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Mediapart sam. 1 oct. 2016 1/10/2016 Édition de la mi-journée

Presse: notre lettre ouverte aux Etats généraux

13 octobre 2008 | Par Edwy Plenel et François Bonnet

Nicolas Sarkozy organise des Etats généraux de la presse. Il en a fixé les objectifs, il en choisit les responsables, il en arbitrera les propositions. La procédure est opaque, ses conseillers, officiels ou occultes, s'affairent. Bref, ces prétendus Etats généraux contredisent tous les principes de transparence de la vie publique. Mediapart appelle tous les professionnels à imposer de véritables Etats généraux. Lire aussi l'analyse de François Bonnet:

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Nous sommes journalistes. Notre métier est l’information, c’est-à-dire la libre enquête sur tous les faits qui conditionnent la vie publique. C’est un travail qui nous oblige, car il est au cœur d’un enjeu qui nous dépasse: la démocratie.

Les droits et devoirs de notre profession ne sont pas un privilège, mais une responsabilité envers les citoyens. La déclaration qui vaut charte déontologique pour les journalistes européens l’énonce clairement : «La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics.» Tout simplement parce que les journalistes sont à la fois dépositaires, instruments et gardiens d’une liberté qui ne leur appartient pas : «Le droit à l’information, à la libre expression et à la critique est une des libertés fondamentales de l’être humain, rappelle le même texte, adopté en 1971 à Munich par nos fédérations et organisations professionnelles. De ce droit public à connaître les faits et les opinions procède l’ensemble des devoirs et des droits des journalistes.»

Nous sommes journalistes, et nous ne comprenons pas ce que divers représentants de notre profession sont en train de laisser faire. Nous ne comprenons pas comment l’avenir de notre métier peut être confié à une procédure qui est la négation même des principes que nous venons d’évoquer. Nous voulons parler de ces Etats généraux de la presse, initiés, convoqués et organisés par le président de la République française dont les quatre groupes de travail commencent aujourd’hui à se réunir.

Les Etats généraux qui, en 1789, abolirent les privilèges, adoptèrent la déclaration des droits de l’homme et instituèrent une assemblée constituante, étaient autrement démocratiques, transparents et pluralistes que la caricature qui nous est aujourd’hui proposée. «La publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple», affirmait en août 1789 Jean-Sylvain Bailly, président du tiers état et premier maire de Paris, résumant d’une phrase cet enjeu crucial où la liberté de la presse garantit celle des citoyens. Citant cette sentence dans son Histoire des médias (Ed. du Seuil, 1990), l’historien et praticien des médias Jean-Noël Jeanneney ajoute ce commentaire : «Il ne suffit pas de dire que désormais la souveraineté ne tombe plus d’en haut, et qu’elle procède du peuple ; il faut que tout se fasse en public, sous le regard attentif et sévère des citoyens.» De fait, en 1789, les Etats généraux donnèrent lieu à l’expression publique de revendications par les cahiers de doléances, à la désignation pluraliste de représentants par l’élection de députés, à la confrontation transparente des opinions dans des assemblées ouvertes, à l’élaboration patiente de consensus légitimes sanctionnés par des votes. 

Faut-il avoir perdu confiance en nous-mêmes, en l’ambition de notre métier et en l’exigence démocratique qui le fonde, pour accepter de cautionner, à plus de deux siècles de distance, une mise en scène où tous ces principes sont piétinés? Sous couvert de république, la procédure est monarchique. C’est le président de la République qui, seul, décide, choisit, arbitre. Ainsi le pouvoir exécutif, en son expression à la fois la plus symbolique et la plus sommaire, s’arroge sans partage le droit de décider ce qui sera bon pour ceux qui, dans ce pays, font profession d’informer.

Il s’agit de «ma proposition», a insisté Nicolas Sarkozy dans son discours d’ouverture, le 2 octobre. Le «comité de pilotage», dont il a désigné seul les quatre membres sans aucun critère transparent ni procédure publique, sera coordonné par «mon cabinet», a-t-il ajouté, ne citant qu’ensuite, et donc dans une explicite soumission hiérarchique, la ministre de la culture et de la communication ainsi que la direction du développement des médias qui dépend du premier ministre. Ce comité est chargé de lui faire des «propositions» qui, a-t-il précisé, «tiendront compte [des] suggestions» des professionnels, formule aussi vague dans l’énoncé que souple dans l’exécution. Mais, au final, c’est lui et lui seul qui fera le tri : «J’écouterai et je tiendrai compte de ce qui sera dit.» On a connu engagement plus contraignant…

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Mediapart, en la personne de son directeur éditorial, François Bonnet, a été invité à participer aux Etats généraux de la presse. Cette invitation a été faite sous forme de courriel privé, la veille du discours de lancement prononcé à l'Elysée par Nicolas Sarkozy, le 2 octobre. Elle émane de Bruno Patino, ancien membre du directoire du groupe Le Monde et nouveau directeur de France Culture, choisi par le président de la République pour piloter l'un des quatre pôles, celui ayant pour thème «Le choc d'Internet: quels modèles pour la presse écrite?». Depuis, aucun ordre du jour n'a été précisé et aucun rendez-vous n'a encore été fixé. Quand ce sera le cas, nous irons y défendre la position de principe ici expliquée, en espérant convaincre les autres professionnels présents de l'adopter. Parallèlement, nous allons élaborer les deux cahiers de doléances de Mediapart: celui de notre équipe et celui de nos lecteurs, sachant que la liberté de la presse est un bien public.