Affaire de la «chemise» à Air France: El Khomri valide le licenciement du délégué CGT

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Contrairement à la décision de l'inspection du travail, le ministère du travail a autorisé le licenciement d'un délégué syndical CGT d'Air France, impliqué dans l'affaire de la « chemise arrachée ». Une étincelle de plus dans un dossier qui hérisse le milieu syndical.

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La décision est importante, dans une affaire lestée par les symboles. Le ministère du travail a validé lundi la décision d’Air France de licencier Vincent Martinez, délégué CGT d’Air France, impliqué dans le désormais fameux épisode de la « chemise arrachée », malgré une décision contraire de l’inspectrice du travail chargée du dossier. Les quatre autres salariés concernés, dépourvus de mandats syndicaux, ont perdu leur emploi depuis plusieurs mois, sans que le ministère n’ait eu son mot à dire.

L’histoire remonte à octobre 2015, et elle a fait le tour du monde. Alexandre de Juniac, alors encore PDG d’Air France, vient de mettre fin aux négociations avec les syndicats et de dévoiler son plan pour redresser Air France. Il parle de 2 900 suppressions d'emploi, et prévoit 10 % de vols long-courriers en moins. Très vite, la manifestation organisée en contestation à ces annonces dégénère sur le parvis de l'entreprise. Plusieurs manifestants s’engouffrent dans le siège de l’entreprise, occupent la salle de réunion où a lieu le comité central d’Air France.

Xavier Broseta, le 5 octobre 2015, au siège d'Air France à Roissy © Reuters Xavier Broseta, le 5 octobre 2015, au siège d'Air France à Roissy © Reuters

L’arrivée inopinée des salariés provoque le départ précipité des membres de la direction, dont le DRH Xavier Broseta, ainsi que le numéro deux de la compagnie, responsable des vols long-courriers, Pierre Plissonnier. Poursuivis par les manifestants, les deux hommes sont finalement évacués par des vigiles, et se voient obligés de sauter par-dessus les grilles qui encadrent le siège social, leurs costumes en charpie, pour échapper à la colère. Très vite, le premier ministre tranche la polémique, traitant les salariés de « voyous » et entraînant derrière lui une large partie de la classe politique. Xavier Broseta et Pierre Plissonnier s’en tirent eux avec sept jours d’incapacité totale de travail (ITT), et les vigiles qui les entourent avec 0, 4 ou 5 jours d’ITT, selon les cas.

La réponse des autorités est néanmoins sévère. Les mis en cause sont interpellés chez eux, au tout petit matin, et subiront pour certains près de 30 heures de garde à vue, ce qui provoquera des réactions outrées du monde syndical. « Les conditions de cette interpellation volontairement mise en scène pour criminaliser des salariés ayant pris part à un mouvement social sont particulièrement scandaleuses », déclarait ainsi le syndicat Sud aérien, interrogé à l’époque par Mediapart.

La direction ainsi que deux vigiles d’Air France (l’un d’eux a fait un malaise de quelques minutes au moment des incidents) déposent une dizaine de plaintes. En fin de compte, quinze salariés d’Air France sont poursuivis, pour avoir participé aux échauffourées. Cinq d’entre eux sont poursuivis pour violences en réunion, les dix autres pour des dégradations, notamment sur la grille d’entrée du siège d’Air France. Le procès, initialement prévu pour décembre 2015, a été reporté deux fois sous la pression des avocats, et devrait se tenir les 27 et 28 septembre prochains.

L’entreprise n’a cependant pas attendu la condamnation judiciaire possible pour statuer. Elle a lancé illico les sanctions disciplinaires, et licencié cinq salariés pour violences diverses. Avec quelques incongruités : comme Mediapart le révélait en décembre dernier, le premier salarié licencié par Air France n’a pas été mis en cause par les enquêteurs, et ne fait pas partie des employés ayant à répondre devant la justice. Inversement, l’un des hommes poursuivis en justice pour violences l’a été à la suite d'une plainte d’un vigile, mais il ne fait l’objet d’aucune procédure de la part d’Air France.

Par ailleurs, le dossier judiciaire lui-même est moins limpide qu'il n'y paraît : Lilia Mhissen, avocate de trois salariés poursuivis pour violences, et de neuf autres pour dégradations, a dénoncé une enquête policière pilotée par le parquet, bouclée en moins de deux semaines par la police aux frontières de Roissy, et reposant presque exclusivement sur des images très difficiles à interpréter au vu du nombre de manifestants présents sur les lieux. Savoir qui a ou n'a pas tiré sur la fameuse chemise s'avère également plus complexe que prévu. « Il est rapidement apparu que la densité et la mobilité de la foule rendaient extrêmement complexes les identifications formelles d'individus s'étant rendus coupables de faits délictuels », ont par exemple indiqué les enquêteurs sur des PV du dossier que Mediapart a pu consulter (lire ici en détail le papier de Dan Israël). Ou encore : « La confusion est telle qu'il est impossible de distinguer des éventuels auteurs de violences ou de dégradations. »

Restait également pour Air France une incertitude sur le sort de Vincent Martinez, cinquième salarié mis en cause par la justice, délégué syndical, donc légalement davantage protégé. L’inspection du travail a statué le 20 janvier 2016 en demandant sa réintégration. Comme elle en a le pouvoir, la direction d’Air France a ensuite sollicité l’avis du ministère, qui a finalement choisi d’aller contre l’inspection du travail, et validé le licenciement. Le dossier judiciaire n'est cependant pas plus explicite sur son cas que sur le reste. Devant les policiers, Vincent Martinez a reconnu avoir poussé un vigile, mais expliqué que c’était parce qu’ils s’étaient déjà affrontés quelques instants plus tôt, et que le vigile l’avait insulté et lui avait donné des coups. Il aurait voulu se venger, sans vouloir faire de mal à Xavier Broseta, qu’il n’avait pas reconnu. Il présente à plusieurs reprises ses excuses pour ce « mauvais geste », mais rejette toutes les autres accusations d’Air France, qui lui attribue une autre bousculade, où il repousse un second employé d’Air France.

Vincent Martinez a également expliqué aux enquêteurs qu'à l'aube de cette journée fatidique, il a été bombardé membre du service d’ordre et tenté à de nombreuses reprises de protéger les cadres dirigeants. Une version que la direction réfute, mais qui est confirmée par une vidéo dénichée par le site d’information Les Jours, où l’on voit le cégétiste s’interposer entre la foule et Pierre Plissonnier.

Pour Myriam El Khomri qui s'est exprimée dans un communiqué, cette décision du ministère de confirmer son licenciement est « cohérente avec le licenciement des quatre autres salariés impliqués dans le même dossier, qui ne bénéficient d’aucun mandat syndical ». La dernière issue pour le salarié est désormais de former un recours de la décision de la Direction générale du travail devant le tribunal administratif, en parallèle du procès en correctionnelle. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, a jugé de son côté auprès de l'AFP cette décision « éminemment politique », et condamné l’attitude « revancharde » du gouvernement dans cette affaire.

L’annonce tombe effectivement au plus mal sur le front social. Chez Air France, l’arrivée du nouveau PDG Jean-Marc Janaillac a été saluée la dernière semaine de juillet par une semaine de grève dure. Hôtesses et stewards refusent que l’accord concernant leurs conditions de travail soit revu tous les 17 mois, contrairement aux autres catégories de personnel. La grève a été très suivie, et l’affaire de la chemise reste un puissant carburant. Par ailleurs, les procès mettant en cause des syndicalistes se multiplient. Les huit salariés Goodyear, accusés d’avoir séquestré et violenté leur ancien dirigeant, ont été condamnés à 8 mois de prison ferme mais font appel de la décision. Le procès se tiendra en octobre 2016 (voir notre Espace de travail consacré au sujet ici). Cinq militants anti-loi Travail sont également poursuivis pour avoir bloqué le centre-ville d’Amiens et leur procès aura lieu le 27 septembre dans cette ville.

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