Les documents Takieddine (2/45) Enquête

Les documents Takieddine. Le marchand d'armes de la Sarkozie ne paie pas d'impôts

Ziad Takieddine est un contribuable comblé. Le marchand d'armes ami de la Sarkozie, principal suspect dans le volet financier de l'affaire Karachi, ne paie pas d'impôt sur le revenu, ni d'impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Résident fiscal en France, il y possède un patrimoine estimé à plus de 40 millions d'euros, selon des documents obtenus par Mediapart.

Fabrice Arfi et Karl Laske

12 juillet 2011 à 21h57

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Ziad Takieddine est un contribuable comblé. Le marchand d'armes millionnaire, principal suspect dans le volet financier de l'affaire Karachi, ne paie pas d'impôt sur le revenu, ni d'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), alors qu'il est propriétaire, en France, d'un patrimoine estimé à plus de 40 millions d'euros, selon des documents signés de sa main obtenus par Mediapart.

MM. Copé et Takieddine au Liban © Mediapart

Ce patrimoine, le clan Sarkozy le connaît de près. Comme nous l'avons révélé lundi, les proches du président de la République se sont bousculés aux réceptions données par Ziad Takieddine dans son appartement de l'avenue Georges-Mandel, à Paris. Ils ont été invités dans sa résidence du cap d'Antibes, dans le sud de la France. Ils sont partis en mer sur le yacht La Diva ou sur son Challenger, les deux bateaux de l'homme d'affaires. Seulement voilà, toutes ces propriétés ont été cachées au fisc.

Résident fiscal français, Ziad Takieddine a non seulement contrevenu à l'obligation de déclarer son patrimoine − le seuil d'imposition à l'ISF était de 800.000 euros... −, mais il a méticuleusement dissimulé ses biens. Il a aussi caché les commissions perçues sur les ventes d'armes à l'Arabie Saoudite. Les 91 millions d'euros encaissés sur le contrat des frégates Sawari 2 en 1997 et 1998 ont été répartis sur plusieurs comptes offshore, déconnectés de ses comptes bancaires officiels.

D'après ses déclarations sur le revenu, l'homme d'affaires s'est contenté de déclarer aux impôts un salaire versé par une société libanaise qu'il contrôle − 347.000 euros en 2002, 150.443 euros en 2007 (voir nos documents ci-dessous). M.Takieddine ayant acquitté un impôt au Liban sur ces rémunérations, une convention fiscale franco-libanaise lui permettait effectivement de ne pas être doublement imposé à Paris.

Cliquez sur les images ci-dessous pour les afficher en grand.

© 
© 
© 
© 
© 
© 
© 

Le «montant net de son imposition» figurant sur ses feuilles d'impôt successives s'élève donc à zéro! Nous disposons des photocopies des avis d'imposition 2002 à 2007, puis 2009.

L'homme d'affaires si proche du clan Sarkozy s'avère donc être un fraudeur fiscal avec un grand “F”. Les photos que nous avons publiées prouvent l'étendue des liens de Ziad Takieddine avec le personnel politique balladurien et le premier cercle sarkozyste, contrairement à leurs démentis. Mais elles montrent aussi sans équivoque son train de vie, un train de vie qui ne pouvait échapper à ses visiteurs, généralement invités à ses frais.

Un train de vie de millionnaire

Selon un tableau analytique de la comptabilité de M. Takieddine, les seules dépenses relatives à l'entretien et à la gestion de ses résidences − Antibes et Paris, mais aussi Londres, et Beyrouth et Baakline au Liban − se sont élevées à 13,7 millions d'euros entre 2001 et 2008.

Pour la seule année 2003, quand Brice Hortefeux et Jean-François Copé s'y sont rendus ensemble, la résidence d'Antibes a coûté 333.000 euros, soit l'intégralité des revenus officiellement perçus par l'homme d'affaires.

Ziad Takieddine en compagnie de Brice Hortefeux et Jean-François Copé et leurs épouses. © Photo Mediapart
Jean-François Copé, Ziad Takieddine et leurs épouses, à la résidence d'Antibes en août 2003. © Mediapart

Ces éléments de train de vie sont toujours étudiés lors de l'examen de la situation fiscale des contribuables, lorsqu'ils sont contrôlés. Selon nos informations, plusieurs inspecteurs et contrôleurs ont engagé des vérifications sur le contribuable Takieddine entre 2004 et 2005. Sans suite à ce jour.

Questionné par Mediapart, Jean-François Copé, ministre du budget de novembre 2004 à mai 2007, a refusé d'indiquer s'il avait eu connaissance d'investigations fiscales sur le marchand d'armes, ou d'éventuels soupçons de fraude fiscale le concernant.

«Qu'il en ait eu connaissance ou pas, il n'a pas de commentaire à faire, a indiqué mardi son secrétariat. En tant qu'ancien ministre du budget, la loi lui interdit d'évoquer la situation fiscale d'un particulier. Il pourrait être poursuivi pour violation d'un secret fiscal.»

L'actuel patron de l'UMP a admis avoir bénéficié de voyages et de séjours offerts par Ziad Takieddine, au cap d'Antibes, à Londres, Venise et Beyrouth. Et force est de constater qu'une partie de ces faveurs lui sont faites alors qu'il est au ministère du budget. Le premier cercle sarkozyste − Brice Hortefeux, Claude Guéant et Pierre Charon − est également au ministère des finances, tutelle du budget, portefeuille de Nicolas Sarkozy entre mars et novembre 2004.

Lire sous l'onglet “Prolonger” la liste des ministres du budget et des ministres des finances durant ces années.

L'art de la dissimulation

Ziad Takieddine est un homme de biens. C'est peu de le dire. Selon une déclaration de patrimoine (voir le document ci-dessous), que l'homme d'affaires a signée le 23 octobre 2008 dans le cadre d'une procédure de prêt bancaire engagée auprès de la Barclays, le montant de ses biens est évalué, au total, à 97,2 millions d'euros, dont plus de 40 millions sont localisés en France. Où il ne paie donc aucun impôt.

© 

Dans ce document, Ziad Takieddine détaille à la fois l'étendue de ses biens (villas, appartements, bateaux...), mais aussi une partie de l'organisation offshore qui lui permet de les dissimuler à l'administration fiscale.

Ainsi, l'appartement de plusieurs centaines de mètres carrés qu'il détient avenue Georges-Mandel, à Paris, d'une valeur estimée à 12 millions d'euros, appartient à une société civile immobilière dénommée Lamartine, laquelle est détenue par deux sociétés luxembourgeoises, Illor I SA et Illor II SA.

Or, d'après un autre document recueilli par Mediapart, ces deux sociétés domiciliées au Luxembourg appartiennent aujourd'hui à une entité panaméenne baptisée Alveston International SA, dont l'homme d'affaires franco-libanais est «le seul bénéficiaire ultime des parts». C'est ce que Ziad Takieddine explique lui-même dans un courrier du 2 janvier 2009 envoyé à l'un de ses conseillers financiers londoniens.

Z.Takieddine © Mediapart

À cette date, le millionnaire a terminé de restructurer toute son organisation financière occulte, jugée par le passé trop fragile si l'on en croit une note plus ancienne, du 13 mars 2007, paraphée par un autre conseiller financier du vendeur d'armes, un certain James Clark.

«La structure existante présente une faiblesse en ce qu'elle ne possède qu'une entité, montrant qu'une seule et même personne contrôle tout, peut-on notamment lire dans cette note. Une attaque potentielle réside dans le cadre d'une procédure judiciaire, ainsi il conviendrait de séparer le bénéficiaire ultime des biens en France de tous les biens situés ailleurs.»

Car Ziad Takieddine possède également de nombreux biens hors de France. En Angleterre: une superbe maison dans les quartiers chics au sud de Notting Hill (valeur estimée à 20 millions d'euros). Au Liban: deux appartements à Beyrouth (4 millions d'euros) et une propriété dans sa ville de naissance, Baakline, dans le Chouf (3 millions d'euros).

Villas, voitures, vins...

En France, le marchand d'armes est passé maître dans l'art de la discrétion. Du moins aux yeux du fisc. De fait, il n'apparaît nulle part. Pour ce faire, il place des hommes de paille au cœur de son organisation. Par exemple, le gérant de la SCI Lamartine, celle qui détient le luxueux appartement de l'avenue Georges-Mandel (photos ci-dessous), est un certain Alain F., qui est en réalité l'un des domestiques de M. Takieddine.

© Mediapart

La société immobilière qui détient quant à elle l'immense villa du cap d'Antibes (photo ci-dessous) de Ziad Takieddine, la SCI Sainte-Anne, est gérée par Patrick M., un garde du corps du marchand d'armes, après l'avoir été par un de ses anciens collaborateurs à la station de ski Isola 2000, que Takieddine a dirigée dans les années 1980.

Cap d'Antibes © Mediapart

Le marchand d'armes possède également un yacht de 24 mètres, La Diva (valeur estimée à 4 millions d'euros), et un bateau Challenger de 12 mètres (2 millions d'euros) sur lesquels défile, les beaux jours venus, le gratin politique et industriel sarkozyste (Brice Hortefeux, Thierry Gaubert, Jean-François Copé, Dominique Desseigne...).

"La Diva" © Mediapart

Arrimés en France, précisément au port Gallice du cap d'Antibes, les deux bateaux appartiennent, eux aussi, à des sociétés de droit étranger. Le premier à la société International Yacht and Motor Charter SA, au Luxembourg; le second à la Yachting Boat International Ltd, immatriculée aux îles Vierges britanniques. À chaque fois, il s'agit de paradis fiscaux. Comme pour les appartements et les villas.

© Mediapart

Mais ce n'est pas tout. Ziad Takieddine est aussi un collectionneur de belles voitures, qu'il aime à exhiber dans sa résidence du cap d'Antibes. Parmi les petits bijoux dont il est le propriétaire, on trouve deux Jaguar de 1955 et 1962, une Bentley, une Mercedes, un 4X4... Le coût d'entretien et de gestion de son parc de voitures s'est élevé à 751.484 euros entre 2001 et 2008.

Côté vins, l'homme d'affaires n'est pas en reste non plus. Un détail de ses caves de l'appartement de l'avenue Georges-Mandel et de la villa du cap d'Antibes, auquel Mediapart a eu accès, fait état de plus de 1.600 bouteilles de rouge et de blanc, dont certains très grands crus: du Lafite-Rothschild de 1985, du Haut-Brion de 1982, du Château-Latour de 1990...

À l'évidence, le train de vie de l'homme clé du volet financier de l'affaire Karachi, sur lequel pèse aujourd'hui les soupçons de financement politique occulte, est celui d'un millionnaire. Sa feuille d'impôts est celle d'un sans-grade. Interrogé par Mediapart, dimanche 10 juillet, Ziad Takieddine a mis brutalement fin à la discussion dès l'évocation de sa situation fiscale. «Je n'ai plus envie de vous parler», a-t-il lancé. Furieux.

Contacté, le ministère du budget n'a pas donné suite à nos sollictations.

Fabrice Arfi et Karl Laske


Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Voir les annexes de cet article
214 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne