Ce sera du 13 janvier au 12 février 2026. Les dates du procès en appel de Marine Le Pen ont été arrêtées, lundi 8 septembre, dans le cadre d’une audience dite de « fixation » qui s’est tenue, par pur hasard, le jour de la chute programmée du premier ministre, François Bayrou.
Condamnée à deux ans de prison ferme et à cinq ans d’inéligibilité immédiate pour détournements de fonds publics dans cette affaire des emplois fictifs au Parlement européen, la cheffe du Rassemblement national (RN) va jouer son avenir politique devant la cour d’appel de Paris. Le délibéré devrait être rendu à l’été 2026. À moins d’un an du premier tour de l’élection présidentielle de 2027, à laquelle la dirigeante d’extrême droite n’a pas renoncé à se présenter.
En première instance, la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale avait nié en bloc – comme la plupart des vingt-deux autres prévenu·es –, malgré les preuves accumulées au fil de l’enquête judiciaire, l’existence d’un « système » que le Front national (FN, devenu RN) est accusé d’avoir mis en place entre 2004 et 2016 pour rémunérer sur fonds européens des cadres et des collaborateurs et collaboratrices du parti. Le tribunal a retenu un préjudice de 4,4 millions d’euros (d’argent public), dont 1,8 million d’euros pour la seule Marine Le Pen.
Agrandissement : Illustration 1
« Dix ans après la dénonciation des faits, toutes les personnes condamnées contestent les faits, ce qui est évidemment leur droit. Elles n’ont dès lors exprimé aucune prise de conscience de la violation de la loi qu’elles ont commise, ni a fortiori de l’exigence particulière de probité et d’exemplarité qui s’attache aux élus », avaient souligné les magistrats dans leur jugement. L’application immédiate de sa peine d’inéligibilité avait alors été justifiée par un « risque de récidive », selon eux, « objectivement caractérisé » du fait de l’attitude de l’intéressée.
Sidérée par la sévérité d’une condamnation à laquelle personne n’avait cru bon se préparer au RN (alors qu’il s’agit d’une norme dans ce type d’affaires), Marine Le Pen avait d’emblée choisi de politiser son contre-feu. Le soir du jugement, sur le plateau de TF1, la fille de Jean-Marie Le Pen avait fustigé « une décision politique », fondant l’intégralité de son argumentaire sur l’exécution immédiate (provisoire, en jargon juridique) de sa peine d’inéligibilité, lui permettant ainsi de dévier l’attention du motif de la condamnation (les fonds publics détournés).
Cette rhétorique était de nouveau martelée quelques jours plus tard, lors d’un meeting organisé par le RN place Vauban à Paris, au cours duquel l’ex-avocate avait provoqué les huées de son public vis-à-vis de la juge l’ayant rendue inéligible. Victime de menaces sur les réseaux sociaux, la magistrate a ensuite été placée sous protection policière.
La dirigeante d’extrême droite avait aussi insisté pour avoir un procès en appel rapidement, avant la prochaine élection présidentielle, appuyée en ce sens par le ministre de la justice Gérald Darmanin. Ce dernier a été entendu, le procès de Marine Le Pen – et ses complices présumé·es – ayant été programmé si vite qu’il passe avant d’autres dossiers jugés plus tôt que le sien en première instance, à commencer par celui de François Bayrou dans l’affaire des assistants du MoDem, qui n’est toujours pas audiencé.
L’ancien associé d’Éric Dupond-Moretti consulté
Pour tenter d’échapper à une inéligibilité de cinq ans, prévue par les textes et qui l’empêcherait de se présenter, Marine Le Pen acceptera-t-elle de revoir sa stratégie de défense ? La question anime les supporters de la dirigeante d’extrême droite, comme de ses adversaires. Cette fois, un nouvel avocat devrait intervenir en appui de Rodolphe Bosselut, qui conseillait la députée en première instance, après avoir été mis en relation par son ami Alexandre Varaut, avocat et eurodéputé RN.
Dans l’entourage de la responsable RN, on prétend aussi que de nombreuses robes noires se sont manifestées ces derniers mois pour lui proposer leurs services, plus ou moins formellement, dans la perspective de son procès en appel. L’avocate Solange Doumic, qui a défendu en première instance le garde du corps Thierry Légier (lui aussi condamné), fait partie de celles et ceux qui phosphorent discrètement pour la triple candidate à la présidentielle. Contactée, cette dernière n’a pas souhaité faire de commentaire.
Dans le sens inverse, son cabinet a approché des pénalistes de renom, n’étant pas étiquetés comme proches du RN, pour tenter de « normaliser » sa défense. Ténor du barreau de Paris, Jacqueline Laffont, qui a notamment plaidé pour Nicolas Sarkozy, Charles Pasqua ou encore Nicolas Hulot, a décliné la proposition (cette dernière n’a pas donné suite aux sollicitations de Mediapart).
Des discussions ont également eu lieu avec le pénaliste Antoine Vey – qui n’a pas souhaité commenter lui non plus. Mais le RN et l’ancien associé de l’ex-garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti – adversaire honni de Marine Le Pen – n’ont pas réussi à s’entendre sur le périmètre d’une possible intervention en appel.
Trou de souris identifié par l’exécutif
Toutefois, ceux qui encouragent Marine Le Pen à changer de ligne de défense en appel n’ont pour l’instant pas l’impression d’être entendus. « Je doute fort qu’elle entre dans une stratégie de mea-culpa vis-à-vis de cette réglementation européenne », euphémise un juriste lui ayant soufflé quelques conseils. « Ça la révulse de reconnaître quelque chose dont elle ne s’estime pas coupable. C’est difficile à croire, mais elle est prête à se sacrifier pour ne pas le reconnaître », poursuit un avocat proche du RN, avant de concéder : « Elle connaît le dossier par cœur, elle est très intelligente et très combattive, mais ça ne suffira pas. »
Au gouvernement aussi, le sujet a animé les discussions ces dernières semaines. Amené à plancher sur le sujet, un conseiller de l’exécutif a décelé une opportunité pour que la dirigeante d’extrême droite puisse présenter sa candidature à l’élection présidentielle.
Selon ce raisonnement juridique, qui implique de prime abord une forme de mea-culpa de la députée devant le tribunal, Marine Le Pen pourrait tenter de solliciter la réduction de la part immédiatement exécutoire de sa peine d’inéligibilité (actuellement de cinq ans) pour la ramener à une période plus courte, qui serait épuisée avant la présidentielle. Le reste de la peine (part non exécutée provisoirement) ne lui serait infligé qu’une fois ses éventuels recours épuisés, après le printemps 2027.
Cette incertitude judiciaire ne peut être dissociée de la crise politique actuelle. Depuis plusieurs semaines, les représentants du RN multiplient les interventions publiques pour expliquer qu’ils utiliseront « tous les moyens » à leur disposition, sur le terrain judiciaire mais aussi politique, pour tenter que leur championne puisse se présenter. Le 16 juillet, Marine Le Pen expliquait ainsi dans Le Parisien qu’en cas de dissolution – que le RN appelle aujourd’hui de ses vœux –, elle présenterait quand même sa candidature, pour en faire « analyser la validité » par le Conseil constitutionnel.
Dans Sud Ouest, la vice-présidente du parti, Edwige Diaz, a aussi reconnu le 31 août que le parti profiterait d’une dissolution et d’une éventuelle victoire à de nouvelles législatives pour représenter une proposition de loi déposée par son allié Éric Ciotti interdisant l’exécution provisoire des peines d’inéligibilité. Rétroactive, celle-ci permettrait alors à Marine Le Pen de se présenter en 2027. « Notre boussole ne sera jamais notre intérêt personnel », a-t-elle jugé utile de promettre à ses électeurs et électrices, dimanche, lors de sa rentrée dans son fief d’Hénin-Beaumont.