Saint-Etienne-du-Rouvray: ces petits riens qui font un attentat

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Mediapart reconstitue le fil qui conduit à l’assassinat du père Hamel. Où l'on s’aperçoit que les terroristes avaient semé de nombreux indices qui n’ont pas pu être décryptés à temps par les services de renseignement. Troisième et dernier volet de notre enquête sur l'attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray.

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Le père Jacques Hamel, 85 ans, gît devant l’autel de son église à Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), poignardé à mort. Ses assassins, criblés de balles par les forces de l’ordre, sont étendus non loin de la sacristie. Deux terroristes de 19 ans à peine. Le premier, portant un treillis militaire, est quasiment défiguré. Le second, habillé d’un kamis noir – une tenue traditionnelle afghane – et d’un bonnet de prière en laine noire, porte un bracelet électronique à la cheville.

Ce mardi 26 juillet, il est un peu plus de 10 h 30 et les policiers qui se penchent sur le corps d’Adel Kermiche ne manifestent aucune surprise. Comme le racontera le rapport de la Sous-direction antiterroriste (SDAT) chargée de l’enquête : « L’identification [...] était extrêmement rapide. Figure connue de l'islamisme radical en région rouennaise, il était reconnu par les effectifs qui procédaient à sa neutralisation » (lire le premier volet de notre enquête ici).

Après une première tentative de se rendre en Syrie via l’Allemagne en mars 2015, à 18 ans tout juste, Adel Kermiche avait en effet été placé sous contrôle judiciaire. Il avait encore tenté sa chance deux mois plus tard, voulant toujours se battre en Syrie. Interpellé en Turquie, il avait alors été incarcéré en France, au contact de nombreux djihadistes (lire le second volet de notre enquête ici), puis remis en liberté en mars 2016. De nouveau placé sous contrôle judiciaire, il avait cette fois-ci été placé sous la surveillance d’un bracelet électronique.

« Il n’y a pas de faille ! », aime à répéter Bernard Cazeneuve au lendemain d’un attentat, ou dès lors que médias ou parlementaires mettent en cause la lutte antiterroriste. Mediapart a étudié la procédure judiciaire consacrée à l’assassinat du père Hamel, repris point par point la chronologie des événements, certains d’entre eux ayant déjà été publiés dans nos colonnes comme dans le reste de la presse. Cette enquête ne révèle pas un scandale d’État, ne pointe pas la responsabilité individuelle d’un ministre ou d’un patron de la police, ne cible pas l'échec d'un service de renseignement en particulier. Il serait abusif de dénoncer un raté. En revanche, les circonstances qui conduisent au crime de Saint-Étienne-du-Rouvray illustrent avec une particulière acuité toutes ces failles que le gouvernement ne saurait voir, tous ces petits riens qui rendent un attentat possible. 

Selfie d'Adel Kermiche diffusé sur sa messagerie Telegram. © DR Selfie d'Adel Kermiche diffusé sur sa messagerie Telegram. © DR
On l’a vu, Adel Kermiche était connu de la police et de la justice, et même placé sous contrôle judiciaire. À peine sorti de prison, l’apprenti djihadiste ne reste pas inactif. Il anime depuis le 11 juin une chaîne de discussion privée sur la messagerie Telegram, nommée « Haq-wad-Dalil », dans laquelle il répond aux questions de ses abonnés. Faisant l'apologie des actions de l'État islamique et dispensant des prêches, le jeune homme invite à passer à l'action en France, mentionnant notamment des attaques d'église. Avec un couteau, se vante-t-il, « il pourrait faire un carnage en tranchant deux ou trois têtes ». « Semblant particulièrement sensible à cette cible, il incitait ses abonnés à se procurer des armes pour mener à bien ce type d’attaque », note la SDAT dans son rapport précité du 31 juillet. Volubile sur le sujet, Kermiche insiste : l'important lors d'une attaque n'est pas forcément le nombre de morts, mais davantage le symbole visé.

Il préconise aux abonnés de sa chaîne, en particulier ceux qui partagent ses orientations djihadistes, de constituer des groupes dans les mosquées et de désigner un chef qui aura le statut d'émir, prône même la création d'une « province » virtuelle de « l 'État islamique » en France, qu’il verrait bien dirigée à terme par un de ses mentors, connu en détention, et qui aurait pour vocation de permettre « aux frères de s'entraider pour partir ou préparer des choses ici ».

Une semaine avant de passer à l’acte, le 19 juillet 2016, Adel Kermiche répond à une question posée par un usager de sa chaîne sur la préférence qui pourrait être la sienne entre effectuer une “hijra” ou bien commettre un attentatCelui qui a échoué à deux reprises à rejoindre la Syrie répond sans ambages : en raison de la difficulté qu'il y a de s’y rendre, il est préférable d'agir « ici », c’est-à-dire en France.

Dans la même publication, il revient à la charge sur les lieux de culte, cible idéale selon lui. « Tu vas dans une église où il y a du polythéisme et tu déglingues tout le monde, je ne sais pas moi ! Tu fais ce qu'il y a à faire et voilà ! » Il conclut de façon très explicite à l’encontre de ceux que les services de renseignement nomment les velléitaires – ces aspirants djihadistes incapables de rejoindre la Syrie du fait de la fermeture des frontières et qui décideraient du coup de commettre des attentats dans l’Hexagone : « Au jour d'aujourd'hui, les gens qui sont en France, je vous conseille de taper. Voilà ! Je le dis clairement : tapez ! » 

En début d’après-midi, le 25 juillet 2016, moins de vingt-quatre heures avant de commettre son crime, Adel Kermiche incite ses abonnés à se préparer à partager un contenu à venir qu'il qualifie d'« exceptionnel » et de « surprenant ». « La teneur de ses propos laisse penser qu'il s'agit d'un message d'adieu », constate l’officier de police judiciaire qui analyse, après coup, le contenu de la chaîne d’Adel Kermiche. Officiellement, dans la procédure, la SDAT fait état d’un renseignement parvenu à 14 heures le 26 juillet, soit quelques heures après le drame, « selon lequel un jeune homme non identifié, administrateur d'une chaîne apparaissant sur la messagerie électronique Telegram intitulée Hagq-Wad-Dalil, y avait diffusé des messages radicaux dans lesquels il mentionnait notamment des attaques d'églises ».

Sous pseudonyme, Adel Kermiche utilise Telegram, décrite souvent comme « l’application préférée des djihadistes ». Il réitère durant plus d’un mois ses envies d’attentat, mais aucun service de renseignement n’est là pour écouter ce qui se raconte. L’enquêteur de la SDAT ne pourra que constater avec regret dans son rapport que le simple clic sur le « lien conduisant » à la chaîne de Kermiche rend « l'intégralité de son contenu [...] accessible sans qu'une quelconque inscription ou cooptation ne soit nécessaire »… Rencontré par Mediapart, un gradé d’un de ces services de renseignement avoue : « On a évacué le problème en disant : “Ce n’est pas nous, c’est les autres.” Mais la vérité, c’est qu’on avait un peu paumé Kermiche… »

Ledit Kermiche s’amuse sur Telegram de l’impunité dont il semble bénéficier. À 13 h 57, le 2 juillet, il publie un autoportrait – « peu net, le montrant vêtu d'une veste de camouflage et porteur d'un turban de couleur noire », relate la SDAT – assorti d’un commentaire narquois à l’attention des forces de l’ordre : « Mdrrr jfais la taqya. La jsuis pas griller trql. Aucun soupson. Subhan'Allah il les aveugles ! » Et le service de police de traduire le message qui se moque des services de police : « Mort de rire, je suis dissimulé, là je ne suis pas grillé, tranquille. Aucun soupçon. Gloire à Allah, il les aveugle. »

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Sollicité par Mediapart pour commenter ce qui peut apparaître comme des failles ou des ratés dans la surveillance d'Adel Kermiche, la détection de ses projets communs avec Abdel-Malik Petijean, et la prise en compte du contenu de leurs messages sur les réseaux sociaux, le ministère de l'intérieur n'a pas donné suite.