Retour sur la «défaite d’Evry»: quelles leçons pour La France insoumise?

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Deux semaines après la victoire du successeur de Manuel Valls à la législative partielle en Essonne, Mediapart revient « à froid » sur les raisons complexes qui ont entraîné la défaite de La France insoumise, en plein soulèvement des « gilets jaunes ».

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Groggy. Ce dimanche 25 novembre au soir, La France insoumise (LFI) a pris une claque : elle vient de perdre largement contre le candidat apparenté La République en marche (LREM) dans la législative organisée dans la première circonscription de l’Essonne. Sa candidate, Farida Amrani, a rassemblé 40,9 % des voix au second tour, contre 59,1 % pour Francis Chouat, maire d’Évry et successeur de Manuel Valls, lequel vient de laisser son fauteuil de député pour partir à la conquête de la mairie de Barcelone.

Beaucoup, au sein de LFI, s’y attendaient : avec un total de 18 % des voix au premier tour, la candidate est arrivée loin derrière son adversaire qui a rassemblé, lui, 30 % du très peu de suffrages exprimés. Mais le revers est cuisant. D’autant que, ironie de l’histoire, le mouvement des « gilets jaunes », qui est en train de prendre de l’ampleur, confirme les intuitions politiques de LFI : le dégagisme, le rejet d’Emmanuel Macron, l’auto-organisation, la critique des institutions, l’atmosphère pré-révolutionnaire… Las ! La candidate LFI, issue de l’immigration, habitante d’une petite cité HLM d’Évry, qui aime à se présenter simplement comme une « maman de trois enfants » – et qui sera 9e sur la liste LFI aux européennes en 2019 – n’a pas convaincu.

Quelques minutes après la proclamation des résultats, Jean-Luc Mélenchon a déjà coupé court au débat : « La campagne de second tour, contre mon avis formellement exprimé, s’est faite sur le thème d’une soi-disant “gauche rassemblée”, avec guirlande de sigles et tout le reste du décorum de ce genre de discours, écrit-il sur Facebook. Selon moi, cette ligne […] a contribué à bloquer la mobilisation qui aurait été possible […]. Un monde est mort et il est inutile et dangereux de vouloir faire comme si ce n’était pas le cas. »

Le rassemblement de la gauche : voilà donc, pour le leader de LFI, la principale cause de la « défaite d’Évry ». Cela fait des mois, depuis les législatives partielles perdues à Belfort et dans le Val-d’Oise, fin janvier 2017, qu’il fustige tout ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à une « soupe de logos ». Qu’importe si, à Évry, ce « rassemblement de la gauche » n’en était pas vraiment un. Certes, plusieurs logos apparaissaient sur les tracts dans l’entre-deux-tours. Mais manquaient à l’appel les Verts et les socialistes. Et le second tour, qui a semé le trouble chez les communistes qui ont finalement appelé à voter Amrani, s’est au bout du compte davantage apparenté à un vote barrage contre LREM qu’à un rassemblement concerté et unitaire.

Manuel Valls, à l'Assemblée nationale, le 2 octobre 2018. © Reuters Manuel Valls, à l'Assemblée nationale, le 2 octobre 2018. © Reuters

Retour au premier round du match : les législatives de juin 2017. À l’époque, l’ambiance est à couteaux tirés entre les partis de gauche. Le PCF refuse de soutenir la candidate LFI, qui part seule à la bataille. Sur cette vaste circonscription (elle regroupe Évry, Corbeil-Essonnes, Courcouronnes, Bondoufle, Lisses et Villabé) qui a vu Jean-Luc Mélenchon rassembler un tiers des voix à la présidentielle, se joue sous les yeux des caméras un duel électoral haletant : Farida Amrani, alors inconnue du grand public, est au coude à coude avec l’ancien premier ministre de François Hollande. Seulement 139 voix (sur 26 000 votants) la sépareront finalement de Manuel Valls, vainqueur in extremis.

Un an et demi plus tard, c’est la douche froide : on compte près de vingt points d’écart entre Francis Chouat et Farida Amrani, qui a totalisé, au premier tour, seulement quatre points de plus que le Rassemblement national (à 13,7 %).

LFI n’a pourtant pas ménagé ses efforts. Le député du Nord Adrien Quatennens avait annoncé que « le ban et l’arrière-ban » du mouvement seraient mobilisés durant les trois semaines de campagne qu’aura duré « l’acte 2 » de la « bataille d’Évry ». Dont acte : outre une impressionnante production de textes et de vidéos, Jean-Luc Mélenchon a tenu un meeting en pleine cité des Tarterêts, François Ruffin s’est déplacé pour une réunion publique dans la préfecture de l’Essonne, Éric Coquerel et Sabine Rubin ont enchaîné les porte-à-porte dans le quartier des Pyramides. Alexis Corbière est venu tracter dans l’entre-deux-tours. Clémentine Autain et Adrien Quatennens ont eux aussi prêté main-forte… Une demi-douzaine de députés sont venus à Évry et Corbeil cet automne pour soutenir Farida Amrani et son suppléant, Ulysse Rabaté. En vain.

Alors, comment rendre compte de la « défaite d’Évry » ? L’actualité mouvementée des 15 derniers jours n’a certes pas aidé à entamer un examen de conscience approfondi au sein d’une France insoumise confrontée à une crise interne et prise de court par le soulèvement des gilets jaunes. Pas inutile, pourtant, d’en faire, à froid, le diagnostic. « Cela vaut le coup de tirer la pelote de cette partielle, car elle pose toute une série de questions », estime Frédéric Bourges, retraité de la Snecma Safran et ancien militant du PCF local qui s’est impliqué dans la campagne de Farida Amrani.

Car pour les militants locaux, l’argument stratégique avancé par Jean-Luc Mélenchon est loin d’être suffisant pour expliquer la défaite. Un raisonnement que certains jugent « simpliste », « hors sol », « à l’emporte-pièce ». Voire à l’opposé de ce qu’ils ont pu constater sur le terrain. La plupart estiment ainsi que la candidate LFI a pâti non de la présence, mais bien de l’absence d’un vrai rassemblement à gauche, et ce, dès le premier tour. Et que le résultat montre les limites de la stratégie populiste portée par LFI depuis la présidentielle.

C’est en tout cas l’avis de Bruno Piriou, ancien communiste, rival acharné de feu Serge Dassault à la mairie de Corbeil. Pour ce proche de Farida Amrani et Ulysse Rabaté, cocréateur de l’association citoyenne Le Printemps de Corbeil-Essonnes, le premier enseignement de la partielle est que LFI a échoué à mobiliser largement les couches populaires.

L’abstention a en effet battu des records : en ce mois de novembre 2018, plus de huit électeurs sur dix ne se sont pas déplacés – ils étaient le double (40 %) à avoir voté aux législatives de 2017 organisées dans la foulée de la présidentielle. Or, note Bruno Piriou, « contrairement à d’autres élections partielles, la législative d’Évry a été très médiatisée du fait du départ de Valls à Barcelone. Si les gens ne sont pas venus voter, ce n’est pas parce qu’ils n’étaient pas au courant, c’est parce qu’ils n’avaient pas envie ».

Certes, le côté « référendum anti-Valls » avait été un vecteur puissant de mobilisation lors du premier round, en 2017. « L’an dernier, tout le monde voulait “se le faire”, même des adjoints de droite à Corbeil », témoigne Michel Nouaille, chef de file des communistes sur le secteur. « Valls, avec son islamophobie et la déchéance de nationalité qui lui a collé à la peau, était détesté dans les quartiers », abonde Jacques Picard, opposant EELV historique à la municipalité de Serge Dassault. L’ancien premier ministre parti, la « haine anti-Valls » s’est elle aussi envolée. Révélant au passage que la législative de juin était en réalité davantage une défaite du camp Valls qu’une victoire de celui d’Amrani. 

Échouant à capter l'ensemble de l'électorat contestataire – le Rassemblement national (ex-FN) est arrivé bon troisième, alors qu’il n’a, selon les observateurs, « pas fait campagne » –, le populisme stratégique de LFI n’a pas réussi à prendre sur un terrain pourtant, a priori, à son avantage : un PS à l’os et sans boussole, un taux de chômage élevé, des pratiques clientélistes à Évry et surtout à Corbeil, où a régné pendant deux décennies le « système Dassault » (lire ici)… Autant d’éléments qui auraient pu ouvrir la voie à un dégagisme « raisonné ».

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Ni Farida Amrani ni Ulysse Rabaté n’ont accepté de répondre à nos questions, jugeant que le « bilan » arrivait trop tôt dans leur agenda.