Mort au commissariat, Amadou Koumé «émettait des cris d’agonie et d’étouffement»

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Interpellé le 6 mars 2015 un peu après minuit, Amadou Koumé a été déclaré mort au commissariat du Xe arrondissement de Paris deux heures et demie plus tard. Selon un nouveau témoignage, l'homme, qui était sous l'effet de la cocaïne, était en pleine de crise de panique lorsque la police l'a violemment maîtrisé.

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Le 6 mars 2015, peu après minuit, Amadou Koumé, 33 ans, est interpellé par des policiers dans un bar près de la gare du Nord. L'homme est agité, c'est le barman qui a composé le 17. À 2 h 30 du matin, il est déclaré mort au commissariat du Xe arrondissement de Paris. C'est une capitaine de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) qui cosigne l'acte lde décès à 15h30 à la mairie. Que s’est-il passé entretemps ? Mystère pour sa famille qui, six mois après, n’a toujours pas accès à l’enquête préliminaire pour « homicide involontaire » confiée le 12 mars par le procureur de Paris à la police des polices.

Amadou Koumé devant l'Arc de Triomphe en février 2015.  © DR Amadou Koumé devant l'Arc de Triomphe en février 2015. © DR

L'IGPN a rendu son enquête au parquet qui indique cependant avoir « sollicité une expertise médicale dont nous attendons les résultats », indique le parquet de Paris, pour lequel il est « beaucoup trop tôt » pour dire si les policiers sont mis en cause dans cette mort. L'IGPN n'a pour l'instant ouvert aucune enquête administrative sur le comportement des policiers, préférant attendre les résultats du judiciaire. « C'est typiquement le genre d'affaire où dès lors qu'il y a eu usage de la force mais sans manquement patent des policiers, seule l'enquête judiciaire avec ses expertises médicales peut dire les causes de la mort », nous explique-t-on côté police.

Le parquet nous assure tenir la famille régulièrement au courant. Mais il a fallu que Le Parisien révèle cette affaire le 20 avril pour que le procureur de Paris se décide le 29 avril à communiquer le rapport d’autopsie à leur avocat, Me Eddy Arneton. Les deux pages, glaçantes et en date du 21 mars, se terminent sur cette phrase : « Le décès résulte d’un œdème pulmonaire [une accumulation de liquides dans les poumons – ndlr] survenu dans un contexte d’asphyxie et de traumatisme facial et cervical. »

Sur le corps du jeune homme, les médecins de l’institut médico-légal de Paris ont relevé plusieurs plaies autour de l’œil droit, qui est tuméfié, et sur la langue ; un traumatisme cervical touchant divers muscles et cartilages du cou ; ainsi que des ecchymoses aux poignets « évoquant des lésions d’entrave ». Selon une source judiciaire, ces blessures s'expliqueraient par « une chute » et par les « gestes techniques d'intervention, la force ayant été employée ». L’expertise toxicologique relève elle « une prise significative et assez proche du décès de cocaïne ». « À trop forte dose », cette drogue peut entraîner des « confusions, des incohérences, voire des accès de démence et/ou des hallucinations », précise l'expert.

Dans le bar, où nous nous sommes rendus, toute l'équipe a changé. Selon le gérant qui finit par nous rappeler, le barman est parti quelques jours après l'interpellation, sans laisser de contact. « Son départ était prévu, affirme l'homme qui s'occupe de plusieurs établissements parisiens. Ça arrive souvent, des gens bourrés qui se font interpeller, c'est la routine. »

Mediapart a eu accès à une attestation réalisée par une personne présente ce soir-là dans le bar. Selon ce document rédigé le 20 juin, Amadou Koumé est entré dans le bar après le concert de funk qui s'y déroulait, « vers 23 h 30 ». D’abord « silencieux », il « s’est mis à parler fort » vers minuit, assis seul à une table. Le vigile lui aurait alors demandé en vain à plusieurs reprises de sortir, tandis que le barman appelait police secours. Le témoin décrit un homme « anxieux » qui « semblait penser de façon décousue et ne s’adressait pas directement au vigile, comme s’il était agressé par une personne imaginaire ». Du haut de ses 1,92 m pour 107 kilos, il « avait l’air davantage mal dans sa tête que dangereux pour les autres (…) même s’il pouvait paraître impressionnant ». À l’arrivée de trois policiers en uniforme, Amadou Koumé aurait paru d’abord « soulagé », puis aurait été « pris d’un accès de paranoïa » à la vue du « fusil automatique » porté par l’un d’eux.

« Là, il a vraiment pété un plomb, nous explique le jeune homme que nous avons joint par téléphone. Il disait : "Non, ce ne sont pas des vrais policiers, les policiers n’ont pas ce type d’armes." Les trois policiers et le vigile ont tenté de le mettre au sol. Il se débattait, sans donner de coups, ni de gestes dangereux. » Plusieurs voitures, dont une banalisée de la brigade anticriminalité (Bac), seraient ensuite arrivées en renfort, un policier en civil se ruant dans le bar en criant « Mets-toi par terre, enculé ! »

Toujours selon ce témoin, l’agent en civil a ensuite étranglé Amadou Koumé par-derrière « en plaçant son bras sous son menton et en le serrant contre son torse » jusqu’à ce qu’il s’affaisse et commence « à suffoquer ». Puis trois policiers l’ont maintenu au sol, l’un tenant les jambes, l’autre le menottant et celui en civil poursuivant sa clef d'étranglement, le genou posé sur son dos. « Il se débattait et donnait l’impression d’avoir peur de mourir, décrit le témoin. À ce moment-là, on sentait qu’il n’arrivait pas à reprendre son souffle : il émettait des cris d’agonie et d’étouffement. »

Une fois menotté, les policiers auraient entraîné Amadou Koumé, qui « marchait de lui-même » vers la sortie, sans lui laisser le temps de « reprendre son souffle ». Le témoin, parqué au fond du bar avec une vingtaine de clients, n’a pas vu la suite. « Personne n’a imaginé à ce moment qu’Amadou Koumé pouvait mourir, on pensait qu’il serait juste placé en garde à vue », a-t-il écrit.

C’est lors de son audition par l’IGPN « en mars ou avril » qu’il a appris la mort d’Amadou Koumé, nous explique le jeune homme. À la suite d'un article dans Libération, il a ensuite décidé de faire parvenir une attestation à l’avocat de la famille, Me Eddy Arneton, « pour la famille, pour sa femme afin qu’ils aient un peu d'info ».

Selon le parquet de Paris, Amadou Koumé a été mis en position ventrale à 0 h 10, étranglé à 0 h 12 et conduit au fourgon de police à 0 h 20. Trois équipages sont intervenus : un premier de police secours, la BAC puis un autre véhicule sérigraphié. Le trajet au commissariat du Xe arrondissement, situé à un kilomètre, n'a duré que « deux minutes ». «Il a été porté hors du bar serflexé (menotté par des liens plastiques, ndlr) par des gardiens de la paix, puis transporté allongé dans le car de police secours, sans personne sur lui, car il était calmé, il ne bougeait plus, indique une source judiciaire. C'est quand les policiers ont voulu le sortir, qu'ils se sont rendus compte qu'il était inanimé.»  Les secours sont intervenus à 0 h 35. Que s’est-il passé exactement sur le trottoir puis dans le car de police ? Comment expliquer ses blessures au visage ?

Autant de questions qui taraudent depuis six mois sa compagne, Jessica Lefèvre, 31 ans, et sa grande sœur, Habi Koumé, 35 ans. Les deux femmes, qui vivent à Saint-Quentin, dans l’Aisne, m'ont donné rendez-vous gare du Nord. Habi Koumé vient pour la première fois sur les lieux de la mort de son frère. Elle a les larmes aux yeux. « On se fait des films, depuis le début on a zéro info, on lit la presse, décrit-elle. Ma mère me pose des questions tous les jours, je lui traduis les articles, mais pas tout. » Auxiliaire de vie scolaire dans un collège, Habi Koumé est l’aînée d’une fratrie de dix enfants nés en Picardie. Le père, arrivé du Sénégal dans les années 1970, travaillait à l’usine. Amadou Koumé était le deuxième, son « binôme inséparable ».

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Cet article a été légèrement modifié le 10 septembre à 19 heures, pour préciser le nombre de véhicules de police sur les lieux, ainsi que la façon dont Amadou Koumé avait été transporté hors du bar. Il a été à nouveau modifié le 11 septembre pour rectifier une erreur : l'acte de décès n' a pas été signé à 2h30 du matin le 6 mars 2015 mais à 15h30 à la mairie du 10e arrondissement par une capitaine de l'IGPN.