Affaire Benalla: les auditions reprennent, les contradictions restent

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La commission d’enquête du Sénat sur l’affaire Benalla a repris dans une ambiance électrique. Tandis que l’exécutif serre les rangs autour de l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron, les sénateurs insistent sur les zones d’ombre qui entourent les fonctions de l’ancien chargé de mission de l’Élysée.

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L’exécutif continue à faire bloc autour d’Alexandre Benalla. Exceptionnellement, la ministre de la justice Nicole Belloubet est même sortie de sa réserve mardi pour prendre le parti de l'ancien conseiller d'Emmanuel Macron, qui rechignait à répondre à sa convocation devant la commission d'enquête du Sénat. « Il ne peut pas y avoir d'interférences entre la commission d'enquête et l'information judiciaire (…) C'est la raison pour laquelle Alexandre Benalla n'a pas encore répondu à la commission d'enquête du Sénat », a expliqué la garde des Sceaux. Une prise de parole officielle qui a suscité l'ironie de Philippe Bas, le président LR de la commission des Lois du Sénat : « J'ignorais que Mme Belloubet était le conseil juridique de M. Benalla. »

Finalement, Benalla se rendra bien, le 19 septembre, devant les sénateurs, afin « d’éviter » toute poursuite judiciaire en cas de non-présentation. Dans un entretien à France Inter, l'ancien conseiller d'Emmanuel Macron, dont la stratégie de communication a été cornaquée par des très proches de l’Élysée, en a tout de même remis une couche en attaquant les sénateurs, ces « petites personnes » qui « n'ont aucun droit, et aucun respect pour la République française et la démocratie ».

Ciblant Philippe Bas, Alexandre Benalla a fustigé « ce petit marquis » qui « m'impose aujourd'hui de venir devant lui, sinon il m'envoie la police ou la gendarmerie ». « Je viendrai devant Monsieur Philippe Bas », a-t-il ajouté, « il a aujourd'hui la possibilité d'exister médiatiquement. Monsieur Philippe Bas me convoque. Je vais venir. Et je dirai ce que j'ai à lui dire. »

Dans une harmonie déconcertante, le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux a poursuivi cette offensive sur les ondes de RTL : Philippe Bas « est en train de faire une campagne politique personnelle. (...) [Il] serait bien avisé de s'occuper un peu plus des Français et un peu moins de sa carrière politique ».

Mars 2017 à Villers-Cotterêts (Aisne). Emmanuel Macron, flanqué d’Alexandre Benalla, visite la maison natale d’Alexandre Dumas. © Reuters Mars 2017 à Villers-Cotterêts (Aisne). Emmanuel Macron, flanqué d’Alexandre Benalla, visite la maison natale d’Alexandre Dumas. © Reuters

Au Sénat, où les travaux de la commission d'enquête ont justement repris ce mercredi matin, ces attaques des proches d’Emmanuel Macron ont marqué les esprits. Surtout quand le chef de cabinet du président François-Xavier Lauch, première des trois personnes auditionnées ce jour, a cru bon signifier que sa présence était due au bon vouloir d’Emmanuel Macron.

Des propos identiques à ceux déjà formulés par les autres collaborateurs de l’Élysée entendus en juillet. « Le président m’a autorisé à me présenter devant vous », a justifié, dès le début de son intervention, le sous-préfet, accompagné de la conseillère parlementaire de l’Élysée, provoquant des remous dans la salle Clemenceau du Sénat.

Le co-rapporteur de la commission Jean-Pierre Sueur (PS) a dû rappeler l'évidence, en indiquant que cette « autorisation » n’a tout simplement « pas d’objet » : en vertu de l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, « toute personne dont une commission d'enquête a jugé l'audition utile est tenue de déférer à la convocation qui lui est délivrée ». Peu importent la qualité du citoyen en question et l’appréciation du président de la République.

Devant les sénateurs, François-Xavier Lauch, supérieur hiérarchique d'Alexandre Benalla qui n'avait pas été entendu par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale, dont les travaux se sont terminés prématurément au cœur de l'été, a reconnu la gravité des agissements d'Alexandre Benalla, mais en les cantonnant à un comportement « individuel, clairement distinct des missions qui lui ont été confiées ».

Le chef de cabinet, calme et serein, a aussi fidèlement tenu la ligne officielle en n'admettant pas le moindre dysfonctionnement à l'Élysée pendant la gestion de l'affaire et en n'esquissant pas le moindre regret au regard de la faible sanction prononcée à l'encontre de M. Benalla après les violences du 1er mai.

M. Lauch était à ce moment-là en pleine préparation du séjour d'Emmanuel Macron en Nouvelle-Calédonie, un déplacement particulièrement sensible marqué par la première visite présidentielle d'Ouvéa, siège du massacre colonial du 22 avril 1988. Loin de la métropole et concentré sur sa mission, le chef de cabinet n'aurait d'ailleurs été informé que le soir du jeudi 3 mai, à la faveur d'un échange téléphonique avec Patrick Strzoda, le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron, des violences commises par son collaborateur le 1er mai, et de la sanction qui allait lui être appliquée.

« J'ai été choqué. À l'évidence, Alexandre Benalla a agi en dehors de ses fonctions. Ce même soir, je l'ai fermement sermonné », a exposé M. Lauch devant les sénateurs. En tant que supérieur hiérarchique direct d'Alexandre Benalla, pourquoi n'a-t-il pas alors songé à signaler les faits aux autorités judiciaires, comme le prévoit l'article 40 du code de procédure pénale, a demandé la sénatrice Marie-Pierre de La Gontrie (PS) ? Pour sa défense, le sous-préfet, qui fut membre du cabinet du directeur général de la Police nationale (DGPN), a simplement rappelé que les violences lui avaient été rapportées tardivement et à distance.

Conformément à ses fonctions, François-Xavier Lauch s'est ensuite attaché à mettre en œuvre la sanction décidée par Patrick Strzoda. Après 15 jours de suspension, le chef de cabinet a notifié, le 23 mai, à Alexandre Benalla une seconde « mesure » disciplinaire : la diminution de son périmètre d'action. Jusqu'ici, M. Benalla partageait toutes les missions de la « chefferie de cabinet » de la présidence, à savoir : l’organisation des déplacements publics et privés du président et de son agenda à l’Élysée. Après les événements du 1er mai, l’Élysée aurait donc décidé de cantonner Benalla aux déplacements privés du président et aux réceptions à l’Élysée, tâches moins valorisantes que les missions extérieures.

Les sénateurs sont restés pour le moins dubitatifs à l'annonce de cette « sanction »  – une « rétrogradation », selon M. Lauch – qui aurait été notifiée uniquement par voie orale et pour une durée indéterminée. Surtout, après le 23 mai, M. Benalla a été aperçu au Panthéon pour la cérémonie en hommage aux époux Veil, dans le bus de l’équipe de France de football sur les Champs-Élysées, à Giverny avec le couple présidentiel ou à la cérémonie du 14 Juillet. François-Xavier Lauch a justifié chacune de ces situations par des circonstances exceptionnelles et par le fait que son service, seulement composé de quatre personnes (Lauch et Benalla compris), bénéficiait de ressources humaines limitées.

Cette explication alimente une question centrale : pourquoi l’Élysée a-t-il préféré maintenir en poste, au sein d'un service crucial, une personne au champ d'action restreint, plutôt que de la remplacer ?

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