Procès de la mort de Bentounsi: le policier sur la défensive

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Le policier qui a tué Amine Bentounsi en 2012 à Noisy-le-Sec plaide toujours la légitime défense. Mais devant la cour d'assises de Bobigny, arc-bouté sur sa position, il évacue toutes les questions gênantes. Sa personnalité intransigeante et ses pleurs irrépressibles dessinent un personnage complexe à la fiabilité incertaine.

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Tous les jours, Damien Saboundjian pleure. C’est souvent étouffé. Mais parfois très sonore et très long au point de provoquer une suspension d’audience. La répétition n’y fait rien : cela surprend à tous coups. Peut-être parce qu’on n’imagine pas un colosse dans son genre (1,89 m, 107 kilos) craquer de la sorte. Mais surtout parce que ce sont les seuls moments où ce policier, jugé pour avoir tué en 2012 d’une balle dans le dos un homme qui prenait la fuite, semble fendre l’armure. Semble seulement.

Car Damien Saboundjian a la carapace aussi épaisse que lisse : les larmes glissent sans dérégler la machine. En quatre jours d’audience devant la Cour d’assises de Bobigny, il a répété des dizaines et des dizaines de fois la même phrase. « J’ai tiré pour ne pas mourir. » Tout l’enjeu du procès est là pour lui : faire reconnaître qu’il était en état de légitime défense. Que c’était lui ou Amine Bentounsi. Qu’il n’a fait que mettre en œuvre ce qui lui avait été enseigné à l’école de police.

Quelles que soient les questions, le prétendu braqué se braque. Il plaide la cohérence. Les parties civiles y voient de l’indécence, quand il refuse de se remettre en cause, de s’interroger sur les attitudes et les choix qui ont conduit à cette issue tragique. « Vous ne pouvez pas comprendre », lâche-t-il parfois, pour couper court à tout débat.

Le problème est que la cour est justement là pour comprendre et débattre. Aucun témoin ne corrobore sa version des faits ? « Moi je vous dis ce que j’ai fait, ce que j’ai vu. Quand on ment, on patauge dans la choucroute. » À aucun moment, il n’envisage d’avoir pu se tromper, même de bonne foi, ou même si cela n’a pas grande conséquence. Que cinq témoins l’aient vu tirer depuis un autre endroit que celui qu’il indique le laisse de marbre : il n’a même pas vu ces personnes, dont une a pourtant pris une balle perdue dans le bas de sa voiture. Que les quatre autres affirment qu’il les a braquées dans leur véhicule avant de tirer sur Bentounsi ne lui rappelle strictement rien, comme s’il était logique qu’elles aient tout inventé. Il balaie le fait que certaines évoquent une course-poursuite : elles doivent confondre, il n’a jamais couru. Que le seul témoin, un policier, qui confirmait ses dires, ait dû se rétracter le concerne à peine : « On ne s’est pas concertés. C’est à lui d’expliquer pourquoi il a dit ça. » Que le commissariat de Noisy-le-Sec ait refusé de prendre les dépositions potentiellement gênantes de témoins, cela ne le regarde pas. Quant au fait qu’il n’y a aucune logique à ce que le supposé braqueur se soit laissé tirer dessus pendant plusieurs secondes sans répliquer : il n’est « pas dans sa tête », ce n’est pas à lui d’expliquer.

Il l’admet : il est le seul à dire que l’homme qu’il a tué le braquait un instant plus tôt. « Mais je ne suis quand même pas assez fou pour tirer sur les gens comme sur des lapins. » Et tant pis si l’avocat de la partie civile, Me Konitz, lui fait remarquer que la légitime défense doit se prouver. Lui mise visiblement sur son statut de policier, qui faisait « face à un délinquant ». Il rappelle que les expertises balistiques valident son récit. Que les différents témoins ont des récits divergents qui se contredisent. Et qu’aucun n’a vu la scène finale dans son entièreté.

Manifestation de policiers en 2012 à la suite de la mise en examen de Damien Saboundjian © Reuters Manifestation de policiers en 2012 à la suite de la mise en examen de Damien Saboundjian © Reuters

Questionné par Me Konitz sur le fait qu’il se soit offusqué pendant l’instruction du traitement qui lui était réservé par la police des polices, il explique : « Ça m’a paru illogique de me retrouver devant une cour d’assises, où se trouvent d’habitude des assassins, des braqueurs. Je n’ai jamais volé, jamais eu d’arme à la main, jamais braqué… » Sous-entendu : c’est à des gars comme Amine Bentounsi de répondre ici de leurs actes. Pas à lui. Jusqu’à jeudi, près de quatre ans après les faits, le gardien de la paix n’avait pas émis la moindre parole d’empathie pour la famille de la victime. Comme s’il ne pouvait pas la considérer comme telle.

L’expert psychiatre et les deux experts psychologues qui se sont succédé à la barre n’ont fait que renforcer ce malaise. Bernard Faisan, notamment, a décrit ce père de deux enfants de 5 et 6 ans comme quelqu’un qui « ne veut montrer qu’une image valorisante de lui-même, qui gomme les échecs, qui nie les problèmes qu’il a rencontrés plus jeune, malgré une succession de difficultés ». Damien Saboundjian, a-t-il poursuivi, « efface les choses difficiles, a une faible capacité d’introspection, et des difficultés à parler des choses difficiles sans s’effondrer en larmes ».

L’expert est allé plus loin en estimant que le jour funeste, Damien Saboundjian s’était retrouvé « seul face à lui-même et aux événements » (sa radio censée le relier aux autres policiers ne fonctionnant pas), et qu’il avait été « envahi par un stress » qu’il n’avait pas su « gérer » : « Il n’a pas vu les choses comme elles se passaient mais pour diminuer l’angoisse, il s’est remis dans une situation d’exercice connue contre un attaquant supposé, comme appris à l’école de police. Sauf que la réalité ne collait pas à l’exercice. » Plus tard, quand ils ont reparlé de l’événement, le policier ne « voulait rien savoir, ne pouvait admettre qu’il y avait un problème dans la description qu’il faisait », comme s’il était dans une bulle, « pour montrer une bonne image de lui. La majorité des gens sont capables après coup de reconnaître que quelque chose les a dépassés. Pas lui ». Cela signifie-t-il que s’il avait dérapé, il aurait du mal à le reconnaître ? « Je ne peux que répondre oui », se mouille l’expert.

Un peu plus tard, après l’avoir interrogé sur les faits, le procureur interroge Saboundjian sur cette description des experts psychologues, sur le fait qu’il a du mal à reconnaître ses erreurs. « Quelles erreurs ? » lui répond Saboundjian prestement, dans une caricature de lui-même. « Quand les questions sont embarrassantes, vous ne répondez pas », lui fait remarquer le procureur. Quant à Me Konitz, dans sa plaidoirie, il estimera au vu de tous ses éléments que Damien Saboundjian a ce jour-là « perdu les pédales ». Pour lui, il ne faut surtout pas que ce policier puisse de nouveau un jour porter une arme.

Appelé à décrire la personnalité du policier, Nicolas Conte, secrétaire général adjoint et porte-parole d'Unité SGP Police FO, préfère insister sur la « bonne humeur » permanente de Damien Saboundjian, toujours « une plaisanterie à la bouche ». Mais ce sont ses dernières phrases qui retiennent l‘attention de la salle. « La communauté policière a les yeux fixés sur Bobigny car chaque policier pense qu’il aurait pu se retrouver là. »

Amal Bentounsi, la sœur d’Amine, qui s'est lancée depuis trois ans dans un combat contre les violences policières, répliquera à ce coup de pression sur les jurés par des mots qui font écho : « Ce n’est pas parce que c’est un policier qu’il doit bénéficier d’un privilège. La jeunesse vous regarde. » Fin du procès ce vendredi avec le réquisitoire du procureur, la plaidoirie de Me Merchat, avocat de Damien Saboundjian, et la décision du jury.

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