Pédophilie dans l'Eglise: le livre noir des traditionalistes

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere Et Mathieu Périsse

Plusieurs affaires de pédophilie et d'abus sexuels révélées dans l’Église concernent les milieux traditionalistes. Mediapart a pu consulter en avant-première le Livre noir de la Fraternité Saint-Pie-X, publié par l’association des victimes Avref, et a enquêté sur ces mouvements où règne l’omerta. Sous le regard passif des autorités ecclésiastiques.

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« Autour du 20 juillet, P. m'a de nouveau agressé sexuellement. C'était pendant un jeu de nuit. Clairement, il m'épiait et me suivait dans le noir. » Des minutes terribles s’écoulent dans ce camp scout en Vendée, en juillet 1989. Par surprise, le louveteau Simon* est encerclé par les bras de l’abbé Philippe P. et ses mains intrusives. D’un coup de coude dans le ventre, le garçon, alors âgé de 12 ans, arrive à se libérer de ce prédateur. C'est une agression de plus, violente, comme les autres tentatives de viol déjà subies dans le bureau de l’abbé P. après le catéchisme, dans sa tente ou dans sa voiture.

À 39 ans, et après s’être battu en vain pour obtenir justice, Simon a décidé aujourd’hui de témoigner dans le Livre noir de la Fraternité sacerdotale de Saint-Pie X, édité par l’Aide aux victimes de mouvements religieux en Europe et à leurs familles (Avref), une association de lutte contre les dérives sectaires. Avant sa publication, Mediapart a pu consulter ce livre en avant-première, dans lequel différentes victimes témoignent d’abus sexuels couverts au sein de la Fraternité Saint-Pie-X.

Fraternité sacerdotale de Saint-Pie X Fraternité sacerdotale de Saint-Pie X

Originellement appelée la « Fraternité des cœurs de Jésus et Marie », la congrégation, dont le siège est à Menzingen en Suisse, revendique aujourd’hui environ 120 prêtres en France et des centaines de milliers de fidèles dans le monde. Fondée par l’ultraconservateur Mgr Marcel Lefebvre, en réaction à l’approche moderniste du concile Vatican II, la Fraternité Saint-Pie-X entre rapidement en conflit avec le Vatican, avant de perdre sa reconnaissance canonique en 1975. La rupture définitive viendra en 1988, lorsque Jean-Paul II excommunie Mgr Lefebvre et cinq autres prêtres.  

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Ce livre noir dessine un univers à huis clos et pointe l’inaction des responsables de la Fraternité Saint-Pie-X. Des défaillances que Mediapart a également constatées dans d’autres mouvements traditionalistes, comme la communauté des Frères de Saint-Jean ou celle des Légionnaires du Christ. Dans ces franges ultraconservatrices de l’Église, les secrets s’enfouissent encore plus facilement que dans les diocèses ordinaires.

Parmi les affaires recensées par l’association Avref, le cas du père P. est emblématique de cette culture du secret. Avertis des agressions commises par cet abbé sur des mineurs dès les années 1990, les supérieurs généraux successifs de la Fraternité Saint-Pie X ne préviendront jamais la justice. « Cela me mobilise tous les jours. Moi je veux que P. affronte la justice. J’ai du mal à penser qu’il soit resté tranquille chez les scouts pendant neuf ans, sans faire d’autres victimes », explique Simon.

L'abbé Christian Thouvenot. L'abbé Christian Thouvenot.

Contacté par Mediapart, la Fraternité Saint-Pie-X se défend par la voix de son secrétaire général Christian Thouvenot : « Dans les années quatre-vingt, et bien que cela soit plus que regrettable, tant Rome que notre Société de Vie Apostolique étions dépourvues de procédure canonique définie et aucun protocole n’était en place, pour faire face à de telles situations. » Pour autant, en 2000, Mgr Fellay, supérieur de la fraternité depuis 1994, au courant de la dangerosité du père P., casse une mesure interdisant tout apostolat du prêtre auprès des jeunes. « Plutôt que de parler de “mesure cassée”, il serait plus conforme à la réalité de parler d’une mesure aménagée, cantonnant ce prêtre au rôle de simple aumônier, sans aucune activité avec les enfants », tente de convaincre la Fraternité. Des mesures non respectées par le père P. Le prêtre restera en charge d’une meute de scouts à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) jusqu’en 2002, selon la victime qui a mené son enquête.

Il faudra attendre 2009 pour que Mgr Fellay évoque un éventuel suivi psychiatrique pour l’abbé P. Insuffisant pour Simon. « Fin 2009, j'ai déposé plainte au Vatican à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. » S’ensuit un procès canonique en 2010, où l’abbé P. est condamné en première instance par Mgr Fellay, juge et partie dans cette affaire, qui l’avait pourtant couvert pendant des années. Mais, après l’appel, aucune punition ne sera prononcée à l’encontre de l’abbé P. Âgé d’une soixantaine d’années aujourd’hui, il quitte « à sa demande » la fraternité en 2014.

D’autres victimes de l’abbé se sont pourtant manifestées. Récemment, un proche de l’un des enfants abusés par l’abbé a écrit à Mgr Mazzotti, chargé d’affaires à la nonciature apostolique de France, l’ambassade du Vatican, qui, dans sa réponse, insiste : « La Nonciature a déjà eu l’occasion de faire savoir qu’elle n’avait nullement l’intention d’intervenir. »

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Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse, trois journalistes indépendants basés à Lyon, sont membres du collectif We Report, qui réalise des enquêtes et des reportages long format et multimédias.

Nous avons adressé une série de questions par mail à la Fraternité Saint-Pie-X, qui nous a répondu le 10 mai, ainsi qu’à la Congrégation pour la doctrine de la foi et au service presse du Vatican, qui n’ont pas répondu à notre mail. 

Pour recueillir les paroles des victimes et des témoins d’actes de pédophilie ou d’abus sexuels, une boîte mail spécifique a été créée : temoins@wereport.fr. L’anonymat et le secret des sources seront bien entendu respectés.