Ce que la droite française retient de Trump sans trop oser le dire

Par

Le milliardaire battu, mais fort de plus de 70 millions de voix, pourrait servir d'inspiration à une droite française mal en point, de son entrée en politique à son verbe, en passant par sa capacité à mobiliser les classes moyennes.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Officiellement, personne n’a vraiment envie d’en parler. « Je ne comprends pas cette obsession de la comparaison », dit Aurélien Pradié, le secrétaire général des Républicains (LR), lorsqu’on lui suggère de tirer les enseignements du scrutin américain. Par SMS, le sénateur Bruno Retailleau nous éconduit poliment : « Je suis français et je ne vais pas chercher mes modèles aux États-Unis. »

La droite française se garde autant que possible d’évoquer l’élection présidentielle américaine, qu’elle a vécue coincée entre l’infréquentable Donald Trump et le centriste Joe Biden, incapable de s’enthousiasmer – en tout cas publiquement – pour l’un ou pour l’autre. De plus en plus marginalisée par un pouvoir qui mène une politique de droite et emprunte les thématiques et le vocabulaire de l’extrême droite, cette partie-là de l’échiquier politique pourrait pourtant regarder avec intérêt ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique.

Malgré sa défaite, Donald Trump y a ancré en profondeur une certaine conception de la politique. Aussi violente soit-elle, la méthode Trump a convaincu au moins 70 millions d’Américains. Plus encore qu’il y a quatre ans, lorsqu’il avait gagné l’élection avec 63 millions de voix. Un succès qui a de quoi faire envie à celles et ceux qui, en France, partagent tout ou partie de ses convictions.

Donald Trump photographié en 2017. © Brendan Smialowski / AFP Donald Trump photographié en 2017. © Brendan Smialowski / AFP

« Sur le plan de la stratégie, ceux qui se réclament de la “vraie droite” en France pourraient chercher des points de proximité avec Trump », note Frédéric Lefebvre, ancien député (LR) des Français aux États-Unis. Il faut pour cela ausculter le monstre, pénétrer ses entrailles, passer par-delà le vernis haineux et les dérapages qui n’en sont pas vraiment. « Tout le monde a pris Trump pour un fou mais il est très doué dans la stratégie, poursuit Lefebvre, aujourd’hui membre de LREM. Il est d’une grande intelligence. »

De la recette Trump, il faut d’abord retenir sa pratique du pouvoir. Amalgamé à l’envi dans une notion de « populisme » trop imprécise pour le caractériser vraiment, le style du président sortant est un autoritarisme populaire qui a séduit une partie de son pays. Trump a incarné le pouvoir, proposant – plus qu’un populisme – une mise à jour du césarisme qui a fait son identité. Il a tenté d’établir et d’entretenir une connexion directe avec l’opinion, tournée contre les élites, les institutions et les médias tout à la fois.

Au quotidien, cela a donné plus de 20 000 tweets en quatre ans de mandat. Le président américain a fait des réseaux sociaux son principal terrain de jeu, révolutionnant les codes de la communication politique. « Il n’a jamais arrêté de tweeter et il n’a jamais arrêté d’utiliser le même vocabulaire, simple et populaire, pointe Frédéric Lefebvre. En fait, Trump a tout fait pour entretenir le lien direct avec son électorat. C’est comme s’il avait été en campagne pendant quatre ans. »

Et si ce « parler vrai » était une voie à suivre pour recapter l’attention de citoyens blasés par les éléments de langage et la communication policée ? Aurélien Pradié serait tenté de dire oui : « Une forme de discours non ampoulé, c’est sûr que ça devient nécessaire à la démocratie, dit le député (LR) du Lot. La situation est telle que dès que quelqu’un parle un peu plus clairement que le discours aseptisé classique, on a l’impression que c’est un révolutionnaire. On a besoin de sortir du discours conventionnel. » Porte-parole de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), le député Pascal Brindeau admet qu’il y a un « travail à faire » pour transformer une « parole politique complètement déconnectée avec le réel. Quand le politique est vécu comme un langage technocratique, on n’est pas compris. » 

Bruno Retailleau juge que Trump n’est « pas un modèle pour la droite », comme il nous l’expliquait avant l’élection, mais il lui reconnaît volontiers quelques qualités. À commencer par sa capacité à « être direct », dont il disait jeudi sur France Info qu’elle pourrait l’inspirer. Ce n’est pas tout : Trump est « un doer, un faiseur, saluait le sénateur dans la même interview. Il n’a pas fait que tweeter, il a tenu des engagements ». En août, pendant sa campagne, Trump s’en vantait auprès des Américains : « Je suis le seul candidat qui vous a donné encore plus qu’il n’a promis pendant la campagne. »

Certains de ses engagements de 2016 ont bien été tenus, comme le recense le Trump-O-Meter du site américain PolitiFact : les impôts ont baissé (surtout pour les plus riches), les États-Unis ont quitté l’accord de Paris pour le climat, l’immigration a été drastiquement réduite…

Aurélien Pradié avoue que Trump « incarne quelque chose » à travers son « volontarisme ». Là encore, une leçon potentielle pour des politiciens français souvent perçus comme des machines à trahir les promesses. « Nos concitoyens ont besoin de sentir que la politique peut avoir une prise sur le réel », dit le numéro 3 des Républicains. Avant de nuancer : « Il y a beaucoup de promesses chez lui qui n’ont pas été tenues. Honnêtement, je n’arrive pas du tout à m’inspirer de Trump. »

Ce n’est pas le cas des dizaines de millions d’Américains qui ont vu en lui les qualités d’homme d’action soulignées par Bruno Retailleau. « Trump a une énergie et un charisme qui ont exaspéré ceux qui ne l’aiment pas mais qui ont fortement mobilisé son électorat », appuie Frédéric Lefebvre. À l’UDI, Pascal Brindeau reconnaît que « la participation est la bonne nouvelle de cette élection ». Une sorte de rêve américain pour une droite française qui enchaîne, elle, les défaites électorales sur fond d’abstention massive.

Comment faire, dès lors, pour goûter aux joies d’un tel succès ? Jeudi, Bruno Retailleau esquissait un début de réponse : « Aller au peuple. » Et le Vendéen d’ajouter : « Il a parlé aux classes populaires. » C’est une légende du mythe trumpiste que les chiffres tendent à infirmer. En fait, ce n’est ni « Joe le plombier » ni l’ouvrier précaire de la Rust Belt qui constituent le cœur de l’électorat de Trump. Nombre de travaux et de reportages esquissent plutôt en guise de réponse le portrait de la Middle America, cette classe moyenne blanche et catholique, ces habitants de banlieues paisibles ou de petites villes, peu diplômés, employés ou cadres moyens pour beaucoup d’entre eux.

Toujours est-il qu’il y a dans la stratégie de Trump une vocation à parler à celles et ceux qui se sentent précarisés par l’évolution du monde, les migrations, la mondialisation ou la lutte pour de nouveaux droits. C’est le mythe du « pauvre petit Blanc », comme l’écrit l’historienne Sylvie Laurent, chercheuse à Harvard, dans un ouvrage éponyme : « Ce nouveau “pauvre petit Blanc”, pas si pauvre, pointait du doigt les travailleurs mexicains ou les chômeurs noirs, les accusant du déclin de sa propre condition. » « Le petit Blanc se pense victime de l’amélioration » de la situation des « minorités non blanches », poursuit-elle, expliquant que « Trump a fait son fonds de commerce de cette perception fallacieuse ».

Cette stratégie a pour corollaire la mise à l’index incessante d’un ennemi supposé qu’il serait urgent de combattre. Le mouvement « Black Lives Matter », les immigrés mexicains, les militants pour le climat… Le président sortant a multiplié les cibles pour persuader ses électeurs que le péril les guettait s’ils ne se mobilisaient pas pour défendre leur position.  

À la lumière de cette analyse, il est particulièrement intéressant d’écouter Bruno Retailleau reprendre à son compte cette théorie des laissés-pour-compte. « Ceux qui perdent le plus de leur patrimoine matériel et identitaire, ce sont des classes populaires et des classes moyennes qui n’ont pas l’argent pour avoir des stratégies résidentielles » ou « mettre leurs enfants dans le privé », jugeait-il jeudi sur France Info. Et le candidat putatif à l’élection présidentielle d’en conclure : « Demain, une des clés sera la capacité d’associer la question sociale et les questions identitaires. On doit pouvoir, nous, la droite, les recombiner. »

Nicolas Dupont-Aignan annonce sa candidature, le 26 septembre 2020 à Paris. © Bertrand Guay / AFP Nicolas Dupont-Aignan annonce sa candidature, le 26 septembre 2020 à Paris. © Bertrand Guay / AFP

Dernière caractéristique du trumpisme susceptible d’inspirer la droite française : il a tiré sa légitimité politique d’une primaire. En 2016, Trump a lancé sa course présidentielle fort des 14 millions de suffrages reçus lors de la pré-campagne républicaine. L’assurance d’une dynamique et d’un socle de légitimité peu contestable. En France, on en discute actuellement à droite… et à la droite de la droite. Chez LR, Bruno Retailleau est de ceux (peu nombreux) qui appellent avec insistance à l’organisation d’une primaire. 

Nicolas Dupont-Aignan, lui, ne veut pas d’une primaire de la droite mais d’une primaire « des patriotes et des républicains », comme il l’explique à Mediapart. Le président de Debout la France est clair : « Sans primaire, Trump n’aurait jamais été choisi par le parti républicain. Il faut nous en inspirer en France. On organiserait une primaire citoyenne avec [Marine] Le Pen, [Florian] Philippot, [Bruno] Retailleau, moi et d’autres… Cela permettrait d’avoir un gagnant et de se rassembler derrière. »  

Déjà candidat en 2012 et 2017, Nicolas Dupont-Aignan déplore le « comportement » et les « excès » de Trump mais il assume qu’il aurait « voté pour lui » s’il était américain. « Ce qui m’intéresse, c’est qu’il a redonné de la fierté à la nation », salue-t-il, évoquant à son crédit le protectionnisme, la défense des « classes moyennes lésées » ou la lutte contre la « mondialisation incontrôlée ». Des idées que Nicolas Dupont-Aignan partage ; et, il l’assure, une majorité de Français avec lui. « Idéologiquement, on est en train de gagner et je pense qu’on va gagner dans les urnes aussi, affirme-t-il. Il nous faut maintenant réussir à traduire politiquement ces idées. » À la Trump.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous