Affaire Baupin: une quatrième plainte a été déposée

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Véronique Haché, ancienne conseillère de Bertrand Delanoë, a porté plainte pour tentative d’agression sexuelle. « Il faut que toutes les femmes sachent qu’il ne faut pas avoir peur et qu’on se serre les coudes », explique-t-elle à Mediapart et France Inter.

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C’est un nouveau témoignage qui vient s’ajouter aux 13 déjà recueillis par Mediapart et France Inter. Véronique Haché, actuelle directrice d'Autolib’ à Paris, a porté plainte en juin contre Denis Baupin, dans le cadre de l’enquête préliminaire en cours pour harcèlement et agression sexuels, et appels téléphoniques malveillants. Les faits sont prescrits mais « ce n’est pas à moi de m’autocensurer », explique l’ancienne conseillère transports de Bertrand Delanoë. « Il faut que toutes les femmes sachent qu’il ne faut pas avoir peur et qu’on se serre les coudes », raconte-t-elle à Mediapart et France Inter.

Début juin, trois responsables écologistes, la députée Isabelle Attard, l'adjointe au maire du Mans Elen Debost et la secrétaire nationale adjointe d'Europe Écologie-les Verts Sandrine Rousseau, avaient déjà annoncé avoir porté plainte pour harcèlement sexuel ou agression sexuelle. Au total, Mediapart et France Inter ont recueilli 14 témoignages de femmes visant le comportement du député Denis Baupin.

Denis Baupin en 2012 © Reuters Denis Baupin en 2012 © Reuters

Cette fois, les faits remontent à 2004. Véronique Haché vient d’être embauchée pour trois ans comme conseillère transports au cabinet du maire de Paris, le socialiste Bertrand Delanoë. Elle travaille quasi quotidiennement avec l’élu Vert adjoint aux transports, Denis Baupin. Un jour de juillet 2004, en fin de journée, celui-ci vient la retrouver dans son bureau, a-t-elle expliqué à la Brigade de répression de la délinquance contre la personne, chargée de l’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris. Une visite imprévue et inhabituelle au cours de laquelle il suggère, à plusieurs reprises, qu’ils aient une relation sexuelle, selon son récit.

« J’ai mis plusieurs minutes à me dire : “Mais qu’est-ce qu’il veut ?” Je ne m’attendais pas du tout à ce genre de propositions sur mon lieu de travail », se souvient-elle aujourd’hui. Elle finit par lui demander de quitter la pièce. À l’époque, elle n’en parle à personne, pas même à Bertrand Delanoë. Mais, quelques semaines plus tard, après avoir reçu, dit-elle, des textos de Denis Baupin suggérant de nouveau qu’ils aient une relation sexuelle, elle décide de quitter le cabinet du maire de Paris. Ce qui sera effectif en octobre 2004, cinq mois seulement après son embauche.

C’est la publication de la première enquête conjointe de Mediapart et de France Inter qui l’a fait sortir du silence. Et plus précisément la défense de Denis Baupin, qui a évoqué dans un entretien à l’Obs du « libertinage incompris ». Pourtant, elle ne connaissait pas les femmes qui ont témoigné – Véronique Haché n’est pas et n’a jamais été adhérente des Verts. Elle a en revanche été candidate PS aux législatives de 2007 et aux municipales de 2008 à Yerres (Essonne). « Cette ligne de défense était assez choquante, explique-t-elle. Pour le libertinage, il faut être deux. C’est encore une façon de renvoyer aux femmes une image d’elles négative sur le thème : “Tu n’es pas assez intelligente pour comprendre ce que je veux faire.” »

Et tant pis si les faits sont prescrits – pour un délit, la prescription est de trois ans. « Ce n’est pas à moi de m’autocensurer. Je porte plainte et je veux que le système judiciaire vienne me dire à moi que c’est prescrit. Ce n’est pas à moi de décider », explique Véronique Haché.

Le témoignage audio de Véronique Haché

Mediapart/France Inter

Longtemps, elle a pourtant hésité à parler à la presse. Elle a réservé son témoignage pour la police et la justice. Elle ne voulait pas qu’il soit rendu public. Elle a finalement changé d’avis. Pour que cette affaire soit utile « à toutes les femmes ». Bien au-delà, évidemment, du cas de Denis Baupin, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions (voir notre boîte noire).                                 

« Quand quelqu’un va déclarer le vol de son sac à main ou de sa mallette au commissariat, dit Véronique Haché, la première chose qu’on lui dit, ce n’est pas “vous êtes sûr que vous avez été assez prudent ?”, alors qu’en général les femmes, quand elles témoignent sur des sujets de harcèlement, la première chose qu’on leur renvoie, c’est : “T’es sûre que tu l’as pas cherché ?” ou “t’es sûre que c’est vrai ?” »

« On est entouré par un système et par un dispositif professionnel et social qui fait qu’on renvoie chaque fois aux femmes la responsabilité de la prise de parole, poursuit Véronique Haché. Je pense qu’il faut que toutes les femmes sachent qu’il faut y aller, qu’il ne faut pas avoir peur et qu’on se serre les coudes. »

Il y a un an, cette fonctionnaire de 50 ans a créé une association pour lancer un outil numérique, un site ou une application mobile, pour que les femmes témoignent d’un fait de harcèlement ou d’une agression dans la rue, avec un pictogramme et grâce à la géolocalisation. « Cela peut être une façon de mesurer ce qui se passe. Une sorte d'AirParif [l’outil de mesure de la pollution à Paris – ndlr] du harcèlement », explique Véronique Haché, qui n’a pas encore convaincu les entreprises privées qu’elle a démarchées.

Dans le cadre de la seule affaire Baupin, plus d’une dizaine de femmes sont allées témoigner de faits pouvant relever de harcèlement et d’agressions sexuels auprès des enquêteurs. Mais la très grande majorité porte sur une période couverte par la prescription. Le député, qui a dû démissionner de la vice-présidence de l'Assemblée nationale, a quant à lui été auditionné début août, sur deux jours. Il nie les faits qui lui sont reprochés. D’après une source proche de l’enquête, il a apporté à la BRDP son téléphone dans lequel il affirme avoir conservé de très nombreux textos, et qui est toujours en cours d’examen. Il a également demandé l’audition de plusieurs témoins confortant sa version des faits. Deux des plaignantes, Sandrine Rousseau et Elen Debost, ont quant à elles été de nouveau entendues en août.

Au terme de l'enquête préliminaire, le parquet de Paris tranchera entre trois possibilités : le renvoi devant un tribunal correctionnel ; l'ouverture d'une information judiciaire, confiée à un juge d'instruction ; un classement sans suite. Cette dernière hypothèse n’est pas à exclure en raison du délai de prescription de trois ans qui, même si les faits devaient être établis par l’enquête, empêcherait toute mise en cause pénale.

Les premières femmes témoins, elles, ont récemment raconté la difficulté d'avoir osé parler publiquement. « En ce moment, je nous appelle les “baupinettes”. C’est très moche comme mot mais j’ai l’impression de ne porter que cela sur le front, a ainsi raconté Elen Debost, dans le cadre d'un atelier contre le sexisme lors des Journées d'été d'EELV fin août. On a peur tout le temps. On a mal partout. J’ai mal au dos. Annie [Lahmer] a un torticolis. Sandrine [Rousseau] doit prendre des petits cachets et Isabelle [Attard] s’est cassé le pied. C’est dur. » « La question qu'on nous pose systématiquement, c'est “pourquoi n'avez-vous pas parlé plus tôt ?”. Mais on a parlé ! En réalité, on a tout le temps tort… On ne sait jamais à quel moment on peut parler », a raconté Isabelle Attard. Avant que Sandrine Rousseau ne prévienne :  « Toutes les quatre, on s’est dit qu’on allait arrêter la politique. »

L'atelier sur le harcèlement à Lorient

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J'ai contacté l'avocat de Denis Baupin, Emmanuel Pierrat, par mail pour lui demander si lui ou son client souhaitait réagir à cette quatrième plainte. Il n'a pas donné suite.

Mardi, après la publication de cet article, il a publié un billet sur Facebook : Denis Baupin « n’entend donc pas commenter ces accusations dans un autre cadre que celui de l’enquête judiciaire à laquelle il a réservé ses explications. (...) Monsieur Denis Baupin tient à réaffirmer son innocence et qu’il se réserve le droit en temps utile de déposer plainte contre les dénonciations calomnieuses, dans le souci de faire rétablir la vérité et son honneur. »

Depuis le début de cette enquête, Denis Baupin, qui a déposé une plainte avec constitution de partie civile contre Mediapart et France Inter pour diffamation, a systématiquement refusé de répondre à nos questions - toutes les explications sont à retrouver, ici, en accès libre.