A Saint-Denis: «Les JO, c’est pas pour nous»

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Plus d’une centaine de personnes se sont réunies à Saint-Denis, dimanche 10 mars, pour protester contre la manière dont s’organisent les Jeux olympiques de 2024 dans le département et exiger d’être prises en compte.

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Prendre la parole pour se faire entendre et se préparer à lutter contre plus fort que soi. Plus d’une centaine de personnes se sont retrouvées dimanche 10 mars à Saint-Denis pour un débat public sur les Jeux olympiques et paralympiques (JOP) de 2024. La réunion est d’initiative citoyenne, organisée par le Comité de vigilance JO 2024 et se veut le contre-pied des consultations locales auxquelles plus personne dans la salle ne semble croire.

Cécile Gintrac, une des animatrices du collectif, se réjouit en ouverture que l’affluence soit en ce jour bien supérieure à celle des réunions d’information institutionnelles. Ici, dans les fauteuils usés de la salle Marcel-Paul de la Bourse du travail, les nombreux et nombreuses habitant·e·s de la ville, mais aussi de Saint-Ouen, d’Aubervilliers, de Stains, ne sont pas venu·e·s pour écouter de beaux discours mais pour exiger des réponses et bâtir une action collective. « Ce qui se prépare est assez monstrueux », lâche Marc, un habitant du quartier Pleyel, futur centre névralgique avec deux lignes du Grand Paris Express et un nouveau quartier de logements et bureaux en prévision. « On ne tient pas compte des autochtones. Pourtant, l’État et les urbanistes ont une dette vis-à-vis de ces quartiers qui ont vécu des saignées. » Pour Mamoudou Diarra, locateur administrateur à Plaine commune habitat (opérateur HLM), « Paris s’intéresse à la banlieue parce que les JO l’intéressent. Les emplois des JO seront précaires. On n’est pas consultés ».

Entretien avec Monsieur Tunkara, foyer de travailleurs immigrés ADEF de St-Ouen, situé sur le site du village olympique (Comité Vigilance JO 2024)

En mai 2018, un rapport parlementaire a dénoncé le sous-investissement public de l’État dans le 93, notamment dans les écoles, la justice et la sécurité. L’un de ses auteurs, le député du PCF Stéphane Peu, intervient en fin de réunion depuis la salle : « La loi Olympique crée un aménagement autoritaire par le privé. »

« Entre 1 et 1,5 milliard d’euros vont être investis pour les JO dans ce territoire, explique Cécile Gintrac, du Comité de vigilance. Si on n’obtient pas maintenant les améliorations que nous voulons, on ne les aura jamais, et on aura toujours cette pollution infernale. Il n’y aura pas d’impact positif des JO si notre cadre de vie ne bouge pas. »

Car comme lors de la COP21, le sommet sur le climat de 2015, les appellations déposées sont trompeuses. Les JO de Paris se dérouleront en grande partie en Seine-Saint-Denis : centre aquatique olympique, village olympique (Île-Saint-Denis), village des médias (Bourget), sans oublier le stade de France. Or presque toutes celles et tous ceux qui prennent la parole dénoncent le manque de démocratie et le défaut de concertation en amont sur les aménagements prévus pour les JOP, et manifestent leur incompréhension face à tout cet argent soudain disponible, alors que la pénurie est d’habitude la règle. Les impacts nocifs que la tenue de l’événement sportif le plus médiatisé au monde risque de causer sont évoqués : hausse des prix de l’immobilier, artificialisation de 20 hectares du parc Georges-Valbon, à La Courneuve, construction de nouvelles bretelles autoroutières pour relier le village olympique à l’A86. Les contreparties promises la main sur le cœur par le Comité d’organisation des JO (COJO) et la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo) semblent remises en cause : un seul mur anti bruit au lieu de deux pour les habitant·e·s de l’Île-Saint-Denis, une piscine opérée en partenariat public-privé qui fait craindre des tarifs prohibitifs.

Les temps de parole sont courts, les arguments techniques, les cartographies tracées avec netteté et les propos recèlent une combativité manifeste. Mais l’émotion affleure vite, tant certaines personnes disent se sentir ignorées, trop peu écoutées ou même oubliées par les dirigeants nationaux. Hamid Ouidir, représentant des parents d’élèves (FCPE) de Pleyel, a les larmes aux yeux en décrivant l’étau routier de 2x2 voies dans lequel le groupe scolaire Anatole-France (700 élèves en maternelle et primaire) de Saint-Denis va se trouver pris du fait de la construction d’un échangeur : « Il faut défendre les droits des enfants à ne pas être pollués ! »

Une militante de Notre parc n’est pas à vendre s’indigne : « Le village des médias va être construit à moins de 100 mètres du vallon écologique du parc de La Courneuve, sa partie la plus fragile et la plus importante à protéger. Ils préparent une amputation du parc ! Il n’existe aucune volonté politique de prendre en compte le cumul des impacts des aménagements des JO. Dans 20 ans, avec le réchauffement climatique, on risque de se réveiller très mal. »

Agnès Verdurand, du conseil citoyen centre-ville, dénonce l’utilisation pour la construction du village olympique de fonds destinés au logement social, au prorata du nombre de logements sociaux qui y seront ouverts, une fois les Jeux terminés. « C’est une injustice. Il y a beaucoup d’argent pour les JO. Pourquoi prendre celui des HLM ? » Un professeur d’EPS à Pantin, représentant du Syndicat national de l’éducation physique (SNEP) : « On nous a promis un héritage post-JO. Mais on voit bien que c’est plus compliqué que prévu. »

Plusieurs élu·e·s sont dans la salle. Le maire de l’Île-Saint-Denis, Mohamed Gnabaly, témoigne : « Les JO, pour moi, c’est une journée de travail par semaine. Il y a énormément de partenaires, de réunions. C’est une charge de travail très importante pour en comprendre les tenants et les aboutissants. » Il pointe une contradiction, reprise par presque tout le monde : les entreprises de la Solideo et les organisateurs n’ont qu’un but en tête, livrer les équipements à temps. Mais ce rythme effréné ne laisse pas le loisir aux élus locaux et aux habitant·e·s d’en profiter pour améliorer leur ville. « Il faut ralentir le tempo. » Pour une représentante du collectif du Cahier citoyen sur la Métropole, « les JO, c’est un instrument pour aller plus vite, plus loin. Pour faire muter le territoire. C’est pas pour nous. On ne parle pas du même point de vue que ceux qui organisent ces grands projets. Nos élus locaux ont très peu de pouvoir. Il faut se mettre ensemble pour lutter ». Entre la course contre la montre des aménageurs et les revendications de justice des citoyens, un rapport de forces est peut-être en train de naître.

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