Harcèlement sexuel: les partis politiques face à la tentation du déni

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Dans les partis politiques, les violences sexuelles entre “camarades” restent taboues. Tout comme le sexisme au quotidien, qui ne relève d’aucun délit pénal mais pollue la vie des femmes collaboratrices ou élues.

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Un mélange « de honte et de fierté ». David Cormand, secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) le répète sans relâche depuis les révélations sur l’affaire Denis Baupin par Mediapart et France Inter. Il a « honte » que de pareils agissements aient pu avoir lieu dans son parti ; il est « fier » que ce soit dans le sien que la parole se soit libérée. Les témoignages de harcèlement et d’agressions sexuels visant le député de Paris illustrent l’omerta qui règne dans tous les partis politiques, et les difficultés qu’ils ont à affronter les violences sexuelles.

Le cas d’EELV, dans la lumière depuis nos révélations, est particulièrement éclairant. Voilà un parti féministe, dirigé à plusieurs reprises par des femmes (Dominique Voynet, Cécile Duflot ou Emmanuelle Cosse) et qui a mis en place des procédures efficaces pour assurer une réelle parité. Y compris, par exemple, lors des législatives pour que les circonscriptions gagnables soient pour moitié accordées à des femmes. Le groupe parlementaire écologiste est même le seul paritaire de l’Assemblée nationale. Il est présidé par un duo (un homme, une femme). Et en interne, les discussions sont en partie régies par la règle, parfois dite de la « fermeture éclair », qui veut que les demandes de parole de femmes soient privilégiées quand seuls des hommes interviennent.

Mais finalement, « nous féministes, on n’ose pas affronter ce démon » des violences sexuelles, soupire Danielle Auroi, députée et présidente de la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale.

« Dans nos règles, aucune instance ne peut fonctionner si elle n’est pas paritaire. De la direction nationale au conseil fédéral, et nos groupes locaux, c’est la parité à tous les étages. Cela crée une culture, sur les relations qu’on a entre nous (…) et, dans la formation des militants, surtout pour les militantes, cela apprend à gérer les enjeux de pouvoir, expliquait déjà David Cormand sur le plateau de Mediapart en novembre 2013. On a des petits fonctionnements dans nos réunions, comme le chabadabada… Quand il y a des prises de parole dans la salle, et qu’il y a plusieurs hommes de suite, on met des femmes entre les deux pour qu’il y ait une alternance. Dans ce fonctionnement, cela permet de faciliter la prise de parole des femmes. Mais, pour être juste, cela ne suffit pas. » Et David Cormand de conclure, prémonitoire : « On n’est pas, par nature, plus vertueux chez les écologistes qu’ailleurs. »


Pour en finir avec la politique macho ! En... par Mediapart David Cormand sur le plateau de Mediapart en 2013
« Chez les Verts, la parité existe à tous les niveaux de responsabilités, et ce depuis 1984, expliquait aussi Cécile Duflot au JDD, il y a un an. Cela change beaucoup de choses. Nous avons instauré la règle de la “fermeture éclair” dans les réunions, y compris au conseil fédéral. La prise de parole alterne systématiquement entre hommes et femmes. Il est beaucoup plus facile pour une femme de s'exprimer et les hommes sont habitués à les écouter. Cela éduque au non-sexisme. En plus de cela, les écologistes sont habitués à avoir une femme chef, de Dominique Voynet à Marie-Christine Blandin. J'étais moi-même secrétaire nationale du parti à 31 ans. Mais ce serait mentir de dire que c'est une garantie. Cela arrive chez nous aussi, comme partout. Peut-être même que c'est encore plus insupportable. D'ailleurs, j'ai parfois été désarmée face à cela et je me suis tue. Je le regrette. »

« En pratique, les Verts sont beaucoup plus paritaires que d’autres partis politiques, ils sont beaucoup plus sensibles à la question du féminisme et des luttes pour la cause des femmes », explique la politiste Vanessa Jérome, auteure d’une thèse sur le parti écologiste. Mais « les femmes et les hommes féministes qui forment ce parti ne sont pas sous cloche, en dehors du monde social. Eux aussi, ils ont un problème de violences sexuelles, de violences conjugales, ou de maltraitance de manière générale, ils ont des comportements qui sont simplement représentatifs de la France, du féminisme, de son histoire », poursuit la chercheuse, auteure d’un article universitaire, intitulé « (In)égalités des droits et questions sexuelles chez Europe écologie – Les Verts (EELV) ». Sans compter, dit-elle, qu’il y a, comme ailleurs, « des logiques de préservation de l’organisation partisane qui fait que tout ne se dit pas, que tout le monde n’a pas intérêt à tout dire ».

« Je ne voulais pas en quelque sorte foutre le bazar dans le parti », expliquait déjà dans l’enquête publiée lundi sur Denis Baupin une des victimes, la porte-parole d’EELV Sandrine Rousseau. « On est un groupe politique soumis exactement aux mêmes contraintes que tous les autres groupes politiques où on fait passer l’intérêt collectif avant les nôtres », avance aussi une autre témoin, l’adjointe EELV à la mairie du Mans, Elen Debost, pour expliquer le silence de son parti sur les agissements d’un de ses cadres historiques. Avant d’ajouter : « Le fait que notre parti est réputé pour être indiscipliné, pour couper la tête de ses chefs, pour n’être pas capable d’incarner le fait de pouvoir diriger un pays, on se dit, quand on est une femme responsable, qu’on ne va pas le fragiliser. »

EELV s’est aussi trouvé démuni pour gérer les alertes sur le comportement de Denis Baupin au fil des années. Depuis lundi, plusieurs responsables ont expliqué qu’ils « savaient ». Tout en expliquant qu’ils n’avaient jamais pris la mesure de l’ampleur du phénomène, qu’ils avaient parfois peu de témoignages directs, et que nombre de faits restaient, à l’époque, de l’ordre de la rumeur.

« Oui, je savais, pas tout, pas complètement. Autour d'un bon verre de vin, en soirées amicales, tour à tour, des camarades, pour certaines des amies, parlaient, se confiaient et je blêmissais, et je savais que ça tomberait un jour, il fallait que cela tombe, mais comment, que faire, mon silence me rendait coupable. Soutenir ? Parler ? », explique sur son blog un responsable régional d’EELV, Jean-Sébastien Herpin.

« Ce matin, j’ai été réveillé par un SMS : “Tu as vu, c’est enfin sorti !” Oui, enfin. Comme un soulagement après des années de rumeurs, de sous-entendus, d’informations incomplètes et souvent invérifiables, témoigne aussi Enzo Poultreniez, dans le Nord-Pas-de-Calais. Je me pose aussi la question : qu’aurais-je pu faire ? Porter plainte sur des rumeurs ? Tout balancer dans un article, au risque de perdre en diffamation ensuite ? On peut soutenir la victime, la conseiller, mais on se sent vite impuissant à agir… »

« Il faut commencer par avouer que, comme on l'entend depuis ce matin, “tout le monde savait”, abonde Rémi Guerber, ancien secrétaire fédéral des Jeunes Verts, sur Facebook. C'étaient des bribes, des rumeurs, un surnom, “le DSK des Verts”, qui circulait. Des blagues, des allusions, je me souviens en avoir entendu régulièrement depuis mon arrivée chez les Verts, en 2007, sans élément précis à l'appui, souvent un ou deux SMS un peu lourds rapportés. Ce matin [lundi – ndlr], je pense que nous avons été nombreuses et nombreux à réaliser comment une omerta se crée. » Avant d’ajouter : « Nous sommes bien collectivement coupables d'avoir chacun-e gardé notre bout du puzzle. »

« Dans les affaires les plus graves, susceptibles de tomber sous le coup de la loi, on ne peut rien faire tant qu’il n’y a pas de témoignage direct, explique la politiste Vanessa Jérome. Le parti n’est pas une famille, ce n’est pas un tribunal non plus. » Bien souvent, les statuts ne suffisent pas. D’où la pétition lancée par le collectif créé en réaction à l’affaire Baupin « Levons l’omerta », auteur d’une tribune publiée mardi dans Libération, et signée par plus de 9 000 personnes.

Cette pétition demande à tous les partis « d’inscrire dans vos statuts qu'un responsable du parti ou élu auteur de violences sexuelles est exclu, d’inscrire dans le règlement intérieur, déclaration de principe ou statuts de votre parti, la lutte contre les violences sexuelles comme une priorité et de détailler les moyens qui seront mis en œuvre pour que cela se voit, de créer une cellule d'écoute disposant des moyens suffisants pour accompagner les victimes dans leurs démarches, notamment judiciaires, de diffuser un document à l’attention des membres, militant.e.s et / ou salarié.e.s permettant aux femmes victimes d'agressions de savoir comment agir, à qui s'adresser, de former l'ensemble des élu.e.s à la lutte contre les violences sexuelles ».

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