En Guadeloupe, la radio RCI licencie une journaliste, victime de harcèlement sexuel et moral

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En novembre, le groupe Radio Caraïbes International était condamné pour ne pas avoir protégé une de ses journalistes, Ingrid Sénat, d’un harcèlement moral et sexuel. Deux mois après cette condamnation, cette journaliste a été licenciée pour faute grave pour… harcèlement moral et insubordination.

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Journaliste à Radio Caraïbes International (RCI), station la plus écoutée des Antilles, Ingrid Sénat avait obtenu le 19 novembre 2018 la condamnation définitive de cette radio privée pour harcèlement moral et sexuel. Les faits de harcèlement cités par la chambre sociale de la cour d'appel de Basse-Terre remontaient pour certains à 2010.

L’entreprise ne s’est pas pourvue en cassation. Répétant son attachement à la radio RCI Guadeloupe, où elle a travaillé pendant onze ans, la journaliste, âgée de 42 ans, avait quant à elle repris le travail faisant le pari de l’apaisement.

Deux mois plus tard, la voici licenciée pour faute grave pour… harcèlement moral et insubordination. Dans son courrier de licenciement en date du 19 décembre, le directeur général du groupe RCI, José Anelka, lui reproche notamment d’avoir à plusieurs reprises « élevé la voix » contre une de ses collègues « terrorisée ». En arrêt maladie pour syndrome anxio-dépressif depuis le 6 décembre, la journaliste, qui conteste ce harcèlement, a déposé un recours devant les prud’hommes. « On lui reproche de harceler une collègue alors que quand elle a été victime de harcèlement sexuel et moral, RCI n’a pas levé le petit doigt, estime son avocat, Me Charles Nathey. Il fallait juste trouver un motif pour la virer ! »

Jointe par téléphone, la présidence de la radio assure que son comportement « dénigrant et humiliant » depuis sa victoire judiciaire créait une « ambiance lourde ». « Tout le monde avait peur d’elle [Ingrid Sénat – ndlr] parce que, quand vous avez quelqu’un qui prend un bouc émissaire comme cible à chaque conférence de rédaction, vous n’avez pas envie d’être cette personne-là », explique cette présidence. Une première audience de conciliation aux prud’hommes a échoué le 12 février, une deuxième est prévue le 25 juin.

Dans une lettre ouverte, le Manifeste des 308, lancé en 2013 par trois personnalités pour dénoncer les féminicides en Guadeloupe, a appelé fin janvier au boycott de la radio RCI par les annonceurs et élus locaux. « Le licenciement de Mme Sénat est une façon de lui faire payer le fait d'avoir tenu tête, d'avoir eu le courage de porter les faits devant la justice en affrontant la capacité de nuire de la toute-puissante RCI », écrivent l’avocate Évita Chevry, la sociologue Patricia Braflan-Trobo et Max Custos. « Payer RCI Guadeloupe pour la diffusion de communiqués (…), c’est financer, avec l'argent du contribuable guadeloupéen, le machisme et la violence sexiste », poursuivent-elles.

Pourquoi cette décision pose-t-elle question ? Rappelons d’abord que, lorsque nous l’avions joint en juin dernier, José Anelka, qui a signé la lettre de licenciement, contestait toujours la réalité du harcèlement subi par Ingrid Sénat, malgré la décision de la cour d’appel. « Ce procès est un fake », une « parodie de justice », disait-il. Il avait également tenu des propos totalement déplacés sur la vie privée d’Ingrid Sénat, pour lesquels celle-ci a depuis déposé plainte pour diffamation.

Dans un communiqué lu à l’antenne fin janvier 2019, après la lettre ouverte du Manifeste des 308, RCI a depuis reconnu « le manque de réactivité de la station vis-à-vis des faits reprochés par la journaliste ». « Elle n’a pas suffisamment [été] prise au sérieux », affirme le groupe, qui a mis en place avec le CHSCT un comité paritaire d’investigation sur le harcèlement. « Ça ne pourra plus jamais se produire », nous assure la présidence, jointe par téléphone.

Malgré cela, José Anelka, toujours en poste à la tête du groupe, n’a jamais été sanctionné pour cette absence de réaction, ni pour les propos choquants touchant à la vie privée de la journaliste. « Comment un directeur de radio peut-il tenir de tels propos et ne pas être licencié ? », demande la sociologue Patricia Braflan-Trobo, l’une des trois signataires de la lettre ouverte.

Dans la lettre de licenciement de six pages, c’est donc ce même directeur général José Anelka qui reproche à Ingrid Sénat d’avoir, à plusieurs reprises entre le 2 octobre et le 8 novembre 2018, « agressé verbalement » une de ses collègues journalistes et de s’être « publiquement moquée d’elle ». Lors de l’une des altercations, Ingrid Sénat avait reproché à sa collègue d’avoir placé un sujet sur l’esclavage en fin de journal, après un sujet sur la route du rhum.

Le directeur général l’accuse d’« exercer une pression constante » sur cette salariée enceinte, qui serait devenue son « souffre-douleur », en usant de « chansonnettes provocatrices », d’une affichette montrant un employé léchant une semelle légendée « Le secret de la réussite de beaucoup de personnes », et en lui « contant régulièrement des faits divers sordides impliquant de jeunes enfants ». Quant à l’insubordination, il lui est reproché d’avoir refusé d’exécuter une tâche, d’avoir quitté une conférence de rédaction, et de ne pas avoir salué son directeur, Daniel Marival – cité dans la condamnation de RCI pour les faits de harcèlement moral.

« Plus généralement, votre odieux comportement a dégradé les conditions de travail de nos collaborateurs à la rédaction et fait peser sur eux un risque pour leur santé », indique le courrier, qui parle également « d’esclandres réguliers [qui] nuisent au bon fonctionnement de [l’]entreprise ».

Me Charles Nathey, avocat d’Ingrid Sénat, conteste les faits. « C’est vrai qu’elle a eu une altercation avec une journaliste, mais c’était une simple dispute entre collègues de travail, or en matière de harcèlement moral il faut des faits répétés sur une longue période », dit-il, balayant les autres épisodes comme des « enfantillages ».

Pour l’avocat, la décision de licencier Ingrid Sénat était prise dès la première condamnation de RCI par les prud’hommes de Pointe-à-Pitre : « Daniel Marival disait à qui voulait l’entendre qu’il allait la licencier. »

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