Police : «Il faut mettre en avant des figures de paix» dans les quartiers

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Pendant deux ans, des sociologues ont travaillé sur l'usage de la force par les policiers de rue dans trois quartiers dits sensibles à Paris et Marseille pour tenter de comprendre comment sortir de cette « coproduction de la violence ».

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Auteur (avec Mohamed Belqasmi et Éric Marlière) du livre Casquettes contre képis (1), le sociologue Manuel Boucher travaille depuis plusieurs années sur la régulation sociale des désordres dans les quartiers populaires, que ce soit en observation participante dans les milieux hip hop ou en investissant un appartement d’une cité HLM “ghetto”. De septembre 2009 à octobre 2011, lui et une petite équipe de son Laboratoire d’études et de recherches sociales (Lers) de l’Institut du développement social (IDS) de Haute-Normandie ont travaillé sur l’usage de la force par les policiers de rue dans trois quartiers dits “sensibles” : l’un, central mais fréquenté par de nombreux jeunes de banlieue (Les Halles à Paris), les deux autres, “ghettoïsés” (les cités des Francs-Moisins à Saint-Denis en Seine-Saint-Denis, et Félix Pyat à Marseille).

Rendue pendant l’élection présidentielle de 2012, leur enquête, qui avait été commandée par l’ex-Haute autorité de lutte contre les discriminations (la Halde, depuis remplacée par le Défenseur des droits), a bien failli passer à la trappe. Il faut dire que le bilan dressé pour les Unités territoriales de quartier (Uteq, créées en 2008), qui sont devenues durant l’enquête les brigades spécialisées de terrain (BST), ces polices d’exception aux méthodes brutales mises en place dans les quartiers populaires par les ministres de l’intérieur successifs de Nicolas Sarkozy, est plutôt désastreux. Mais l’originalité de cette enquête passionnante est de restituer à la fois le point de vue des habitants, des travailleurs sociaux et celui des policiers, « ce qui ne nous semblait pas beaucoup avoir été développé, en particulier dans le livre de Didier Fassin sur l'action des BAC », remarque Manuel Boucher. Et de proposer des réponses policières alternatives.

 

De quels types sont les polices que avez-vous rencontrées dans ces quartiers très différents ?

Manuel Boucher. Aux Halles, on a une police à pied, très présente, qui reste d’une certaine manière une police de proximité, car on est dans un quartier bourgeois, très commercial et touristique. En même temps, il s’agit d’un lieu de rencontre des jeunes banlieusards au niveau de la gare de triage RER, avec une histoire déjà ancienne de bandes de jeunes remontant aux années 1980. Aux Francs-Moisins, et à Félix Pyat, nous avons rencontré les Uteq, qui sont devenues durant l’enquête les BST (brigades spécialisées de terrain). Il s’agit d’unités mises en place par les gouvernements de Nicolas Sarkozy suite aux émeutes de 2005, qui avaient pour objectif d’être à la fois une police de proximité, proche de la population, et une police en capacité de faire du judiciaire, de la répression, d’avoir une réaction forte.

Aux Halles, les jeunes viennent avant tout pour se rencontrer et non pour faire du trafic. D’abord parce qu’ils n’habitent pas là et qu’il n’y a donc pas de replis possibles. Ensuite, car il y a eu une telle reconquête policière depuis 2000 que le deal n’est pas possible. Les contrôles réguliers sont si nombreux que, comme nous le disait un policier : « Aux Halles, même un cure-dent peut être considéré comme une arme par destination. » C’est un espace où les policiers doivent réguler des groupes de jeunes et leur potentielle violence, mais sans pour autant les faire fuir du quartier puisqu’ils sont également des consommateurs. C’est donc une police de proximité particulière : très présente, à pied, qui ne se sent pas en insécurité car au centre de Paris, il y a tellement de forces de police qu’ils auront toujours le dessus. Ce qui leur permet d’agir en limitant au maximum l’usage de la force, pour éviter que ça dérape, voire de blesser des touristes, des enfants, enfin tous ceux qui ne sont pas considérés comme des habitants du “ghetto”, etc.

Les Francs-Moisins et Félix Pyat sont, eux, des quartiers ghettoïsés, stigmatisés, habités uniquement par des populations pauvres. Ils ont une police totalement différente, qui a peur car elle sait que les renforts peuvent tarder. C’est une police d’exception, qui va au quotidien réagir de manière exceptionnelle face à une population considérée comme potentiellement dangereuse, qu’elle soit juvénile et adulte. Les policiers y sont très visibles, mais ils sont dans leur routine. Ce qui fait qu’ils ne changent rien aux trafics, qui au bout d’un moment vont s’organiser en fonction des horaires des policiers.

Les policiers considèrent que dans ces quartiers, tout le monde a plus ou moins un lien avec le monde de la délinquance. Ce qui est parfois vrai : dans les quartiers vivant du trafic, les parents sont souvent impliqués de manière directe ou indirecte. On peut participer implicitement au trafic en fermant les yeux sur ce que ramène son enfant (vêtements de marque, baskets, etc.).

Les habitants sont également très méfiants vis-à-vis des policiers. Vous racontez ainsi une scène où, après un petit accident de voiture, des jeunes de Félix Pyat préfèrent mettre le feu à leur voiture pour effacer les traces et ne pas avoir affaire aux policiers.

Les habitants ne peuvent communiquer avec les policiers, à moins de passer pour des balances et d’avoir de gros problèmes. De plus, dans ces quartiers, les habitants ne connaissent pas Police secours : quand ils ont un problème, les policiers se déplacent rarement, craignant de ne pas être assez nombreux. C’est donc une police d’oppression plus que de sécurité.

Ce qui est difficile pour les policiers, c’est de faire la part des choses entre ce qu’ils représentent aux yeux de la population et ce qu’ils ressentent, eux. Ils sont aussi réifiés, lorsqu’on les insulte et qu’on leur crache dessus du seul fait qu’ils sont policiers. Ils doivent être totalement exemplaires, car leur moindre geste va être observé par la population. En patrouille, parfois, les policiers se planquent derrière un buisson pour fumer une cigarette. La représentation varie selon les territoires. Au centre-ville de Paris, les policiers vont bien se tenir avec une tenue impeccable. Tandis que dans des quartiers comme les Francs-Moisins, vous voyez des flics mal rasés, qui se tiennent mal, vont regarder les fesses des filles de façon gênante et cracher par terre. Comme s'ils considéraient que dans ce quartier, ils étaient un peu couleur locale et pouvaient se lâcher.

 

(1) Casquettes contre képis. Enquête sur la police de rue et l'usage de la force dans les quartiers populaires, Paris, L'Harmattan, mai 2013. Le titre est inspiré des paroles de Raggasonic, un groupe français de raggamuffin : « Une veste contre un gilet/casquette contre képi/Ça va clasher ».

(2) Directeur scientifique du laboratoire d’études et de recherche sociales (LERS/IDS) et membre associé du centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS/EHESS).

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