Les montages artisanaux de la campagne de Mélenchon

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Mediapart a pu consulter, en avant-première, le compte de campagne de Jean-Luc Mélenchon, dont certaines dépenses font débat depuis plusieurs jours. Ces milliers de factures dévoilent une campagne militante atypique, entre multiplication des auto-entrepreneurs et discussions avec les services fiscaux.

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Jean-Luc Mélenchon ne s’y est pas encore fait, mais ses dépenses lors de la dernière présidentielle sont bien devenues un des sujets politiques du moment. Depuis que la commission de contrôle (CNCCFP) a validé les comptes des onze candidats en lice – tout en corrigeant la plupart d’entre eux à la marge – le député des Bouches-du-Rhône fait feu de tout bois contre les articles le concernant.

Dans une longue vidéo mise en ligne sur sa chaîne YouTube, par l'intermédiaire d'un communiqué ou encore sur son blog, Jean-Luc Mélenchon a dénoncé des « mensonges », « ragots sans intérêt » et autres « insinuations de propagande partisane ». Il a vilipendé des médias prompts à disséquer son compte de campagne plutôt que ceux d’Emmanuel Macron et de François Fillon, empreints d’irrégularités.

Le compte de Jean-Luc Mélenchon a fait l'objet de réformations de la part de la CNCCFP. © Reuters Le compte de Jean-Luc Mélenchon a fait l'objet de réformations de la part de la CNCCFP. © Reuters

Dans le sien, tout de même, la CNCCFP a retoqué plus de 400 000 euros de dépenses (sur 10,7 millions déclarées), jugées injustifiées ou dénuées de caractère électoral. Ces « réformations » n’ont certes rien d’exceptionnel. Mais elles sont douloureuses pour le candidat, puisqu’elles impactent le montant de son remboursement par l’État, raboté par la commission de 330 000 euros – et définitivement fixé à 6,03 millions d’euros.

Surtout, elles soulèvent une série d’interrogations restées partiellement sans réponse à ce jour, faute d’une transparence totale de la part des structures qui ont servi la campagne de Jean-Luc Mélenchon, en particulier sur les bénéfices qu’elles ont pu en tirer ou non.

Pour comprendre au mieux les coulisses financières de cette campagne, Mediapart a épluché, en avant-première, le compte du candidat et ses cartons de factures, accessibles dans les locaux de la CNCCFP depuis lundi 12 mars, à tout citoyen qui en fait la demande. À l’issue de cette plongée, la première surprise concerne les modalités de rémunération de l'équipe.

Comme plusieurs médias l’ont déjà pointé (Le Monde ou France Inter), la trésorière de Jean-Luc Mélenchon a déclaré à peine 8 000 euros en frais de « personnels salariés », alors que les autres têtes d’affiche de la présidentielle ont toutes déboursé entre 1 et 2 millions d’euros en salaires et cotisations patronales. La raison ? Le candidat insoumis a préféré fonctionner avec des personnels sous statut d'auto-entrepreneur.

Il en a le droit, mais cette organisation entre en contradiction avec les positions de l'un des principaux pourfendeurs de l'“ubérisation” de la société. Selon nos informations, tous les secteurs de la campagne, représentant une quinzaine de personnes, ont été ainsi externalisés : le secrétariat général, le porte-parolat, l’animation, le service informatique, les relations presse, etc.

Un certain nombre de militants ont donc créé leur micro-entreprise spécifiquement pour la campagne, adressant leurs factures au coup par coup à la trésorière, Marie-Pierre Oprandi, une fidèle parmi les fidèles de l'ancien sénateur de l'Essonne. Ces prestations, fixées par un contrat entre les deux parties sur un barème allant de 150 et 385 euros par jour, a permis aux membres de l’équipe de campagne de toucher des rémunérations mensuelles stables. C’est par exemple le cas de deux personnes chargées des « groupes d’appui », qui ont monté leurs entreprises respectives en janvier 2017 pour les fermer une fois la présidentielle passée (13 000 euros de factures sur l’ensemble de la période pour l’une, 12 000 euros pour l’autre).

Une facture adressée par Alexis Corbière. © Document Mediapart Une facture adressée par Alexis Corbière. © Document Mediapart

Alexis Corbière, porte-parole officiel de Jean-Luc Mélenchon, est dans la même situation. La société créée par cet enseignant en disponibilité a facturé 27 000 euros d’honoraires sur sept mois de campagne, soit au candidat, soit à l’entreprise détenue par sa directrice de communication, Sophia Chikirou. Ce montant brut n’a sans doute rien d’excessif. Mais comment comprendre que le numéro deux de la campagne n’ait jamais été salarié ?

À la place, pour se faire rémunérer, Alexis Corbière a produit des factures pas banales : en octobre 2016, par exemple, le porte-parole de Jean-Luc Mélenchon se fait payer 205 euros par le candidat pour une intervention sur France 3 Île-de-France (« préparation, lecture d’argumentaires, enregistrement et déplacement »), correspondant à « 7 heures de travail ». Le lendemain, rebelote sur LCP : 205 euros d’honoraires pour son passage dans « Ça vous regarde ». Etc. Sollicité par Mediapart, Alexis Corbière, désormais député, nous a orientés vers la direction de la campagne.

À l’évidence, avec ce statut, les travailleurs de la campagne ont perdu en protection sociale, tandis que leur “employeur”, ou plutôt leur client, l’Association de financement de la campagne de Jean-Luc Mélenchon (AFCJLM), s’exonérait du versement de cotisations patronales. Si les économies ainsi réalisées au détriment de l’Urssaf sont difficiles à chiffrer, le coût politique l’est tout autant.

Pour défendre ce montage, l’ancien directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon monte au front. « C’est un choix subi, pour une raison extrêmement simple qui est une raison financière », déclare Manuel Bompard à Mediapart. « On ne l’a pas fait par gaieté de cœur, on l’a fait parce qu’on était contraint à le faire. Cette organisation n’enlève rien à notre appréciation négative du statut d’auto-entrepreneur. » S’il reconnaît que les gens étaient « perdants », il tient à préciser : « On l’a fait avec l’accord des personnes en question. Ce sont des militants qui consacrent du temps, de l’énergie et des moyens financiers pour se mettre à disposition d’une campagne. »

Les marges de la société Mediascop en question

Surtout, Manuel Bompard estime que la tâche était plus ardue pour Jean-Luc Mélenchon que pour d’autres candidats disposant de facilités de financements (Fillon, Hamon, etc.). « On a commencé la campagne au mois de février 2016, mais accédé à un emprunt en février 2017 seulement », regrette l’ex-directeur de campagne. Pendant un an, confrontées aux réticences des banques, les troupes mélenchonistes ont vécu grâce aux seuls donateurs, qui ont contribué à hauteur de 2,8 millions d’euros. Et ont multiplié les coups médiatiques à moindres frais, comme l'hologramme du meeting de Lyon, qui a coûté 49 000 euros.

Facture de l'hologramme du meeting de Lyon. © Document Mediapart Facture de l'hologramme du meeting de Lyon. © Document Mediapart

« On avait pris contact très rapidement avec une banque, détaille Manuel Bompard. Mais elle nous avait dit que pour pouvoir débloquer un emprunt, il fallait un nombre suffisant de promesses de parrainage, promesses qu’on a eues au mois de janvier. Après, un emprunt c’est [encore] compliqué : il faut faire une visite médicale, la banque voulait davantage que des engagements à parrainer… » Dans son souvenir, un prêt de 5 millions d’euros a atterri sur le compte de Jean-Luc Mélenchon à la fin février 2017, complété par une rallonge dans les derniers jours de la campagne, une fois que « les scores montraient qu’on n’aurait pas de difficulté sur le remboursement [accordé par l’État au-delà de 5 % des suffrages – ndlr] ».

Mais au départ, résume Manuel Bompard, « on a été contraint de choisir les solutions qui étaient celles qui nous coûtaient le moins cher » pour remplir « des tâches de campagne nécessaires que les gens ne pouvaient pas faire seulement en bénévoles – même si on a utilisé beaucoup de bénévoles ». « Si on avait eu un cadre moins contraint, c’est clair qu’on n’aurait pas choisi cette solution », conclut l’ancien directeur de campagne.

D’après des documents tirés des « Macron Leaks », le candidat Macron a dû attendre mars 2017 et la confirmation de son décollage dans les sondages, lui aussi, pour obtenir son prêt de 8 millions d’euros. Mais « Macron avait de gros moyens pour tenir [13 millions d'euros de dons – ndlr], pas nous », souligne un autre membre de l'équipe de campagne mélenchoniste.

La difficulté est indéniable. Au lendemain de la présidentielle, François Bayrou, l’éphémère garde des Sceaux, a d’ailleurs souhaité la création d’une « banque de la démocratie », chargée d’assurer davantage d’équité entre candidats, de prendre le relais « en cas de défaillance avérée du marché [bancaire] ».

Le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard, sur le camion des Insoumis © CG Le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard, sur le camion des Insoumis © CG
Cela étant rappelé, pourquoi Jean-Luc Mélenchon a-t-il continué, une fois son prêt débloqué, à s’appuyer sur des auto-entrepreneurs ? Sur sa chaîne YouTube, le patron de La France insoumise répond par la provoc’ : « On allait faire quoi d’autre ? Embaucher les gens en CDI alors que c’est une campagne ? Allons, tout cela n’est pas sérieux. Vous nous reprochez quoi ? De ne pas avoir appliqué le CDI de chantier que monsieur Macron a créé depuis ? » Jean-Luc Mélenchon évacue une solution pourtant simple et terriblement adaptée à la situation : le CDD.

Manuel Bompard avance cette dernière explication : « [Ce statut d’auto-entrepreneur] est pour nous, à ce moment-là, un “avantage“ : il permet une montée en charge progressive, avec des gens qui dans un premier temps sont pris en charge à hauteur d’un mi-temps, et puis ensuite à hauteur d’un plein-temps. » La fameuse flexibilité si chère aux entrepreneurs et à l’électorat libéral ? Le directeur de campagne s’offusque : « Si c’est pour me faire dire qu’il y a une contradiction avec notre propos sur ce statut, je préfère qu’on souligne la dimension financière, qui est la dimension essentielle là-dedans. »

Une des petites mains de la campagne, recrutée comme auto-entrepreneure, évoque pourtant bien la « simplicité » du dispositif. « C'est la manière de fonctionner, je pense que c'est à cause de Marie-Pierre Oprandi [la trésorière – ndlr]. Elle est toute seule pour tout faire, elle dort très peu, cela doit être plus simple à gérer pour elle. »

Exemple de contrat d'auto-entrepreneur. © Document Mediapart Exemple de contrat d'auto-entrepreneur. © Document Mediapart

Les bataillons d’auto-entrepreneurs n’ont pas été le seul pilier de la campagne mélenchoniste. À leurs côtés, la société Mediascop a pris en main toute la communication de la campagne, qu’elle a facturée au candidat. Sa patronne et unique associée Sophia Chikirou – déjà présente lors de la présidentielle de 2012 – occupait la fonction de directrice de communication de la campagne. « Le résultat, il est pas trop mal, non ? », s’est félicité Jean-Luc Mélenchon.

L'entreprise – dont l'activité était faible ces dernières années – a livré pour 1,161 million d'euros de prestations de communication au travers de deux factures de plusieurs pages. Selon nos informations, la première a été adressée fin 2016, l'autre – la plus importante – à la fin de la campagne, au printemps 2017. La CNCCFP a contesté onze prestations vendues par Mediascop et facturées au-dessus de sa « grille tarifaire ». Surcoût estimé : 35 000 euros.

Surtout, la boîte de com’ a dégagé une marge insolente en 2016. Cette année-là, le chiffre d’affaires de l’entreprise – quasi intégralement lié à la campagne – s’est élevé à 162 900 euros pour des charges d’exploitation d’à peine 88 000 euros, dont 24 000 euros de salaires. Le bénéfice net de l’exercice a atteint 76 650 euros (47 % de son chiffre d'affaires). Cette année-là, Sophia Chikirou s’est versé 64 000 euros de dividendes (elle n’en avait pas touché en 2013, 2014 et 2015) et une rémunération de dirigeante de 6 750 euros. Interrogée à plusieurs reprises par Mediapart, la communicante – aujourd’hui à la tête de la webtélé Le Média – n’a pas retourné nos sollicitations.

Son mutisme ne permet pas d’y voir plus clair sur la marge de son entreprise en 2017. Dans la dernière ligne droite de la campagne, Mediascop a facturé 983 000 euros de prestations. L’un des plus gros postes de dépenses concerne la production de vidéos, mais Sophia Chikirou a aussi vendu 48 000 euros de conseils en communication (au tarif journalier de 600 euros), 16 750 euros en analyse d’opinion ou encore 58 800 euros de community management sur les réseaux sociaux. Combien de personnes travaillaient sur ces projets ? « L’entreprise avait sa propre équipe de gens qui voulaient s’investir dans la campagne », explique un membre du staff de Jean-Luc Mélenchon, qui n’est pas en mesure de donner d’ordre de grandeur sur la taille des effectifs.

Extrait d'une facture de la société Mediascop. © Document Mediapart Extrait d'une facture de la société Mediascop. © Document Mediapart
 

Manuel Bompard assure de son côté ne pas connaître les marges dégagées par Mediascop sur la campagne, et ne pas avoir à les connaître. « Je ne connais pas la comptabilité interne des prestataires, qui par définition sont extérieurs », justifie le directeur de campagne. Néanmoins, la position de Sophia Chikirou – à la fois directrice de la communication et prestataire de la campagne – interpelle : a-t-elle, elle-même, orienté une partie des dépenses du candidat Mélenchon vers son entreprise ? « À aucun moment, elle n’a engagé une dépense, affirme M. Bompard. Les dépenses ont été engagées par le mandataire financier avec l’accord du directeur de campagne, et du candidat quand il s’agissait d’une grosse dépense. Ils l'ont fait sur la base d’une suggestion qui peut être formulée par la directrice de la communication quand on considère la prestation nécessaire à la campagne et que son coût le justifie. »

Des discussions avec les services fiscaux

Une seconde structure a dérouté les contrôleurs de la CNCCFP : baptisée « L’Ère du peuple », cette association a pour objet social de fournir un « support technique et logistique à toutes initiatives prises au service des idées de Jean-Luc Mélenchon pour réaliser la révolution citoyenne ». Omniprésente, celle-ci a pris en main nombre d’actions de campagne : direction des projets de communication, conception et gestion du site www.jlm2017.fr, régie pour les meetings, accompagnement des groupes d’appui, conception et gestion d’événements, prestations vidéo, location de matériel vidéo et informatique, etc. Trois de ses quatre salariés appartenaient d’ailleurs à l’équipe de campagne, dont Bastien Lachaud, à la fois trésorier et salarié de L’Ère du peuple. Celle-ci a finalement facturé plus de 400 000 euros de prestations matérielles ou intellectuelles au candidat.

Le hic ? 190 000 euros ont été jugés non remboursables par la commission dont la décision, publiée le 13 février, a illico braqué les projecteurs sur la structure, jusqu'ici passée sous les radars médiatiques.

De fait, comment cette association de type loi 1901, a priori à but non lucratif, a-t-elle pu facturer autant sans être assujettie à la TVA, ni à l’impôt sur les sociétés (non réglés pendant la campagne) ? Consulté par Mediapart, un spécialiste du droit des associations considère a minima que cette situation mérite un « examen approfondi ».

« L'association ne recherche pas à réaliser de profits et ne peut pas redistribuer des profits à ses membres, nous répondent ses responsables par écrit. Son objet strictement limité exclut qu’elle se place dans un contexte de concurrence ou de prise de marchés. C’est la raison pour laquelle L’Ère du Peuple n’est pas soumise à la TVA. » Idem pour l'impôt sur les sociétés.

Le lendemain même de la décision de la CNCCFP, Jean-Luc Mélenchon a néanmoins anticipé une révision possible sur ce point. « On nous a dit : “Oui, mais à partir d'un certain niveau, faut payer la TVA, eh bien on va payer la TVA, c'est pas un sujet, a-t-il expliqué sur YouTube. Aucun d'entre nous n'a eu l'idée de cacher la TVA d'une activité de campagne (...). Il y a aucune cachoterie sur le sujet. »

À Mediapart, l'association affirme avoir engagé « en janvier » 2018, après échanges avec la CNCCFP, une discussion avec les services fiscaux pour « confirmer la bonne application de la loi ». « Quelle que soit la réponse, la bonne foi de l’Ère du Peuple n’est pas en cause », ajoutent ses responsables, concédant un « montage artisanal » : « Il n'y pas eu de questionnement là-dessus pendant la campagne, mais absolument pas de volonté de ne pas payer. »

Vient une seconde question, plus délicate encore. La commission ayant jugé 190 000 euros de factures injustifiées, cela signifie-t-il pour autant que l’association a cherché à s’enrichir à bon compte pendant la campagne ? Sur les prestations intellectuelles, d’abord, la CNCCFP note que le prix facturé au candidat comprend la rémunération des salariés de L’Ère du peuple (avec les cotisations), mais aussi « une majoration variable » selon les individus mobilisés. Les missions du « responsable de projet de communication » étaient ainsi facturées 70 euros de l'heure (pour réfléchir par exemple à la bonne implantation du “point fixe” de La France insoumise lors des manifestations contre la loi El Khomri…), celles du stagiaire 10 euros. Or la CNCCFP n’a pas trouvé « d'élément de nature à justifier ces majorations ». Surcoût estimé : 152 000 euros.

Une des factures de l'association L’Ère du peuple. © Document Mediapart Une des factures de l'association L’Ère du peuple. © Document Mediapart

D’habitude avare de commentaires, le président de la CNCCFP, François Logerot, a ainsi lâché sur France Inter : « Ces facturations à l’équipe de campagne ne nous ont pas paru justifiées par une valeur ajoutée. »

Neuf factures de l’association, relatives à des locations de matériel (ordinateurs en particulier), ont par ailleurs été biffées des dépenses remboursables au candidat. « Initialement loués [par L’Ère du peuple – ndlr] ou acquis à titre gratuit », ces matériels étaient « facturés [à l’équipe de campagne] à prix coûtant », pointe la CNCCFP.

Auprès de Mediapart, l’équipe de Jean-Luc Mélenchon réfute pourtant toute volonté, chez les responsables de L’Ère du peuple, de « surfacturation ». « Je n'utiliserais pas ce terme, proteste Manuel Bompard. Sur des refacturations [de L’Ère du peuple vers le candidat – ndlr], il y a des différences d’appréciation entre la commission et nous. Pour nous, les choses sont assez simples : on a refacturé des salaires. Pour la refacturation des salaires, on s’est appuyé sur les chiffres utilisés dans les sociétés d’intérim, où vous refacturez les salaires avec un facteur entre 2 et 3. Nous, on a utilisé un facteur un peu supérieur à 2,5, qui permet de prendre en compte les dépenses courantes de l’association qui s’ajoutent aux salaires, type le loyer, l’entretien, les fluides, le chauffage, des choses comme ça. »

Selon lui, L’Ère du peuple était surtout soucieuse de ne pas « sous-facturer » ses prestations, au regard des tarifs du marché : « Le principal écueil à éviter était de procurer au candidat un avantage en provenance d’une personne morale, prohibé. » Faute de publication des comptes de l’association, les simples citoyens seront cependant bien en peine de s'informer sur l'existence d'un bénéfice – ou non – dégagé pendant la campagne.

À vrai dire, la logique aurait sans doute voulu que L’Ère du peuple soit un parti politique en bonne et due forme, avec toutes les garanties de transparence et de contrôle afférentes : publicité des comptes chaque année, transmission à la CNCCFP, obligation pour le trésorier de répondre aux questions de la commission et de lui fournir les pièces demandées, plafonnement des dons, interdiction des dons de personnes morales, obligation en période présidentielle de fournir la liste des dépenses engagées en faveur d’un candidat, etc.

Le choix de fonctionner comme une simple association a été motivé, selon Manuel Bompard, par des considérations politiques. « C’était un choix politique de déposer une candidature hors cadre de parti, avance-t-il. Et puis, au moment où on initie la campagne, la période de campagne officielle n’est pas ouverte [elle débute le 1er avril 2016 – ndlr], or vous avez des frais à engager, notamment pour la mise en ligne d’une plate-forme numérique, vous devez avoir une structure pour vous occuper de ça. » Le parti La France insoumise est toutefois créé dès décembre 2016.

Dans une réponse écrite à Mediapart, L’Ère du peuple explique ainsi le choix de son statut (et son maintien encore aujourd’hui) : « Les micro-partis ont très mauvaise presse. Ils permettent de bénéficier du financement public par le biais du crédit d’impôt sur les dons aux partis politiques. L’Ère du peuple n’a pas voulu entrer dans ce système. » N’aurait-il pas suffi de refuser les dons ?

Interrogée sur le manque de transparence, elle nous rétorque : « Les comptes de L’Ère du peuple sont totalement transparents car les factures émises dans le cadre de la campagne ont toutes, sans exception, été transmises à la CNCCFP. » Mais quid de la vérification de ses financements (les dons aux partis politiques sont plafonnés à 7 500 euros par personne et ceux des personnes morales interdits), d'ordinaire assurée par la commission ? « Si la commission nous demandait la liste des donateurs, on lui donnerait. Il n’y a aucune volonté de contourner cela. » Heureusement, toutefois, que le contrôle des partis ne repose pas sur le seul volontariat…

Aujourd'hui, L’Ère du peuple poursuit tranquillement sa mission, tout en refusant d'être assimilée au « micro-parti » de Mélenchon, et en s'articulant avec les actions du parti La France insoumise. Les passerelles entre les deux structures, dont le siège social est inscrit à la même adresse, existent. Du matériel informatique – acheté par L’Ère du peuple pour le louer « à prix coûtant » à l'équipe de Jean-Luc Mélenchon – est par exemple reloué aujourd’hui à La France insoumise. À quel tarif ? « Nous allons interroger la Commission sur le bon prix de location car comme les candidats, les partis politiques ne peuvent bénéficier de prix avantageux », répond l'association. Qui n'en a pas fini avec la CNCCFP.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Nous travaillons sur l'organisation de la campagne de Jean-Luc Mélenchon depuis plusieurs semaines sur la base de documents et témoignages. Deux autres journalistes de Mediapart, Mathilde Goanec et Dan Israel, nous ont accompagnés dans nos recherches.

Nous nous sommes entretenus avec Manuel Bompard, directeur de la campagne présidentielle, le 14 février. Après plusieurs sollicitations auprès de Bastien Lachaud, député et trésorier de l'association L’Ère du peuple, cette association a finalement accepté de répondre à nos questions mercredi 28 février (par écrit puis par téléphone). D'autres participants de la campagne ont été interrogés.

Contacté en février, Alexis Corbière nous a renvoyé sur Manuel Bompard. Malgré de nombreuses relances, Sophia Chikirou n'a jamais retourné nos appels et SMS.

Après notre première publication sur les décisions de la CNCCFP, Me Raquel Garrido, avocate et chroniqueuse sur la chaîne C8 de Vincent Bolloré, nous adressait une étonnante « mise en demeure » visant à conditionner la parution de nos « articles ultérieurs ». Le 20 février un autre avocat, Me Mathieu Davy, présentant un pouvoir consenti par Jean-Luc Mélenchon, nous a adressé un droit de réponse de son client sur le même sujet. Si nous avons publié cette lettre, nous n'avons pas donné suite à l'intervention de Me Garrido.

Le chef de file de La France insoumise, un des principaux opposants à Emmanuel Macron, concentrerait-il les investigations de la presse au sujet des dépenses de campagne ? La thèse a été diffusée ces derniers jours par plusieurs militants insoumis. Pour rappel, pour ne reprendre que les trois autres principaux candidat de la dernière élection présidentielle, voici un échantillon d'enquêtes de Mediapart sur les coulisses de l'élection :

- La levée de fonds hors norme d'Emmanuel Macron pour financer sa campagne ;

- L'argent russe du FN et les coulisses du parti pendant la présidentielle ;

- Le trésor de guerre de François Fillon.

Enfin, précisons que le compte de Jean-Luc Mélenchon est le premier rendu accessible par la CNCCFP. Mediapart ayant effectué la première demande de consultation de la presse française, en juillet dernier (en même temps que nous avons demandé la communication des comptes de Macron, Le Pen, Fillon et Hamon), nous sommes logiquement les premiers, ce lundi 12 mars, à avoir pu le consulter.