Violences policières Enquête

Coups de Taser dans les testicules : l’IGPN enquête sur l’interpellation d’un Malien sans papiers

Un homme de 30 ans a été violemment interpellé en septembre dans sa cour à Paris. Alors que les policiers l’accusent d’outrage et rébellion, l’IGPN est saisie. Des témoignages et vidéos récupérées par Mediapart contredisent la version de la préfecture.

David Perrotin

14 novembre 2021 à 19h17

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Que s’est-il passé le vendredi 17 septembre dans le XVIIIarrondissement de Paris ? Ce jour-là, Seriba, 30 ans, sans-papiers d’origine malienne, fête son anniversaire avec quelques amis dans la cour de son immeuble avant que des policiers ne décident de l’interpeller. Lui affirme que les forces de l’ordre l’ont « tabassé sans raison ». Les policiers démentent et l’accusent d’outrage et rébellion. 

Interrogée par Mediapart, la préfecture de police de Paris est catégorique. Les policiers auraient simplement fait leur travail. « Le 17 septembre 2021 vers 3 h 30, monsieur Seriba était interpellé à Paris (XVIIIe) en état d’ébriété par un équipage du XVIIIarrondissement intervenant pour des perturbateurs devant un immeuble, explique le cabinet de Didier Lallement. Selon les policiers interpellateurs, il se rebellait lors de son interpellation et de sa prise en charge dans le véhicule », insiste la préfecture. Un policier a même déposé plainte pour des faits de violences volontaires sur personne dépositaire de l’autorité publique (sans incapacité temporaire de travail), et pour outrage et rébellion, précise l’institution.  

Pourtant, sur la base de témoignages recueillis par Mediapart, d’un rapport médical de l’unité médico-judiciaire (UMJ), mais aussi de la vidéosurveillance du lieu où Seriba a été interpellé, le déroulé apparaît totalement différent du récit délivré par la préfecture parisienne.  

Les images contredisent la version de la préfecture 

« On fêtait mon anniversaire dans la cour, c’était calme et bonne ambiance », raconte Seriba. D’après nos informations, une patrouille du GPIS, des forces de sécurité dépendant de la mairie de Paris, passe les voir lors de leur ronde et quitte les lieux sans incident. Plus tard, une patrouille de la police nationale décide de contrôler ces jeunes en bas de leur immeuble. Les six agents se seraient montrés immédiatement « agressifs »

« J’avais un ballon de baudruche dans la main qu’ils m’ont tout de suite arraché pour l’éclater. Je leur ai demandé pourquoi ils étaient violents comme ça », explique le jeune homme. « Ils ont commencé à m’insulter et quand je me suis levé, l’un des policiers m’a immédiatement étranglé puis mis à terre. C’était inexplicable », ajoute-t-il, contestant la version des forces de l’ordre l’accusant d’avoir agressé les policiers avant de se faire interpeller. 

Sur les images de vidéosurveillance que nous avons pu récupérer, on constate effectivement qu’un des policiers arrive vers lui pour arracher et éclater son ballon. L’agent saisit ensuite Seriba par le col de son manteau pour le relever puis le rasseoir. Il le relève encore et le saisit par le cou pour l’amener violemment au sol. À aucun moment, le jeune homme n’a de geste violent à l’égard du policier. 

Vidéosurveillance de l'immeuble où a eu lieu l'interpellation de Seriba. © Martin Bessin/ Mediapart

D’après Seriba, l’interpellation s’accompagne aussi de nombreuses insultes : « Ils m’ont dit : “Les chiens comme toi, ils restent par terre” ,“Ferme ta gueule”, “t’es un rat”, “t’es une merde”. “Tu vas voir au commissariat, tu vas passer un très bon anniversaire” », affirme la victime. 

Des coups de Taser au niveau des testicules

D’après Seriba et plusieurs témoins, l’un des policiers aurait aussi fait usage de son pistolet à impulsion électrique. Samy, étudiant de 21 ans, réveillé par des cris, est sorti à sa fenêtre au moment des faits. « J’entendais : “Lâchez-le, lâchez-le, il n’a rien fait.” J’ai ouvert mes volets et j’ai vu des policiers très tendus, très agressifs », explique-t-il. « Le policier qui était à part avec la victime lui tordait les mains. En quelques secondes, j’ai entendu un bruit bizarre que j’ai compris être celui d’un Taser. Pourtant, l’homme interpellé ne faisait rien à ce moment-là. Il n’était ni agressif ni violent envers les policiers. C’était l’inverse. »

Ils m’ont dit : “Espèce de macaque de merde, avec ton gros nez, on va te défoncer.”

Seriba, 30 ans.

Zack, 17 ans, présent dans la cour de l’immeuble, confirme : « Les policiers ont tout de suite été agressifs contre Seriba. Ils le connaissaient puisqu’ils l’ont appelé par son prénom en arrivant. Ils lui ont tordu le bras, quand il était menotté, et lui ont donné un coup de Taser. C’était totalement inutile, Seriba était immobile. » L'utilisation d'une telle arme n'est permise qu'en cas de légitime défense ou si l'individu s'oppose à son interpellation. 

Lors du trajet pour se rendre au commissariat de la Goutte-d’Or, les violences des agents auraient été encore plus importantes. « Dans la voiture, ils me remettent des décharges. Cette fois-ci, ils m’ont donné des coups de Taser au niveau de mes testicules. Après, ils m’ont tasé au niveau des genoux et des cuisses puis j’ai reçu plusieurs coups de matraque », se souvient la victime. Selon elle, les insultes racistes fusent : « Ils m’ont dit : “Espèce de macaque de merde, avec ton gros nez, on va te défoncer.” » 

Arrivé au commissariat, Seriba est examiné par un médecin, puis dirigé malgré tout vers le commissariat de la porte de Clignancourt, dans le XVIIIarrondissement. Là encore, il aurait été frappé par les mêmes policiers. « Ils ont voulu que je me déshabille à l’accueil du commissariat au lieu d’aller dans la salle de fouille. J’ai refusé. Ils se sont jetés sur moi et j’ai reçu des coups de poing et des coups de matraque jusqu’à ce qu’ils me déshabillent et me ramènent en caleçon dans une cellule de dégrisement », affirme-t-il. 

45 jours d’ITT et une enquête de l’IGPN ouverte

Plus tard, la victime est de nouveau déplacée au commissariat de la Goutte-d’Or pour y être placée en garde à vue, accusée d’outrage et de rébellion. Dans la cellule, elle fait alors un malaise avant que d’autres gardés à vue n’appellent à l’aide. « J’ai cru que j’allais mourir. Je ne sentais plus mon corps, jusqu’à ce que je m’évanouisse », explique Seriba. Les policiers sont alors contraints d’appeler les pompiers. Un médecin des UMJ est aussi sollicité et ordonne l’hospitalisation de la victime à l’hôpital Bichat. 

Quelques photos des blessures et brûlures au Taser de la victime. © Sébastien Calvet/ Mediapart

Si la préfecture de police occulte totalement les violences des policiers, le rapport médical que Mediapart a pu consulter dénombre de multiples blessures : « Probable fracture du radius proximal gauche avec impotence fonctionnelle totale. Choc psychologique important. Traumatisme crânien sans perte de connaissance associé à une contusion de la mâchoire gauche. Lésions au niveau de l’aire cardiaque et des parties génitales compatibles avec des traces de Taser », peut-on lire. « Le sujet est excessivement choqué par la violence de l’interpellation dont il a fait l’objet (pleurs lors de l’examen) », précise le médecin qui prescrit pas moins de 45 jours d’ITT.

Un examen ultérieur mettra en avant de multiples hématomes, une fracture du nez et une contusion au niveau de la mâchoire. Seriba est toutefois convoqué fin septembre pour outrage et rébellion. 

Extrait du rapport médical de l'unité médico-judiciaire. © Sébastien Calvet/ Mediapart.

Quelques jours plus tard, le 6 octobre, la victime dépose plainte auprès de l’IGPN. La vidéosurveillance de l’accueil du commissariat est versée au dossier et serait « accablante pour les forces de l’ordre », d’après MArié Alimi, l’avocat de la victime. Joint par Mediapart, le parquet de Paris confirme qu’une enquête confiée à l’IGPN a été ouverte le 17 septembre 2021 du chef de « violences par personnes dépositaires de l’autorité publique ».

Fait plus étonnant, le nombre d’ITT de la victime a été ramené à six jours lors d’un second examen médical sollicité par l’IGPN. Son avocat dénonce un examen bâclé. « On va demander une expertise car le deuxième médecin n’a même pas ausculté mon client et n’a donc pas pu constater les brûlures du Taser par exemple », précise MAlimi.  

Comment expliquer ce « déchaînement de violences » ? « Ce sont les policiers du quartier, dès qu’ils me voient, ils se foutent de moi. Je n’ai pas encore de papiers, puisque ma demande est en cours, alors ils en profitent », détaille la victime qui admet elle-même avoir pu « commettre des délits par le passé ». « Je porte un bracelet actuellement mais je me suis rangé justement, précise-t-il. J’ai une petite fille maintenant, je veux me tenir à carreau, mais ils me harcèlent. » 

De nouveau interpellé après avoir porté plainte à l’IGPN 

Le 6 octobre, quelques minutes à peine après être allé déposer plainte à l’IGPN, Seriba est d’ailleurs de nouveau interpellé dans le XVIIIarrondissement de Paris. Là encore, il dénonce « un harcèlement des forces de l’ordre ». Il accuse même les policiers d’avoir ajouté de la drogue dans sa sacoche pour l’accuser à tort de détenir des stupéfiants. 

Interrogée par Mediapart, la préfecture de police de Paris affirme qu’il a été interpellé « par des effectifs de la CSI 75 à Paris XVIII pour détention de produits stupéfiants suivi d’outrage et de rébellion »

Un témoin ayant assisté au contrôle d’identité affirme pourtant n’avoir vu aucun policier extirper de la drogue de sa sacoche. Une habitante du quartier qui a filmé l’interpellation avec son téléphone raconte : « La situation devenait instable, alors j’ai filmé son contrôle. Ils ont fouillé minutieusement sa sacoche et ses vêtements, mais n’ont rien trouvé. Ils l’ont ensuite déshabillé dans la rue, on aurait dit qu’ils cherchaient à lui trouver quelque chose. Ils ont baissé son pantalon très bas, j’ai trouvé que ça faisait très déshabillé, j’étais gênée. Des passants ont aussi dit aux policiers qu’ils exagéraient. Puis ils ont embarqué le jeune », témoigne-t-elle. 

Sur cette vidéo également récupérée par Mediapart, on aperçoit deux policiers interpeller Seriba. L’un des deux tient sa sacoche en main, la fouille et ne semble pas trouver d’éléments incriminants. Il la fouille à nouveau minutieusement puis embarque le jeune homme en laissant la sacoche sur une table. Un troisième policier vient récupérer la sacoche.  

Seconde interpellation de Sériba dans le XVIIIe. Les policiers inspectent sa sacoche. © Martin Bessin/ Mediapart

« Je prenais un café en terrasse et des policiers du quartier sont arrivés d’un coup. Ils m’ont demandé ce que je faisais alors j’ai expliqué que je revenais de l’IGPN. Ils se sont tout de suite énervés en me disant que c’était à cause de “trous du cul” comme moi qu’ils avaient des problèmes. Ils m’ont fouillé, mis contre le mur, mais n’ont rien trouvé puisque je n’avais rien », détaille Seriba qui insiste : « Je n’avais pas de shit et d’ailleurs, j’avais déjà été fouillé à l’entrée de l’IGPN. »

Selon lui, les policiers auraient alors ajouté un sachet d’herbe une fois dans le camion de police. « Dans la voiture, un policier a sorti un pochon d’herbe, en riant et en disant que j’étais déjà bien connu des services de police, assure Seriba. Ils l’ont mis dans ma sacoche. » Une fois au commissariat, il dit avoir alerté l’officier de police judiciaire, en vain.

Auprès de Mediapart, la préfecture de police ne mentionne pas ce fait. L’avocat de Seriba l’a en tout cas signalé à l’IGPN en demandant à ce que la drogue retrouvée ne soit pas détruite et analysée pour constater « l’absence d’empreinte » de son client. 

Seriba, lui, est convoqué le 17 février prochain afin d’être jugé pour avoir fait usage de « manière illicite de cannabis » et pour « outrage ». Mardi dernier, il a également reçu une convocation pour mise à exécution de son éloignement du territoire.

David Perrotin


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