Bure: «Nous sommes tous des tombeurs de mur»

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Audience très politique, mardi 13 février, au tribunal de grande instance de Bar-le-Duc, où étaient jugés deux hommes pour la démolition d’un mur érigé par l’agence des déchets nucléaires dans une forêt de la Meuse, ainsi qu’un troisième militant, pour la publication d’un billet de blog sur Mediapart.

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Bar-le-Duc (Meuse), envoyée spéciale.-  C’est mardi gras et dans la salle d’audience correctionnelle du tribunal de grande instance de Bar-le-Duc, la métaphore animalière hante l’esprit du procureur de la République, Olivier Glady. Le tribunal juge ce matin-là deux hommes retraités, tous deux prénommés Christian, militants antinucléaires accusés d’avoir participé en août 2016 à la démolition du mur de béton que l’agence des déchets radioactifs, l’Andra, avait érigé dans le bois Lejuc en prévision de travaux de reconnaissance liés au projet de centre d’enfouissement des rebuts nucléaires, Cigéo.

Ils sont poursuivis pour dégradation de bien d’autrui et refus de prélèvement ADN. Lors de la destruction des plaques de béton, plusieurs centaines de personnes étaient présentes, dont une grande partie arboraient des masques de hibou, l’animal totem des défenseur·e·s de la forêt et opposant·e·s au centre de déchets nucléaires. « Les fameux hiboux, qu’est-ce qu’ils assument ?, tonne le procureur. Je ne vois devant le tribunal que deux prévenus qui ont eu la maladresse ou l’imprévoyance de ne pas se masquer. Les 198 autres sont bien planqués. S’ils sont dans la salle, je veux bien m’asseoir quelques minutes pour les laisser s’avancer. Si ce sont des volatiles, plutôt que des chouettes de Minerve, ce sont des nuées de moineaux qui s’envolent dès que les gendarmes arrivent. »

Les travées de la petite salle du tribunal débordent de monde. Beaucoup de militant·e·s, plutôt jeunes, et aussi une rangée de gendarmes en uniforme assis dans le public. Cinq heures d’audience, et un face-à-face se construit peu à peu entre le procureur de la République et les opposant·e·s assis·e·s dans la salle, dont certain·e·s participent à l’occupation du bois Lejuc. L’huissier fait régner l’ordre dans les bancs, intime le rangement de quelques téléphones portables et escorte vers la sortie les personnes jugées trop bruyantes par le juge.

Lucie Simon, avocate des prévenus : « Ceci est un procès politique. La manière dont l’enquête a été menée est à charge. Il y a une confusion entre l’État nucléaire et le procureur de la République. » Ce dernier lui répond directement : « J’apprends aujourd’hui que je suis un vassal de l’État nucléaire », mais « quand le ministère public agit en rapport avec une poursuite, c’est une action positive ». Il tient ensuite à « restaurer son honneur » en affirmant avoir « infligé » de nombreuses plaintes sans suite à l’Andra et aux gendarmes : « Pour une poursuite ouverte, il y en a cinq ou six sans suite », décompte-t-il.

Christian Vincent et un militant anti-Cigéo, le 13 février 2018 (JL) Christian Vincent et un militant anti-Cigéo, le 13 février 2018 (JL)

Dans son réquisitoire, il explique : « Quand j’ai pris la décision de mener ce dossier à terme, je me doutais que cela secouerait la sphère des opposants, en raison de sa dimension symbolique. Il ne faudrait quand même pas comparer le bois Lejuc au mur de Berlin et au rideau de fer… » Sa haute silhouette, légèrement voûtée, domine depuis son estrade les deux prévenus qui paraissent tassés sur leur siège et le regardent, l’air soucieux.

Un peu plus tard, il critique à haute voix les militant·e·s anti-Cigéo qui « se font justice eux-mêmes » : « Qui les a désignés ? Quelle est leur légitimité électorale ? Je ne me souviens pas avoir jamais été consulté sur la désignation de gardiens. Qui vous a instaurés nos gardiens ? »

Les deux hommes jouent, eux aussi, une partition très engagée. Exerçant leur droit au silence, ils refusent de répondre aux questions du juge et lisent chacun une déclaration. « Je ne suis pas coupable, je n’ai pas dégradé le mur. Oui, j’étais dans les bois. Je suis fier de cette action et je m’y associe », explique Christian Vaugin. « La Meuse n’a-t-elle pas assez de tombes qu’il lui faille en plus un tombeau radioactif ? » Quant à son refus de prélèvement ADN, il explique : « Quand on m’a présenté les photos, au premier regard j’ai compris que ce n’était pas moi. J’ai accepté qu’on prenne ma photo et mes empreintes mais pas l’ADN, trop intrusif dans mon intimité. » Christian Vincent est aussi catégorique : « Je déclare ne pas avoir participé à cette démolition. Par contre, je salue ceux qui l’ont fait. » Les discours sont salués par de longs applaudissements. Ils suscitent la colère de l’avocate de la partie civile : « Le tribunal n’est pas une tribune. Quand je parle, on me demande de parler plus fort. Mais on n’est pas dans une salle de spectacle ! »

Devant le tribunal de grande instance de Bar-le-Duc, 13 février 2018 (JL). Devant le tribunal de grande instance de Bar-le-Duc, 13 février 2018 (JL).

Leur témoin, Jean-Marc Fleury, président d’Eodra, l’association des élus contre l’enfouissement des déchets nucléaires, et ancien maire de Varney : « Nous sommes tous des tombeurs de mur. Est-ce un délit ? Je ne le crois pas. Cette émotion est difficilement compréhensible si on ne l’a pas vécue. La chute de ce mur, c’est un fait marquant de vingt ans de lutte. Le citoyen a le droit, le devoir parfois, de s’opposer à un projet d’État. »

Christian Vincent est soupçonné d’être un instigateur de la démolition du mur, car les gendarmes croient le reconnaître sur une photo où un homme sous un bonnet tend le doigt devant lui. Comme s’il donnait des indications, commente son dossier pénal. « Ou comme s’il demandait une cigarette », se moque son avocate, ce qui fait pouffer de rire une jeune femme dans le public, aussitôt expulsée de la salle. Christian Vaugin, instituteur à la retraite, est identifié sur une photo par un enquêteur « alors qu’avec d’autres il tire sur une corde pour faire tomber des éléments du mur en béton ». Mais l’accusé dément formellement. Il porte des lunettes, contrairement à l’homme sur l’image prise par l’hélicoptère des gendarmes.

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