Les milliardaires qui possèdent la presse plument l’Etat

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Pour faire face aux effets de la crise sanitaire, le gouvernement précédent a débloqué 666 millions d’euros d’aides à la presse sans la moindre contrepartie. Et les propriétaires ne sont quasiment pas mis à contribution.

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C’est un paradoxe qui est au cœur du fonctionnement de la presse française : elle a beau être désormais contrôlée par une poignée de milliardaires, ceux-ci se gardent bien de mettre la main au portefeuille à chaque fois que cela serait nécessaire et, par mille pressions, sollicitent des aides publiques et vivent aux crochets de l’État. Sans grande surprise, c’est donc cette contradiction qui est toujours à l’œuvre dans le contexte fortement déprimé de la crise sanitaire, mais dans des proportions encore plus spectaculaires que par le passé : les milliardaires qui possèdent la presse veulent organiser un véritable racket au détriment de l’État, pour lui faire payer la facture de la crise. Et le plus saisissant, c’est que l’État est consentant : il couvre d’or ces mêmes milliardaires, sans leur demander en retour la moindre contrepartie, notamment sur le plan social.

Ce système de subventions par l’État de ceux qui contrôlent la presse avait déjà pris ces dernières années une forme pour le moins surprenante. À l’occasion d’une enquête publiée en 2018 sur la base des plus récents chiffres disponibles, ceux de 2016, nous avions établi que Bernard Arnault, propriétaire du géant du luxe LVMH et classé première fortune française, était aussi celui qui touchait le plus de subventions pour ses journaux (Le ParisienAujourd’hui en FranceLes Échos) : 12,3 millions d’euros. Ainsi, celui qui ne devrait avoir besoin d’aucun subside percevait à lui seul 15 % des aides publiques directes.

Et la suite du classement était à l’avenant. En troisième position (devancé par Ouest-France) se trouvait le milliardaire Patrick Drahi qui, via SFR, contrôle Libération, tous les titres du groupe L’Express, BFM Business, BFMTV ou encore RMC : lui à qui les banques ont prêté près de 50 milliards d’euros pour se lancer dans une folle boulimie d’achats, notamment dans les télécoms, recevait de l’État plus de 7 millions d’euros. Et cela continuait : 6,3 millions d’euros pour le richissime Serge Dassault, 1,9 million pour Lagardère, 0,8 million pour François Pinault. Si l’on ajoutait à cette liste de milliardaires une banque, en l’occurrence le Crédit mutuel, qui possède tous les grands quotidiens régionaux de la façade est de la France, de Metz jusqu’à Avignon, en passant par Lyon et Grenoble, laquelle banque recevait 4,7 millions d’euros…, on arrivait à un total de 39,1 millions d’euros !

Ce chiffre résumait toute la situation de la presse française, prise dans les filets d’un capitalisme opaque qui vit en consanguinité avec l’État : sept milliardaires et une banque – qui ont tous pour point commun de ne pas être des industriels de la presse – empochaient à eux seuls 49 % des aides publiques.

Or, cette captation des ressources d’un État qui se dit impécunieux s’est par la suite prolongée. Elle s’est même très fortement accentuée à la faveur de la crise sanitaire, qui a poussé jusqu’à son paroxysme la crise économique de la vieille presse, dont le support est le papier. Effondrement de la publicité, fermeture de la quasi-totalité des boutiques, effondrement des ventes des journaux dans leur déclinaison « papier » : tous les quotidiens sont entrés dans une phase de tourmente sans précédent, se rapprochant pour beaucoup de la situation critique.

avril-2020
Dans le seul cas des ventes, les chiffres publiés par les éditeurs rassemblés par un organisme dénommé l’APCM sont à manier avec des pincettes car ils sont souvent surévalués. Les tendances qui transparaissent des derniers chiffres publiés donnent tout de même la mesure du séisme qui a atteint tous les journaux. Dans le cas du mois d’avril, la diffusion payée en France des sept quotidiens nationaux – qui ne cesse au fil des ans de reculer – s’est effondrée en moyenne de près de 6 % par rapport à avril 2019. Pour certains, c’est encore plus spectaculaire. Il en est ainsi de Aujourd’hui en France, dont la diffusion recule de près de 30 %, et de L’Équipe, quotidien frappé aussi par l’interruption de toutes les compétitions sportives, dont la diffusion recule de près de 27 %. Il n’y a guère que Le Monde et dans une moindre mesure Les Échos (dont les ventes se font pour l’essentiel par abonnement) qui échappent à cette Bérézina.

Pour la plupart des quotidiens, cet effondrement a certes été contrebalancé par un afflux de visites sur les sites internet, mais dans des proportions qui ne sont évidemment pas de nature à amortir le choc. Résultat : tous les journaux estiment avoir enregistré une chute considérable des recettes pendant le temps de la crise sanitaire.

Il est certainement très difficile d’obtenir des chiffres précis sur la situation financière des quotidiens concernés. Rompant avec la tradition de transparence qui était la règle pour toute la presse à la Libération, ceux-ci cultivent désormais l’opacité et ne divulguent que les statistiques qui les arrangent. Les chiffres auxquels nous avons eu accès pour quelques journaux donnent tout de même la tendance : pour la presse quotidienne nationale et régionale, la crise sanitaire s’est prolongée par une crise économique et financière historique.

Un premier exemple, celui du quotidien Le Parisien-Aujourd’hui en France. Quand Bernard Arnault l’acquiert en 2015, il est encore à l’équilibre, mais ensuite, ses comptes se dégradent de manière spectaculaire, avec des pertes nettes de 13 millions d’euros en 2016, puis de 24 millions en 2017, autour de 16 en 2018 et de 18 millions d’euros en 2019. Soit plus de 70 millions d’euros de pertes au cours des quatre derniers exercices. Un océan de déficits… Tant et si bien que Bernard Arnault a été obligé de remettre de l’argent au pot voilà un peu plus d’un an : on parle d’un apport d’une petite centaine de millions d’euros. Mais les prévisions financières du Parisien sont encore plus dégradées pour 2020.

Selon nos informations, la direction a d’abord construit un budget prévisionnel sur une perte possible de près de 30 millions d’euros pour 2020, chiffre qu’elle a révisé à environ 75 millions d’euros début mars, quand la pandémie a pris de l’ampleur. À l’époque, la direction prend donc des mesures d’économies radicales. La suppression des éditions départementales fait partie du lot. Des mesures de chômage partiel sont décidées, notamment pour les équipes qui travaillent sur les événements ou sur les pages sport – même si le gouvernement a exclu l’accès à ces dispositifs pour des groupes (comme LVMH) qui distribuent des dividendes.

Au bout du compte, la direction serait donc revenue à une prévision de pertes d’environ 30 millions d’euros pour l’année 2020. Ce qui reste absolument considérable, car si cela se confirmait, cela voudrait dire que le journal aurait perdu la somme gigantesque de près de 100 millions d’euros sur les cinq derniers exercices.

Autre exemple, même tendance : les ventes du Monde ont beau ne pas être déprimées, les comptes du groupe de presse sont devenus gravement déficitaires du fait de la crise sanitaire. C’est ce que reconnaissent fin mai dans une lettre aux personnels du groupe (lettre que nous reproduisons sous l’onglet Prolonger associé à cet article) Louis Dreyfus, président du directoire, et Jérôme Fenoglio, directeur du quotidien. « Nos publications ont remarquablement décrit les conséquences de la crise sanitaire et ses effets brutaux sur le contexte économique et social. Notre groupe n’y échappe pas, malheureusement. En dépit d’un exercice 2019 à nouveau bénéficiaire avec un résultat net de +2.6 millions d’euros, notre groupe ressort fragilisé de cette période de confinement », commencent-ils par constater. Ce bénéfice affiché est certes trompeur parce qu’il intègre les aides publiques et privées massives dont profite le quotidien et sans lesquelles il serait lourdement déficitaire.

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Cet article a été complété le 9 juillet dans la matinée pour prendre en compte la présentation par la direction du groupe Le Monde des résultats financiers de l'entreprise pour l'année 2019.