Face à la Nuit debout, le pouvoir socialiste n'a pas grand-chose à dire

Certains ministres y ont passé une tête, d’autres y voient une jeunesse qu’il faut au mieux « écouter », mais au fond, François Hollande et son gouvernement n’ont pas grand-chose à lui dire. Entre la Nuit debout et le PS, le fossé a des allures d’abîme. 

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Et si c’était l’erreur de trop ? Depuis le début du mouvement contre la loi El Khomri sur le travail, François Hollande et son gouvernement craignent que la mobilisation emporte définitivement le quinquennat et achève la rupture entre les électeurs de 2012 et le président de la République. Le lancement des Nuits debout n’a rien arrangé. Tout à coup, ont émergé sur la scène publique de nouveaux visages, de nouvelles pratiques, une culture politique en construction tellement étrangère à celle de Solférino qu’oser la comparaison prête déjà à sourire. 

Plusieurs responsables socialistes ont pourtant fait le déplacement à Paris, place de la République, pour voir ce qui s’y discutait. Les secrétaires d’État Axelle Lemaire (Numérique) et Thierry Mandon (Enseignement supérieur) y ont fait un tour. D’autres responsables de la majorité se sont « déguisés », selon l’expression de l’un d’entre eux, pour passer incognito. Et les propos qu’ils y ont entendus ont beau être extrêmement critiques à l’encontre de la politique menée par le gouvernement, le mot d’ordre est passé dans les rangs : pas de moquerie, pas de critique, montrer son intérêt et son respect. Quitte à faire comme si le mouvement ne visait pas, pour partie, à balayer la vieille politique dont ils sont les représentants. 

« C'est une nouvelle forme de mobilisation qui mérite respect et considération, explique-t-on à l'Élysée. Le président préfère toujours que la jeunesse se mobilise, s'exprime, y compris de façon critique, plutôt qu'elle se taise ou vote pour les extrêmes. C'est un mouvement qui nous stimule plus qu'il nous inquiète. » « Dans les échanges qui ont lieu sur la place de la République, il y a quelque chose qui ressemble profondément à la démocratie participative », a lancé la ministre de l’écologie Ségolène Royal, qui en avait fait un axe de campagne en 2007. « C'est le mouvement de la repolitisation », a aussi dit Jean-Christophe Cambadélis, qui prétend être passé place de la République. Mais, dit-il, personne ne l’y a reconnu… 

Mais le pouvoir est souvent démuni face aux nouvelles formes de mobilisation qui émergent depuis plusieurs années, et notamment sur Internet. La pétition « Loi travail non merci » qui a recueilli plus d’un million de signatures l’a pris de court. En privé, le président de la République François Hollande s’en est étonné, surpris de découvrir un monde qui lui est spontanément totalement étranger, demandant à son entourage de lui expliquer et de lui montrer les vidéos sur YouTube. « C’est un peu comme avec Jacqueline Sauvage », a-t-il dit à un député venu le rencontrer. À un autre visiteur, il a glissé à propos de Nuit debout : « Mais ce sont quelques milliers de personnes… Le 11 janvier, il y avait 4 millions de personnes dans la rue. » Caroline Fourest, très écoutée par le pouvoir, estime également que « notre mouvement Indignés à nous a été la marche du 11 janvier »

Jeudi 31 mars, place de la République à Paris © CG Jeudi 31 mars, place de la République à Paris © CG

Surtout, sur le fond, le PS et l’exécutif n’ont pas grand-chose à dire aux milliers de personnes qui ont passé quelques heures de Nuit debout, à Paris ou en région. « Il faut les écouter et on ne l'a peut-être pas assez fait, explique Axelle Lemaire, secrétaire d’État au numérique. J'ai le sentiment quand on interroge les personnes qui prennent part à ces événements qu'il y a un désenchantement, une désillusion voire une défiance vis-à-vis des responsables politiques. » 

« Il s’agit d’un mouvement polymorphe et donc très difficile à saisir, surtout pour une gauche institutionnelle qui n’aime pas ce qui est plastique, analyse un ministre socialiste. Mais la toile de fond, c’est bien l’atrophie démocratique du pays. Pour y répondre, il faudrait déjà dire que quelque chose cloche dans notre architecture démocratique. Or nous, nous avons abandonné la question démocratique… »

« Nous ne découvrons pas la crise de la représentation démocratique avec Nuit debout, estime un proche de François Hollande. Le débat entre démocratie directe et démocratie représentative date de la naissance de la démocratie ! Là, la question se matérialise dans l'espace public et c'est une bonne chose. Le pire, c'est une critique de la démocratie qui n'est pas démocratique. » Avant d'égrener les quelques réformes institutionnelles menées depuis le début du quinquennat, comme le non-cumul des mandats, la parité aux élections départementales ou la transparence de la vie publique, et de rappeler que le président a choisi de « consulter le peuple sur Notre-Dame-des-Landes ». « Il faut peut-être faire davantage », concède cependant l'Élysée.

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