Des femmes dénoncent les agressions et harcèlements sexuels de Denis Baupin

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« Se présenter comme une victime, c’est compliqué »

« Le problème, c’est qu’on croit assez vite qu’on est seule concernée et donc on n’en parle pas, témoigne Isabelle Attard. Alors que lorsqu’on perce l’abcès, on s’aperçoit qu’il y en a une, et puis une autre, et puis une autre, etc. Et que cela fait du monde, et que cela dure depuis longtemps. Et que tout le monde se tait par égard pour sa compagne [Emmanuelle Cosse, actuelle ministre du logement, et secrétaire nationale d’EELV de décembre 2013 à février 2016 – ndlr]. Parce que c’est un cadre du parti, parce que ça ne fait pas beau dans le paysage. Justement, un parti qui est capable de faire le ménage en interne, c’est un parti courageux. Et EELV peut redevenir un parti courageux. »

Isabelle Attard, députée qui a quitté EELV. Isabelle Attard, députée qui a quitté EELV.

« Si j’avais su qu’on avait été plusieurs, sans doute aurais-je porté plainte. Mais là je pensais que j’étais seule à subir ça. Du coup, je ne voulais pas en quelque sorte foutre le bazar dans le parti », dit aussi Sandrine Rousseau.

Plusieurs femmes sont également convaincues qu’on ne peut pas, en politique, être élue et être victime. Surtout quand on est une femme. « Je suis une femme politique qui avait des vraies ambitions pour faire avancer son parti et ses idées, témoigne ainsi Elen Debost, au Mans. Et en politique, on est censé incarner quelque chose qui n’est pas très féminin, qui est de la force. Aller se présenter comme une victime, c’est compliqué. On a l’impression que cela va détruire tout ce qu’on a essayé de construire. » Finalement, conclut-elle, « comme on nous dit que ça va nous détruire, que ça abîmera le parti et que c’est un mec formidable qui combat le nucléaire, que les intérêts du parti doivent passer avant le reste, alors on se tait. En tout cas, moi, je me suis tue. »

Elles se sont d’autant plus tues que leur parti les a parfois découragées de s’exprimer publiquement, ou de porter plainte. Le plus souvent de manière implicite, renvoyant à un « ah, mais c’est connu », sans prendre la mesure de la gravité des faits – pour protéger le parti, par protection des hommes entre eux, par méconnaissance de la notion de harcèlement sexuel ou, même, de celle d’agression sexuelle.

Cette fois, c’est une simple photo qui a tout déclenché : le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, Denis Baupin a posé avec du rouge à lèvres en compagnie d’autres députés. « Quand je l’ai découverte, cela a provoqué chez moi une vraie nausée, dit Elen Debost. Je me suis dit qu’on ne pouvait pas continuer à se taire, parce qu’en se taisant, on est complice du fait que ça continue. Ce n’est pas la politique que je veux. » Sandrine Rousseau : « Il y a eu un déclencheur qui a été cette photo du 8 mars, où j’ai vu non pas quelqu’un qui défendait les droits des femmes mais quelqu’un qui avait tenté d'embrasser une femme de force. »

Le tweet de Denis Baupin le 8 mars : « Mettez du rouge » Le tweet de Denis Baupin le 8 mars : « Mettez du rouge »
De nombreux responsables d’EELV, y compris des proches de Denis Baupin, nous ont pourtant confié qu’ils avaient eu à connaître des faits potentiellement délictueux depuis plusieurs années. Certains d’entre eux nous ont raconté « les collaboratrices qui s’enferment dans leur bureau, surtout le soir », « les stratégies d’évitement » et les conseils que les femmes se donnent entre elles (« ne pas rester seule dans un ascenseur avec lui »), les gestes un peu trop appuyés (certaines l’appellent « le poulpe »). La députée EELV Danielle Auroi, présidente de la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale, soupire : « Dans cette affaire, par omission, on est tous complice… »

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Contacté à de multiples reprises par Mediapart et France Inter, depuis le 2 mai, Denis Baupin n’a pas répondu à nos demandes d’entretien, et nous a aussitôt renvoyés vers ses avocats. Les avocats de Denis Baupin nous ont demandé, le 2 mai en fin de journée, de leur envoyer une liste de questions par écrit. Ce que nous avons fait le 3 mai. Le 4 mai, ils ont refusé que leur client y réponde (ou même d’y répondre eux-mêmes) et nous ont menacés de poursuites.

Le 4 mai, j’ai de nouveau insisté auprès des avocats de Denis Baupin, par mail. En voici un large extrait : « Je me permets d’insister de nouveau auprès de vous sur la nécessité d’avoir un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin, pour Mediapart, et avec mon confrère de France Inter Cyril Graziani. Vous savez que, dans ce type d’enquête, particulièrement sensible, nous devons tout faire pour veiller à la protection des sources et des témoins. Si nous avons un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin, je pourrais ainsi l’interroger sur le témoignage suivant : « J’ai reçu pendant plusieurs mois des SMS d’incitation sexuelle de M. Baupin. » Vous comprendrez bien qu’à ce stade de nos échanges, nous sommes obligés de garder l’anonymat car nous redoutons des pressions extrêmement fortes sur les témoins (... )

Je vous rappelle également que j’ai adressé ma première demande de rendez-vous auprès de votre client, M. Denis Baupin, lundi 2 mai, par SMS et par mail, à 12 h 55. Je me suis de nouveau adressée à lui, lundi 2 mai, à 16 h 25, pour lui rappeler mon attachement au respect du contradictoire. Mardi, je lui ai adressé une nouvelle demande de rendez-vous, là encore par SMS et par mail, à 11 h 52. Mercredi 4 mai, j’ai de nouveau sollicité M. Denis Baupin, par SMS et par mail, à 12 h 07. Parallèlement, je vous ai écrit un mail, à la demande de votre client, lundi 2 mai, pour solliciter un rendez-vous avec lui. Vous m’avez répondu par email dans la soirée du lundi en me demandant de vous adresser des questions par email. Ce que j’ai fait mardi 3 mai à 15 h 32.

Je me tiens donc, plus que jamais, à votre disposition, pour un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin. »

Dès le 8 avril, les avocats de Denis Baupin, manifestement avertis qu’une enquête était en cours, avaient adressé un courrier au directeur de publication de Mediapart, nous mettant « en demeure » de ne rien publier. Une procédure bien inhabituelle.

Toutes les personnes citées ont été interrogées dans le cadre de cette enquête, qui a duré plusieurs mois, menée conjointement par Mediapart et par le journaliste de France Inter Cyril Graziani. Certaines ont demandé l’anonymat.

On peut lire sous l’onglet Prolonger de cet article les définitions juridiques, dans le Code pénal, du harcèlement sexuel et de l’agression sexuelle.