Affaire Besson: cinq victimes de Weinstein s’indignent

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Après la publication par Mediapart de neuf témoignages de femmes mettant en cause Luc Besson, cinq victimes d’Harvey Weinstein leur apportent leur soutien. La fondation hollywoodienne Time’s Up et plusieurs associations du monde du cinéma français expriment aussi leur « solidarité ».

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Le mouvement #MeToo ne connaît pas de frontières. Cinq victimes d’Harvey Wenstein le prouvent aujourd’hui. Ces cinq femmes, devenues, parmi d’autres, les symboles des violences sexuelles subies dans le milieu du cinéma et partout ailleurs, ont confié à Mediapart vouloir apporter leur soutien à celles qui, à leur tour, ont témoigné contre un célèbre producteur : Luc Besson. Tout comme l’association iconique Time’s Up, elles s’indignent de certaines pratiques persistant dans le monde du cinéma et soulignent la nécessité d’une « voix collective » pour briser le mur du silence.

Il reviendra à la justice de se prononcer sur la plainte pour viol visant Luc Besson – qui sera confronté mardi 11 décembre à la plaignante, dans le cadre de l’enquête préliminaire (lire notre Boîte noire). Mais les neuf témoignages révélés par Mediapart, par leurs similarités et leur répétition, posent de nombreuses questions sur l’attitude du cinéaste dans le cadre professionnel et la persistance de certaines pratiques. À l’instar des castings ou rendez-vous professionnels dans des chambres d’hôtel. Comme nous l’avons dévoilé, vidéo et témoignages à l’appui, Luc Besson s’est retrouvé plus d’une fois seul avec de jeunes actrices – parfois mineures – dans des chambres d’hôtel, dans le cadre professionnel.

Mediapart a sollicité plusieurs personnalités, syndicats et associations du secteur cinématographique, en France et aux États-Unis. C’est outre-Atlantique que les réponses ont été les plus rapides et aussi les plus tranchées. L’affaire Harvey Weinstein est passée par là. La mise en cause du puissant producteur américain par une centaine de femmes a suscité l’année dernière une onde de choc mondiale sous le mot-dièse #MeToo.

Contactée par Mediapart, la fondation hollywoodienne Time’s Up réagit aux accusations visant Luc Besson en se disant « solidaire des femmes qui ont eu le courage de partager leur histoire ». « Partout, les femmes doivent pouvoir travailler dans des lieux sûrs et respectueux, sans harcèlement ni agressions », commente l’organisation. De manière générale, Time’s Up rappelle qu’elle soutient « toutes les victimes dans leur demande d’être entendues et leur combat pour obtenir justice. Comme nous l’avons vu cette année, notre voix collective devient chaque jour plus forte, à mesure que les femmes du monde entier et de divers secteurs continuent de dire leur vérité ».

Regroupant plus de 300 actrices, scénaristes, metteuses en scène, parmi lesquelles Cate Blanchett, Meryl Streep et Natalie Portman, Time’s Up a été lancée à Hollywood, dans la foulée de l’affaire Weinstein. La fondation – dont le nom signifie « c’est fini » – a amassé 21 millions de dollars (soit 18,25 millions d’euros) pour aider toutes les femmes victimes de harcèlement sexuel.

L'actrice Rose McGowan, figure du mouvement #MeToo, lors de la convention des femmes, à Detroit, le 27 octobre 2017. © Reuters L'actrice Rose McGowan, figure du mouvement #MeToo, lors de la convention des femmes, à Detroit, le 27 octobre 2017. © Reuters

L’actrice Rose McGowan, 45, ans, figure du mouvement #MeToo qui a témoigné contre Harvey Weinstein, salue auprès de Mediapart « la bravoure » des femmes témoignant contre Luc Besson et pointe du doigt « la mécanique de la complicité qu’il y a derrière lui ». De manière générale, la comédienne souligne qu’« excuser un comportement scandaleux et dommageable n’est plus acceptable ». « L’heure du changement a sonné. Si Hollywood a banni les rendez-vous dans les chambres d’hôtel, l’industrie du cinéma français peut aussi le faire. Les vérités difficiles restent tout de même des vérités, et nous devons agir en conséquence. »

Lors du dépôt de la plainte pour viol contre Luc Besson, l’actrice avait déjà réagi sur Twitter : « Je me suis demandé combien de temps ça prendrait. J’ai entendu parler de vous, monsieur. » « Juste après l’affaire Weinstein, un producteur français m’avait contactée pour me dire qu’il se demandait combien de temps allait s’écouler avant qu’on parle de Luc Besson », nous expliquait l’actrice en juillet. Aussitôt, elle avait « commencé à entendre des choses, mais sans élément direct ». « La loi du silence doit cesser. Je suis solidaire des femmes qui parlent », nous indiquait-elle.

Louise Godbold. © dr Louise Godbold. © dr
Ex-actrice britannique qui a travaillé dans la production, Louise Godbold, 56 ans, avait elle aussi témoigné contre Harvey Weinstein. « Je suis en colère qu’une femme doive subir des relations sexuelles non consenties, qu’elle soit actrice, femme de chambre ou épouse », nous dit-elle en préambule.

Aujourd’hui installée à Los Angeles et à la tête de l’organisation Echo Training, qui accompagne des victimes de traumatisme, Louise Godbold se réjouit que neuf femmes aient « brisé le silence » en France s’agissant de Luc Besson. Elle salue le « courage » de la plaignante, Sand Van Roy, qui a parlé « la première », sans avoir « la “couverture” d’autres témoignages de femmes ».

Selon elle, toutes ces femmes auraient été « placées dans une position intenable » : « Comme chez Weinstein, beaucoup de femmes s’y sont conformées non pas pour faire avancer leur carrière, mais pour éviter qu’elle ne soit torpillée », estime-t-elle. L’ex-comédienne s’interroge sur une forme de « chantage » tacite qui consisterait à « exiger des rapports sexuels en échange d’une carrière ».

Pour Louise Godbold, l’industrie du cinéma « génère beaucoup de richesses et de pouvoir, et les gens qui la contrôlent veulent simplement que ce type de scandales s’arrêtent pour qu’ils puissent reprendre le cours normal de leurs affaires. Il y a aussi un sentiment d’impunité – la promotion canapé existait parce que ceux qui sont moins puissants ne savaient pas qu’ils avaient le droit de dire “Arrêtez ! C’est fini !” ».

Les pratiques du milieu du cinéma doivent changer, insiste-t-elle. « Nous devons commencer à nous comporter comme des professionnels. Dans quel secteur un dirigeant donnerait-il un rendez-vous dans sa chambre d’hôtel en peignoir ? Quel genre de professionnel conduirait des interviews dans un jacuzzi ? C’est irrespectueux, mais quand vous demandez : “Pourquoi font-ils cela ?”, la réponse est : “Parce qu’ils le peuvent.” Il faut changer cela. »

Elle en est persuadée, « même si les décideurs – y compris ceux qui sont prédateurs sexuels – n’évoluent pas, ceux qui subissent leur harcèlement se sentiront désormais assez confortés pour ne plus le subir ». « Mais il semble qu’il faille encore des dizaines de victimes qui racontent la même histoire pour qu’on les croie », soupire-t-elle.

Elle jette sur la France, qu’elle connaît bien, un regard mitigé. Si le pays lui est toujours apparu comme « le plus civilisé au monde », elle lui découvre aussi « une face plus sombre » : « Les femmes ont intériorisé leur oppression au point que, même parmi les féministes plus âgées, certaines semblent croire que nous devons être sexy pour être valorisées, que l’agression sexuelle est flatteuse et que les hommes doivent être pardonnés d’avoir agi avec leurs pulsions biologiques : “C’est normal.” »

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Mise à jour: La Screen Actors Guild, principal syndicat d’acteurs et d’actrices américain, nous a adressé sa réaction le 13 décembre, après la publication de l'article.

Nous avons sollicité des associations du monde du cinéma français et américain avec deux questions principales : leur regard sur les accusations mettant en cause Luc Besson et leur avis sur la pratique du cinéaste de recevoir des actrices (parfois mineures) dans des chambres d’hôtel. La réaction de la Société des réalisateurs de films (SRF) figurant dans notre article a été validée par les 22 membres de son conseil d’administration le 8 décembre.

Depuis le début de cette affaire, Luc Besson est resté totalement silencieux. Sollicité à plusieurs reprises par Mediapart depuis le mois de juillet, il n’a pas souhaité commenter ces accusations. Fin mai, après le dépôt de la plainte pour viol, son avocat avait expliqué qu’il « dément[ait] catégoriquement tout comportement inapproprié et répréhensible de quelque nature que ce soit ».

S’il a été auditionné une première fois le 2 octobre par les enquêteurs, le réalisateur ne s’est pas exprimé dans la presse, a limité ses apparitions publiques et cessé toute publication sur les réseaux sociaux. Cet été, certains de ses proches, notamment son bras droit à EuropaCorp, Philippe Kaempf, ont tenté de monter un comité de soutien, qui n’a finalement jamais vu le jour. L’enquête est toujours en cours et le cinéaste bénéficie de la présomption d’innocence.