Benalla ou le deuxième corps du roi Macron

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Comme le manifestant de la place de la Contrescarpe, Alexandre Benalla a défait le président d’un seul coup, et plus accompli en une journée que toutes les critiques adressées au chef de l’État depuis un an. Et toutes sirènes hurlantes, il a conduit Emmanuel Macron jusqu’à ce moment où un président perd à la fois la confiance des électeurs et sa crédibilité en tant que narrateur politique.

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Il en va du crédit des gouvernants auprès des électeurs comme de la crédibilité des récits aux yeux des lecteurs. Leur confiance est une chose très fragile et le lien ténu qui les unit au récit peut se briser si la crédibilité du narrateur est compromise.

En 2005, lors du cyclone Katrina, ce n’est pas l’incompétence de son administration à organiser les secours qui avait jeté le discrédit sur la personne de G. W. Bush, c’est la lenteur de sa réaction : il avait mis trop de temps à se rendre sur place. Son indifférence, son manque d’empathie à l’égard des victimes réalisèrent en quelques heures ce que les mensonges proférés dans l’enceinte de l’ONU sur les armes de destruction massive en Irak n’avaient pas réussi à produire.

Son absence de réaction eut pour effet de saper la crédibilité du récit au nom duquel il avait été élu deux fois à la présidence des États-Unis, la fable du « conservatisme compassionnel ». Le discrédit n’était pas seulement politique ou moral : G. W. Bush était devenu en quelques heures ce que les théoriciens du récit appellent un « unreliable narrator », un narrateur peu fiable. Après Bush, le « moment Katrina » d’une présidence est devenu la métaphore du discrédit qui atteint un président en cours de mandat, ce moment où un président perd à la fois la confiance des électeurs et sa crédibilité en tant que narrateur politique. C’est ce qui arrive à Emmanuel Macron : le « moment Benalla » de sa présidence.

Mars 2017 à Villers-Cotterets (Aisne). Emmanuel Macron, flanqué d’Alexandre Benalla, visite la maison natale d’Alexandre Dumas. © Reuters Mars 2017 à Villers-Cotterets (Aisne). Emmanuel Macron, flanqué d’Alexandre Benalla, visite la maison natale d’Alexandre Dumas. © Reuters

« Le problème avec Macron, me disait il y a quelques semaines Pouria Amirshahi, ancien député frondeur du PS qui dirige désormais l’hebdomadaire Politis, c’est qu’il ne ressemble pas à sa politique. Sarkozy ressemblait à sa politique. Hollande aussi d’une certaine façon. Mais Macron ne ressemble pas à sa politique qui est d’une grande dureté sur tous les plans. » Ce décalage entre l’image présidentielle et sa politique a permis pendant un an à Macron d’imposer ses réformes sans trop souffrir de ses effets dans l’opinion. Il a bénéficié de cette ambiguïté entre une bienveillance affichée et la brutalité de sa politique, alternant ses effets, jouant de séduction, mais n’hésitant pas à apparaître inflexible et laissant apparaître sous un visage affable un mépris affiché contre les plus pauvres, les chômeurs, les illettrés, « ceux qui ne sont rien ».

La « verticalité » recherchée par le président-philosophe allait de pair avec une certaine vulgarité plébéienne lorsque le président « allait au contact » des foules, sermonnant le bon peuple, chômeur, gréviste ou retraité ou arguant sur les réseaux sociaux du « pognon de dingue » que coûtent les aides sociales. Mais l’ambiguïté jouait en sa faveur. L’image du président, sa jeunesse, son énergie, et pour certains son charme servaient d’écran protecteur à sa politique. L’affaire Benalla vient de le pulvériser. Une illusion est tombée. La réalité a fini par déchirer le voile des apparences.

Emmanuel Macron peut toujours mobiliser ses relais médiatiques, afin de réécrire la séquence de toutes les manières possibles, envoyer son premier ministre au front des assemblées pour justifier l’injustifiable, jouer les matadors devant ses affidés, tenter de faire diversion, aller jusqu’à enrôler la Pasionaria des paparazzi pour tenter de sauver le soldat Benalla, rien n’y fait. Car l’affaire Benalla n’est ni une bavure policière ni un simple dysfonctionnement administratif : elle jette un coup de projecteur sur les formes de gouvernance d’Emmanuel Macron et sur l’hubris qui l’anime.

Elle met à jour les coulisses du pouvoir, un réseau d’amitiés informelles, voire de complicités forgées au cours de la campagne électorale. Et ces coulisses, découvre-t-on, ne se situent pas à la marge de l’État, mais constituent un labyrinthe informel en son cœur, une sorte d’ombilic flottant au sommet de l’État, hors de tout contrôle. Ce n’est pas un État dans l’État, mais une « start-up team » dans l’État, escouade ou escadron de collaborateurs de l’ombre, affranchis des procédures administratives et des usages institutionnels, aux attributions floues, mais à la loyauté à toute épreuve…

À la lumière des événements de la Contrescarpe, et des multiples dysfonctionnements mis au jour par la presse et les commissions d’enquête parlementaires, en attendant que la justice fasse complètement la lumière, c’est un nouveau président qui est apparu. Fini, la figure imposée du souverain vertical. Benalla s’est chargé de ramener le président Macron à une position plus horizontale. Comme le manifestant de la place de la Contrescarpe, il l’a allongé d’un seul coup. En une seule prise. Il a plus fait en une journée (un 1er mai de surcroît) pour démystifier « le patron » que toutes les critiques adressées au président depuis un an. On pourrait presque l’en féliciter. Alexandre Benalla a tout fait foirer.

Celui qui s’est donné pour pseudo « Mars », le dieu de la guerre, usait de sa proximité avec le président. Beaucoup plus qu’un garde du corps, il était l’homme du président, celui qui apparaît sans cesse à ses côtés, sa doublure, « l’ombre du guerrier » comme dans le film de Kurosawa. Il en était parfaitement conscient, comme il l’a avoué lors d’un de ses entretiens. Son pouvoir n’était pas réglementaire. Benalla n’apparaissait pas sur les organigrammes de la présidence et sa nomination ne figurait pas au Journal officiel. Il n’appartenait à aucune chaîne de commandement.

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