Police

Beauvau de la sécurité : Macron referme la porte derrière lui 

Dans un exercice mêlant autosatisfaction et soutien ardent aux forces de l’ordre, le président de la République a promis des décisions « radicales » dont la teneur concrète se fait attendre. 

Pascale Pascariello et Camille Polloni

14 septembre 2021 à 19h46

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Tout y est. La sécurité « affaire de tous » et « première des libertés », la nation qui « fait bloc » derrière ses policiers et gendarmes, les « solutions nouvelles » pour « bâtir la vie tranquille »

En visite à l’école de police de Roubaix, mardi, Emmanuel Macron a clôturé le Beauvau de la sécurité en empilant les classiques du genre : féliciter les forces de l’ordre pour leur engagement sans faille, saluer les « efforts sans précédent » réalisés sous son quinquennat pour « garantir la sécurité au quotidien », se réjouir de moyens inégalés et de réformes inédites. 

Emmanuel Macron et le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, à la cantine avec des élèves gendarmes à Roubaix, le 14 septembre 2021. © Photo de Ludovic Marin / AFP

La grande consultation lancée en février dernier, interrompue par un boycott des syndicats de police, les aléas sanitaires et les élections régionales, trouve son origine dans une « confiance fragilisée entre une partie de nos citoyens et ceux qui les protègent », a rappelé Emmanuel Macron, sans toutefois en citer le véritable point de départ : l’affaire Zecler, génératrice de nouveaux débats sur les violences policières et le racisme systémique. 

Une heure durant, le chef de l’État s’est félicité des décisions prises par son gouvernement depuis 2017, qu’il qualifie à l’occasion d’« historiques » : 10 000 postes de policiers créés, des investissements immobiliers, des voitures neuves, la lutte sans relâche contre « les fléaux des temps présents » – drogue, cybercriminalité, cambriolages, immigration clandestine... 

Fier de son bilan, Emmanuel Macron s’est montré magnanime. « Ces résultats, ce sont les vôtres, ce sont des victimes en moins. [...] La République est fière de vous », a lancé le président à son auditoire très bleu, qu’il souhaite préserver des « polémiques et attaques multiples » en partie attribuées à la presse, si prompte à transformer des « vidéos volées » en « matériau journalistique » et probablement pas étrangère à la « tyrannie des faits divers » qu’il dénonce. 

« Écoutez toujours les critiques, chacun doit le faire pour s’améliorer, mais n’écoutez jamais les cris de haine. Ils sont indignes. Les Français vous aiment. »  

Difficile d’en rester là. Alors Emmanuel Macron a eu un mot pour ce qui ne va pas, « la violence latente », les « groupes » qui, « dans certains quartiers, cherchent à imposer leurs règles », l’augmentation des violences intrafamiliales. Une transition toute trouvée vers les « décisions profondes, peut-être radicales » qu’il faut encore prendre. Ni « bricolage » ni « gadget miracle », le président promet « une stratégie complète, inspirée de vos travaux » pour « améliorer la vie de nos compatriotes »

Comme prévu depuis le début du Beauvau, Emmanuel Macron a confirmé qu’une loi d’orientation et de programmation de la sécurité intérieure (Lopsi) passerait en conseil des ministres début 2022. Il s’agit, a-t-il expliqué, de « penser la police et la gendarmerie de 2030 », confrontées à « de nouvelles menaces » comme la « délinquance numérique ». « Nous avons besoin d’une véritable révolution », a aussi déclaré Emmanuel Macron. Celle qu’il propose tient en quatre points. 

  • Maintien de l’ordre et contrôle de l’action policière

Nulle place dans ce discours pour les dérives policières et pas la moindre évocation des victimes : personnes décédées lors d’opérations de police, manifestants amputés d’une main ou éborgnés. Silence absolu. 

Bien au contraire, les personnes à protéger sont les forces de l’ordre, ces policiers qui doivent faire face à des « phénomènes nouveaux, black blocs, gilets jaunes et manifestations sporadiques », selon Emmanuel Macron, venu les assurer de tout son soutien.

Le président préfère dénoncer « ce fracas dans lequel le débat médiatique nous enferme, qui en vient à affaiblir la confiance légitime ».

« Nous n’avons rien à craindre d’une transparence accrue », assure-t-il. Pour preuve, il se réfugie derrière les chiffres. Ceux de la plateforme de signalement des discriminations, mise en place cette année, à sa demande, par le Défenseur des droits. Ainsi, sur les 7 564 appels dénonçant des discriminations de tous types recensées entre le 12 février et le 31 août 2021, seulement 4 % concernent les forces de l’ordre. Quid des plaintes déposées sur la plateforme de la police des polices ? Peu importe, cela suffit à Emmanuel Macron, qui conclut que « les forces de l’ordre, dans leur immense majorité, font preuve de déontologie et de discernement ».

Ainsi, la réforme tant attendue des organes de contrôle de la police et de la gendarmerie, l’IGPN et l’IGGN, n’est plus d’actualité pour le chef de l’État, pour qui « une inspection générale n’est pas une autorité administrative indépendante ». 

« Je pense que les inspections doivent avoir un statut à part mais elles doivent être un instrument pour les directeurs et directrices, et pour les ministres, pour œuvrer. » 

Ces organes de contrôle restent essentiellement constitués de policiers et de gendarmes, et continueront donc de dépendre directement du ministère de l’intérieur. 

Une conception particulière de l’impartialité. Comme nous l’avions expliqué, c’est pourtant bien le manque structurel d’indépendance de ces instances qui est dénoncé par tous les observateurs, sans pour autant qu’une remise à plat n’ait lieu.

Dans de nombreuses affaires, les enquêtes menées par l’IGPN ou l’IGGN ont été entachées d’erreurs, bénéficiant aux policiers ou gendarmes incriminés (à lire ici et ). En gage de transparence, le président annonce que leurs rapports seront désormais rendus publics, sans apporter davantage de précisions. C’est pourtant déjà le cas, depuis plusieurs années, de leurs bilans annuels d’activité.  

Emmanuel Macron exige également que les directeurs, censés prendre une décision après les propositions de sanctions des inspections, le fassent… Là encore, les policiers poursuivis pour des fautes sont souvent épargnés, et parfois même promus par leur hiérarchie. 

Seule nouveauté : la création d’une instance de contrôle parlementaire des forces de l’ordre. 

« Je proposerai aux présidents des chambres parlementaires, sur le modèle de la délégation parlementaire au renseignement, de créer une instance de contrôle parlementaire des forces de l’ordre qui pourra procéder à l’évaluation de leur action. » 

  • Simplifier la procédure pénale 

En matière d’investigation, l’un des serpents de mer les plus coriaces s’appelle « simplification de la procédure pénale ». Depuis des temps immémoriaux, les professionnels de la police et de la justice l’appellent de leurs vœux et les responsables politiques s’engagent à frapper un grand coup, tandis que l’inverse se produit : à force de modifications législatives, la procédure pénale est de plus en plus compliquée. Au point que plus personne ne sait comment elle pourrait être « simplifiée ». 

Multiplication des procès-verbaux, « procédures hors d’âge » : dans son discours, le chef de l’État a fustigé ces « piles de papier » qui nécessitent « un temps excessif » de traitement. « Symptôme d’une impuissance », la complexité de la procédure pénale est désignée comme « l’ennemi commun de nos forces de sécurité et de nos magistrats ». « Pendant ce temps, les délinquants jouent de nos lourdeurs et avancent. » 

Là aussi, Emmanuel Macron vante le travail accompli sous son quinquennat pour alléger la charge, de la suppression des rappels à la loi (en cours d’examen) à la « procédure pénale numérique », en passant par l’extension du champ de l’amende forfaitaire délictuelle. Dès le mois d’octobre, deux nouvelles amendes forfaitaires pour « occupation illicite » (de terrains et de halls d’immeuble) doivent entrer en vigueur.

Désireux de « poursuivre sur la voie du pragmatisme », le président demande au garde des Sceaux de proposer sous trois mois d’autres « mesures de simplification de la procédure pénale ». Les États généraux de la justice, qui doivent débuter d’ici quelques semaines, doivent aussi déboucher sur une « simplification drastique des cadres d’enquête »

Dans le même domaine, Emmanuel Macron est revenu sur « le manque d’attractivité de la police judiciaire », auquel il entend remédier en lançant un « plan pour l’investigation » à la fin de l’année. La formation initiale de tout nouveau policier et gendarme intégrera désormais la « formation OPJ », pour lui permettre de passer cette qualification dès la fin de l’école, alors qu’il doit aujourd’hui attendre au moins trois ans. Enfin, le président prévoit d’employer une partie du personnel administratif à des tâches de « greffier de police et de gendarmerie », afin de « dégager du temps aux enquêteurs spécialisés »

  • Une police au service du public 

« Police et gendarmerie doivent prendre le virage du service rendu au citoyen », a lancé le président, faisant siennes les « exigences exprimées », selon lui, par la population. 

Comme l’intégralité de ses prédécesseurs, Emmanuel Macron a promis de mettre « plus de bleu sur le terrain », la présence policière étant envisagée comme un facteur « dissuasif pour les délinquants » et « rassurant » pour le commun des mortels. Objectif : « doubler sous dix ans la présence des policiers et gendarmes sur la voie publique »

Il s’engage également à « mieux prendre en charge les victimes », en s’inspirant des efforts mis en œuvre pour les femmes victimes de violences. À partir de 2023, un système de « plainte en ligne » – allant plus loin que la « pré-plainte en ligne » déjà mise en place – devrait voir le jour. 

  • Moyens et conditions de travail 

Le président a annoncé une augmentation de 1,5 milliard d’euros du budget de l’intérieur en 2022, dont un tiers pour mettre en œuvre les mesures décidées lors du Beauvau de la sécurité, soit une rallonge de 500 millions sur les 900 déjà annoncés par le premier ministre cet été. 

Après les voitures et les locaux, tout ce qui fait le quotidien des policiers sera amélioré, « parce que bien souvent, ce qui avait été le parent pauvre, c’était cela : les conditions de travail, les voitures, la situation des bâtiments, tout ce qui faisait le quotidien ». Jusqu’à la tenue : « un prototype de polo modernisé et calot qui remplacera la casquette » et sera produit dès le premier semestre 2022. « C’est une question de fierté, de respect. »

En termes d’équipement, Emmanuel Macron a annoncé que 15 000 caméras-piétons viendraient très bientôt s’ajouter aux 15 000 déjà déployées, soit une par patrouille. « Nous n’avons rien à perdre avec la transparence en permanence. » D’ici « fin 2022 », chaque fonctionnaire sera doté d’une caméra individuelle.  

Comme l’avait déjà annoncé Gérald Darmanin, la « réserve opérationnelle » de la police vise les 30 000 recrues, tandis que celle de la gendarmerie verra ses effectifs augmenter de 20 000 réservistes. 

Tout ce beau monde en uniforme, mieux formé grâce à une scolarité allongée de quatre mois (tandis que la formation continue augmenterait de 50 %), devrait être encadré par une hiérarchie davantage présente « sur le terrain ».  

Pascale Pascariello et Camille Polloni


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