’est important d’être visible en tant que gilet jaune dans ces manifs parce que des militants ont une mauvaise image de nous. Aujourd’hui, c’est la première fois que je vois autant de non-gilets jaunes dans le cortège et c’est très bien. »

Dans la manifestation des gilets jaunes à Paris le 7 décembre 2019 (JL). Dans la manifestation des gilets jaunes à Paris le 7 décembre 2019 (JL).

À Bercy, en tête de cortège, deux hommes arborent des gilets jaunes « section ananas », une référence à la chanson révisionniste de Dieudonné, tournant en dérision la Shoah. Pourtant, sur le lieu de départ de la marche, une large banderole rouge appelle à tenir à l’écart l’extrême droite et le Rassemblement national. Non loin de là, un drapeau CGT Compiègne scande le chant des gilets jaunes (« On est là, même si Macron le veut pas, on est là »).

Des slogans anticapitalistes et antifascistes sont entonnés. Un drapeau vert du mouvement écologiste de désobéissance civile, Extinction Rebellion, claque au vent. La diversité militante et politique saute aux yeux. « Ce sont les plus belles manifs de ce siècle, les plus bienveillantes. Et j’en fais, des manifs, témoigne Manu, militante féministe venue de Montreuil. Il y a une grande solidarité. Il y a toujours quelqu’un pour te filer à manger, partager des bananes, du chocolat. Ce sont des espaces de rencontre. Je parle à tout le monde, y compris des gens avec qui je ne suis pas d’accord. »

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