François Hollande dresse un bilan immodeste et borné de son action

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Dans son livre Les Leçons du pouvoir, l’ancien président défend mordicus son action au pouvoir et attribue la responsabilité de ses déboires aux frondeurs. Sans convaincre.

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Benoît Hamon jure qu’il n’y a pas jeté un œil. La France insoumise, qu’elle n’a « pas de temps à perdre » avec ça. Qui lira, finalement, le livre de François Hollande, à part une poignée de journalistes politiques ? Cette semaine, la quasi-totalité de la presse lui a pourtant fait la part belle. À commencer par le quotidien Libération qui consacrait mardi un portrait au « bonhomme d’État », ainsi que deux belles pages pour faire écho à ses confessions. Jeudi, L’Obs offrait sa Une au visage poupin de l’ancien président, lui ouvrant ses colonnes pour un « entretien exclusif » flanqué d’une gentille critique du fameux ouvrage.

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Certes, Les Leçons du pouvoir (Stock) est, de par l’identité de son auteur, un petit événement éditorial. Mais la lecture du plaidoyer d’un président ayant quitté le pouvoir discrédité au point de n’avoir pu se présenter à sa propre succession – une première sous la Ve République – a quelque chose de déstabilisant. Voire de désagréable, quand l’intéressé chausse en plus ses gros sabots pour faire son autopromo.

Évidemment, l’enjeu est d’importance pour François Hollande : éviter que l’Histoire ne retienne de son action que l’impitoyable compte rendu de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, publiée fin 2016, ce livre qui lui a coûté cher politiquement et fut le déclencheur de son empêchement. Mais il y a du pathétique dans cette tentative de rachat d’un quinquennat calamiteux. Car plutôt que nous instruire des « leçons » qu’il tire de ce mandat erratique, l’ancien chef de l’État préfère en donner à tous ceux qui ont alerté durant son quinquennat de l’issue nécessairement tragique d’une orientation politique mortifère pour la gauche.

Quatre cents pages pour convaincre ses nombreux contempteurs qu’il n’a, en fait, presque jamais eu tort et même eu presque toujours raison… Les millions d’électeurs perdus, les 50 000 militants socialistes évaporés, les 260 députés défaits et les 355 conseillers régionaux du PS rescapés – désormais moins nombreux que ceux du FN – apprécieront.

L’exercice d’autosatisfaction est rarement convaincant mais, dans le genre, l’introduction de ces Leçons est un petit morceau de bravoure. François Hollande y dépeint son dernier jour à l’Élysée. Ses secrétaires qui le « regardent les larmes dans les yeux », ses derniers selfies avec les huissiers… Celui qui n’a « pas l’habitude de [se] ménager » montre pourtant pas mal d’indulgence envers sa propre personne. Il en est persuadé : « les faits sont là, ils parlent d’eux-mêmes ».

L’ancien président socialiste a laissé à son successeur une France en bien meilleur état que celui dans lequel il l’avait trouvée. Une France « de nouveau respectée », « redressée », « modernisée » et « amélioré[e] » dans sa démocratie. « Avec le temps, [le bilan] se défendra tout seul », croit-il. En attendant, il consent à donner un petit coup de pouce à l’évidence.

Il a beau être « un homme comme les autres », François Hollande ne cache pas qu’avant de sauver la France, il a d’abord beaucoup œuvré pour le reste du monde. Le « courage » de l’intervention au Mali qui a retrouvé « avec nous son intégrité et sa dignité », mais aussi l’Ukraine où, grâce à lui, « le pire a été évité ». Ou encore l’accord de Paris sur le climat, qui « fut un succès de notre diplomatie mondiale ».

François Hollande © Reuters François Hollande © Reuters

Le président normal a aussi sauvé l’Europe aux côtés d’« Angela », « Barack » et « Mario ». Avec la chancelière allemande, il a évité in extremis l’explosion de la zone euro. C’est lui qui a aidé Alexis Tsipras à avaler « courageusement » la pilule du plan de sauvetage de la Troïka. Et pour quel résultat : « [En Grèce] la croissance est revenue. Elle a de nouveau accès au crédit international. Les taux d’intérêt qu’elle obtient sur sa dette n’ont plus rien d’usuraires », écrit-il tranquillement, sans une pensée envers les dégâts de l’austérité pour le peuple grec, qui faisaient aussi partie de l’équation.

En France, le chef de l’État n’a pas moins brillé – mais dans l’ombre. Il a géré d’une main de maître les attentats, s’est dépêtré de ses histoires d’amour rendues publiques contre son gré – référence à « la souffrance de Valérie », hommage rendu à Ségolène Royal, « mère formidable », clin d’œil à « Julie la militante ».

Côté économique et social, il a renvoyé dans ses pénates une Cour des comptes qui lui conseillait de réduire les dépenses de 18 milliards, en évitant l’austérité au pays, et même en le sortant de l’ornière du chômage – un peu tard, certes, mais tout de même.

On peut aussi le remercier d’avoir préservé le Smic, les minima sociaux ou le statut de la fonction publique. D’avoir fait reculer « les inégalités de revenus et de patrimoine » (et tant pis si la réalité tend à montrer le contraire). D’avoir su « conjuguer souplesse et sécurité » dans sa réforme du marché du travail, « un compromis social-démocrate » même. Sous la plume de Hollande, même la généralisation du travail du dimanche semble parée de toutes les vertus : « Aujourd’hui, qui peut contester qu’il a permis un réel progrès pour les consommateurs comme pour les salariés ? »

Il faut parfois être aidé pour saisir la richesse d’une œuvre. Ainsi sa réforme territoriale n’est rien de moins que « la plus grande réforme (…) depuis les lois de décentralisation de 1982 ». Oui, il « continue de croire à la vertu du dialogue social ». Qu’importe, semble-t-il, si son mandat a été marqué par une utilisation poussée de l’article 49.3 contre sa propre majorité, et par le développement d’un contrôle policier des contestations. Il assume, et récuse les procès en « immobilisme », qui ne serait que le fait d’un « acharnement moutonnier » de la presse.

La preuve, Hollande a chapitré son récit avec des verbes tous dans le registre de l’action. Dix-huit, en tout. De « Présider » à « Espérer », en passant par « Regretter » ou « Faire face ». Dans celui intitulé « Choisir », il explique qu’on se serait trompé en prenant pour de « l’irrésolution » sa « réflexion », et pour de « l’embarras » sa « sagesse ». Lui se décrit d’ailleurs comme l’homme « des décisions majeures ».

Au titre des malentendus, il y a Florange – non, il n’a jamais promis que les hauts fourneaux repartiraient – et « contrairement à une impression faussement relayée, [l’entreprise] a été sauvée ». Il y a aussi le discours du Bourget, dont on a cru à tort qu’il l’avait renié : « Aujourd’hui, je ne vois toujours rien [dans ce discours] qui puisse me mettre en contradiction avec moi-même (…). Mes gouvernements ont réformé la loi bancaire (…), ils ont créé la Banque publique d’investissement (…), ils ont aussi limité les bonus ». Quant au CICE, le dispositif a créé 300 000 emplois, point. Pourquoi s’étendre sur le coût final de la mesure

Même les quelques « erreurs » ou « regrets » concédés semblent marqués par le sceau de l’indécence. « L’affaire Leonarda » ? Une jeune fille rom « maladroitement » interpellée lors d’une sortie scolaire. La déchéance de la nationalité ? Il en a sous-estimé « l’impact émotionnel », et reconnaît un mauvais enchaînement avec la loi El Khomri et le 49.3. Sur l’affaire Cahuzac, il « reconnaît le mérite de Mediapart » et avoue avoir « commis une erreur en attendant le mois de mars et l’ouverture d’une information judiciaire contre X pour rompre ».

Hormis cela, Hollande est très fier de lui. « J’entends dire que nous n’avons pas fait grand-chose. J’attends sereinement la comparaison », se gausse-t-il. Il l’espère flatteuse. Et s’emploie à en jeter les bases avec son successeur, dépeignant Emmanuel Macron en financier arriviste, manipulateur et séducteur. Un personnage « à la mode », « qui croit que son charme qui est réel et sa faconde peuvent tout balayer ». Tout président quasi infaillible qu’il était, il s’est d’ailleurs laissé berner.

Quant aux députés qui ont critiqué son action, tout (ou presque) est de leur faute. Autant Manuel Valls et Christiane Taubira ont été « loyaux », autant les frondeurs sont ceux qui ont « miné » son « crédit politique ». Lui, le réaliste, devient alors la victime des idéologues « qui ont rompu définitivement les ponts avec la construction européenne » et n’auraient en fait qu’une crainte : « Être débordés par plus contestataires qu’eux. » Plutôt que de s’efforcer à être convaincant sur le fond, le défi était certes de l’ordre de l’impossible, François Hollande s’égaye dans ce qui a toujours accompagné son ascension dans la vie politique française : le commentaire de lui-même et l’« anecdotisation » du combat idéologique.

L’éloignement de Martine Aubry, les moqueries d’Arnaud Montebourg – à qui il consacre huit pages au vitriol –, les coups en douce de Benoît Hamon, l’habileté « jusqu’à la malice » de Cécile Duflot… Ils croyaient « manier une fronde », mais c’était « un boomerang », s’amuse-t-il, là où tous ceux qui ont voté pour lui en 2012 rient jaune. Vengeur, Hollande regarde avec gourmandise tous ces hommes et ces femmes tomber. Sans se rendre compte qu’il est le premier de chute.

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