Portraits épistolaires des nouveaux électeurs du FN

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Dans un livre qui prend la forme de dix missives, l'historien Nicolas Lebourg s'adresse aux nouveaux électeurs du FN, examinant les arguments qui les poussent au vote Le Pen. Une galerie de portraits multidimensionnels, mais aussi un dialogue loin du positionnement moralisateur.

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« Pour la première fois, mesdames, messieurs, vous allez voter Front national : c’est un bond pour vous […] », écrit l’historien Nicolas Lebourg en introduction de son dernier livre. « Vous préférez peut-être dire “je vais voter pour Marine”, tant le storytelling autour de cette dernière a été frénétique ces dernières années. Qu’ai-je à vous répondre ? Certainement pas que vous êtes un amas de fascistes, de racistes, de réactionnaires, e tutti quanti. »

Dans ses Lettres aux Français qui croient que cinq ans d'extrême droite remettraient la France debout, publiées le 25 août aux éditions Les Échappés, l'universitaire, spécialiste des droites extrêmes, invite les nouveaux électeurs du Front national à une discussion, en examinant les arguments qui les poussent au vote Le Pen.

L’ouvrage, très documenté, prend la forme de dix lettres, adressées chacune à un électeur frontiste au profil multidimensionnel. Ces missives sont autant de portraits qui abordent les thèmes et les électorats dont le FN tente de s’emparer : la laïcité et l'école dans une lettre à un professeur d’histoire d’Albi (Tarn) ; le grignotage de la droite et la question de l’immigration dans un courrier à une senior de Janville, à côté de Dreux (Eure-et-Loir) ; la crise de l’agriculture et le sentiment d’abandon des périurbains à travers un ouvrier agricole de Senlis (Oise) ; les femmes précaires, la violence sociale et le féminisme abordés par le biais d'une caissière de Perpignan (Pyrénées-Orientales) ; le « tri confessionnel » de la société et la tentative de fidélisation des « juifs de France » par le FN comme « symbole de normalisation » au travers d'un plombier juif de Vénissieux (Rhône) ; la volonté d'ordre, le rejet des « minorités organisées » et du mariage pour tous chez un flic catholique de Nantes (Loire-Atlantique) séduit par le discours de Marion Maréchal-Le Pen.

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Un médecin d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) incarnant la « France des périphéries », socialement hétérogène, qui se dit « victime du racisme anti-Blancs » et répète que « ce n’est pas être raciste que de vouloir être au calme » ; le quadrillage du FN dans des terres de gauche à travers une précaire d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) qui enchaîne « brefs emplois et long chômage » et à qui la « classe ouvrière » n'évoque rien ; le recrutement de jeunes cadres par le FN et la tentation frontiste d'une partie de la jeunesse, y compris des homosexuels, hier pourtant symboles de l’antilepénisme, au travers d'un étudiant gay parisien venu de province un lepéniste dubitatif face au « recentrage » de Marine Le Pen, mais qui se rassure en retrouvant les fondamentaux du parti dans son programme.

Pour ces dix “portraits”, le chercheur explique à Mediapart s’être « imprégné de l’argumentation entendue sur le terrain, dans les meetings, les manifestations du Front national », mais aussi dans les villes où il a vécu : Senlis, Albi, Aix, Perpignan. Tout en voulant rejeter les « archétypes » : « Aujourd’hui, les gens sont rangés dans une seule case, moi j’ai voulu parler de personnes multidimensionnelles. Ma lettre à l’étudiant gay parisien, par exemple, parle autant d’homophobie que de précarité. »

Chercheur à l’Observatoire des radicalités politiques (Orap) de la Fondation Jean-Jaurès, auteur d’une dizaine d’ouvrages sur les extrêmes droites, dans lesquels il s’est toujours tenu à « une neutralité politique assumée comme un choix éthique et méthodologique », Nicolas Lebourg a souhaité, cette fois, « se poser et discuter ». « Dans un moment où notre espace public se noie dans un débat “France moisie” contre “dictature socialope”, je ne voulais pas remettre une pièce dans le juke-box, mais avoir une discussion rationnelle, explique-t-il à Mediapart. Il ne s’agit pas de dire aux gens quoi penser et voter mais d’avoir une discussion argumentée. »

« Votre nouveau choix électoral est plutôt tendance : du FN, on en entend, regarde, lit en flux constants, rappelle-t-il en préambule de son livre. Des 65 matinales radiotélévisées de Florian Philippot en 2015, par exemple, au développement accéléré de ce qui a été appelé la fachosphère. Le bruit attire le bruit, et, paradoxalement, l’écume la vague. » Le bruit, l’écume, le chercheur a justement voulu s’en éloigner. « Aujourd’hui, tous les problèmes sociaux sont balayés et on parle du burkini, déplore-t-il auprès de Mediapart. Le problème n’est pas “la défense de nos modes de vie” comme on l’entend souvent dans certains médias pour expliquer le vote FN, ce n’est pas ce que l’on mange dans les cantines, mais la précarité sociale, l’inégalité des territoires, la métropolisation des régions. » Et lorsqu’il parle de la politique économique du FN, c’est non pas pour décrypter la question de la sortie de l’euro, mais pour évoquer « l’argent de l’immigration », son apport, et son « coût », selon le FN.

« J’espère vraiment que des frontistes vont le lire, et le faire passer. Certains m'ont dit qu'ils le liraient », raconte Nicolas Lebourg. Pour autant, l’ouvrage n’est pas seulement une adresse à celles et ceux qui pourraient glisser un bulletin FN dans l’urne en 2017. C’est aussi, en filigrane, une mise en garde au reste de la classe politique, et, plus implicitement, aux médias, parfois trop éloignés des préoccupations des électeurs, selon le chercheur. « Chacun sait qu’on ne peut plus continuer, comme avant, à enchaîner ces soirées électorales où l’on brode sur le “choc”, le “séisme”, le “plus rien ne sera jamais comme avant”… sans que rien ne change, hormis que tout s’étiole, conclut-il. On va discuter, et puis après il va falloir trancher. Vraiment. »

Nous publions (en page 2) l'une de ses lettres fictives, adressée à un professeur d'histoire à Albi, ancien socialiste tenté par le FN. Pour Mediapart, l'historien a accepté d'en lire des extraits :

Nicolas Lebourg / Mediapart

Lettres aux Français qui croient que cinq ans d'extrême droite remettraient la France debout, Nicolas Lebourg, éd. Les Échappés, 25 août 2016 (128 pages, 13,90 €).

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