Vaccins : une course sans fin

Dans les Ehpad, des soignants fâchés avec la vaccination

Parmi les aides-soignants ou les infirmiers, peu se portent à ce stade candidats, jugeant les connaissances sur les effets secondaires du vaccin trop faibles. Ces personnels ont perdu toute confiance dans les recommandations des autorités.

Cécile Andrzejewski

12 janvier 2021 à 18h56

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Il y a quelques jours, Véronique a reçu un coup de fil de l’Ehpad où vit son père. En tant que personne de confiance, elle devait décider pour lui : se fera-t-il vacciner contre le Covid-19 ? « S’il ne se fait pas vacciner et qu’il attrape le coronavirus, je vais m’en vouloir. Mais s’il lui arrive quelque chose à cause du vaccin, je m’en voudrais aussi. » Elle a finalement accepté « dans la mesure où le virus est déjà rentré là où il est ». En revanche, pour elle-même, travaillant aussi dans un Ehpad, la vaccination, c’est niet.

Régine, 71 ans, la première personne vaccinée contre le Covid-19 dans l’Unité de soins de longue durée de l’hôpital Garonne à Toulouse, le 5 janvier. © Frédéric Scheiber / Hans Lucas via AFP

En effet, en plus des résidents d’Ehpad volontaires, le personnel exerçant au sein de ces établissements, âgé de plus de 50 ans ou avec comorbidité, peut également choisir de se faire vacciner. Mais pour Véronique, il n’en est pas question. « Déjà, je suis beaucoup plus jeune que mon père… Oui, oui, même à 57 ans », plaisante cette aide médico-psychologique (AMP) dans un établissement de l’Ouest, dont le rôle consiste à accompagner les résidents dans les gestes du quotidien.

Surtout, elle refuse de « jouer le cobaye de service ». Tous les ans, pourtant, elle se fait vacciner contre la grippe, malgré une forte réaction allergique la première fois. « Je travaille avec les personnes âgées, je veux les protéger. » Mais contre le Covid-19, Véronique n’est « pas convaincue ».

« On ne sait rien des réactions à ce vaccin, estime-t-elle. Normalement, il faut des années pour être sûr de leur efficacité. » En tout cas, elle a perdu confiance dans la parole du gouvernement. « Il y a eu trop de controverses sur ce qui a été mis en place contre cette épidémie. D’abord, on nous dit que les masques ne servent à rien, puis qu’il faut les changer toutes les quatre heures sans les toucher, maintenant qu’on peut les laver en machine. Il fallait se désinfecter, se déshabiller complètement quand on rentrait du travail, aujourd’hui les grandes surfaces sont bondées. Si on tombait malade, il fallait s’arrêter quinze jours, maintenant c’est seulement sept jours d’arrêt… », liste-t-elle.

Malika Belarbi, syndicaliste CGT, confirme à quel point le crédit de l’exécutif s’est érodé chez ses collègues. « 90 % d’entre elles refusent de se faire vacciner », compte, à la louche, cette aide-soignante dans un Ehpad en Île-de-France. Elle énumère les trois réponses les plus entendues : « Pas de confiance ; pas assez de recul ; pas de connaissance sur les effets secondaires. »

Si elle-même ne remet pas en cause la vaccination, l’aide-soignante insiste : « Pendant la première vague, on nous disait de ne pas porter de masque, que les gestes barrières seraient suffisants. Résultat, on a perdu énormément de résidents derrière. » Les seules personnes de son établissement ayant demandé à recevoir le vaccin sont les plus de 60 ans, ou celles désirant protéger des proches. Mais l’immense majorité, selon elle, attend de voir.

« Ils estiment que le vaccin est sorti très, très vite et se demandent ce qu’on va leur injecter », résume Tatiana Dubuc, déléguée syndicale CGT des Ehpad publics du Havre, qui rapporte des discussions similaires sur son lieu de travail. Elle-même ne se fera pas vacciner. « Je n’ai pas confiance, encore moins quand je vois la façon dont cette crise a été gérée. »

Même son de cloche dans le privé, où exerce Françoise, agente des services hospitaliers (ASH), chargée de la propreté et de l’entretien de locaux, de nuit. « Il y a 85 % de refus chez le personnel soignant » de son établissement des Bouches-du-Rhône, et elle en fait partie. « J’ai peut-être tort ou raison. Je n’en sais rien. C’est pas qu’on est réfractaire, nous aussi on a envie que ça s’arrête. On se trouve en première ligne. Le pays est en guerre et nous, dans les tranchées. Mais nous, on est des petites gens. Qui croire ? J’entends dire que dans certains pays, ils ne donneront pas la deuxième dose, on n’y comprend rien. » Une infirmière de son établissement lui a confié qu’elle refuserait d’administrer le vaccin aux résidents. « Je ne sais pas ce que j’injecte. Si la personne en meurt, j’aurais ça sur ma conscience », lui aurait-elle dit.

« Ce genre de réaction reste anecdotique », relativise Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI). En effet, selon lui, le calcul du bénéfice/risque du vaccin chez les personnes âgées s’avère indiscutable, surtout au vu de la mortalité due à l’épidémie chez les plus de 75 ans.

Même s’il constate un « fort rejet de la technocratie et du ministère qui ont fait le choix de sacrifier nos anciens », les plus grands questionnements tournent autour du peu de données sur la non-transmission du virus après la vaccination. « Aussi, beaucoup de soignants ont été contaminés lors des vagues précédentes. Ils s’interrogent : qu’est-ce qu’il se passe s’ils se vaccinent alors qu’ils ont déjà des anticorps ? Ils font le lien avec les personnes en Covid long. »

Si le syndicat « estime important que les soignants se fassent vacciner – pour eux-mêmes mais aussi car ils se trouvent plus exposés », il refuse néanmoins l’idée d’une injection obligatoire. « La notion d’exemplarité, très forte, repose sur le volontariat. C’est intéressant que les personnes se montrent en train de se faire vacciner, comme l’ont fait les chefs d’État anglo-saxons. »

D’après lui, le nombre finira par apaiser les sceptiques. « L’inquiétude va s’atténuer avec les millions d’Américains vaccinés et pour qui on a des données rassurantes sur les effets secondaires », affirme le porte-parole. C’est d’ailleurs ce que confiait Véronique, l’aide médico-psychologique de l’Ouest : « Là, je laisse le temps s’écouler, je vais voir comment ça se passe pour les autres. Peut-être que plus tard, je me ferai vacciner. »

« Les millions de personnes vaccinées à travers le monde peuvent contribuer à convaincre les réticents », abonde Annabelle Vêques, directrice de la Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées (Fnadepa). Selon une enquête menée par l’organisation (330 répondants sur 1 200 adhérents), seuls 25 % des soignants en Ehpad souhaitent se faire vacciner – contre 65 % des résidents. « Beaucoup se méfient de la rapidité avec laquelle le produit a été créé. Notre grand rôle, en tant que direction, consiste à informer, avec les médecins coordonnateurs, qui sensibilisent le personnel grâce aux données scientifiques. »

Elle voit dans la vaccination un « enjeu collectif ». « Même si on ne sait pas encore si le vaccin empêche de transmettre le virus, il reste important de le faire, pour protéger les résidents. Il s’agit d’une population fragile qui représente 40 % des décès du Covid-19. »

« Une collègue a fait intervenir le médecin du travail pour réaliser un topo sur la vaccination », confiait Nathalie Maubourguet, présidente de la Fédération française des associations de médecins coordonnateurs en Ehpad, le 5 janvier. Sur cent soignants, « seuls dix se feront vacciner », selon elle. « Le reste attend de voir comment ça se passe pour les autres. Beaucoup mettent en avant le fait qu’ils sont jeunes ou n’ont pas de facteur de risque. C’est vrai qu’en Ehpad, au moins dans le privé, la population salariée reste assez jeune. »

Alors au maximum, la Fnadepa relaie les informations les plus récentes, insiste sur la balance bénéfice/risque extrêmement favorable, et rassure sur le peu d’effets secondaires. L’organisation réclame même l’élargissement de la campagne de vaccination à tous les soignants en Ehpad, sans condition d’âge – la vaccination reste contre-indiquée pour les personnes ayant eu le Covid depuis moins de trois mois et doit être discutée avec un médecin. « Ça ne représenterait pas des millions de doses, l’objectif est atteignable », avance Annabelle Vêques. D’ici là, il faudra réussir à convaincre les plus sceptiques.

Cécile Andrzejewski


157 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne