Pédophilie: une nouvelle affaire menace le cardinal Barbarin

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere Et Mathieu Périsse

À Lyon puis à Montauban, où il avait été éloigné, les autorités diocésaines ont été alertées dès 2002 puis les années suivantes de la dangerosité pour les jeunes du père D., sans jamais alerter la justice. Or, entre 2005 et 2009, le père D. a fait au moins une nouvelle victime mineure. Une enquête préliminaire vient d’être ouverte à Montauban.

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Lyon (Rhône), Tarn-et-Garonne, de nos envoyés spéciaux.– Son nom n’a pas encore été effacé de l’annuaire du diocèse de Lyon. Il y apparaît discrètement, en bas de page, dans la rubrique « prêtres en ministère extra-diocésain ». Et pourtant, une enquête préliminaire vient d’être ouverte, début avril, sur le cas du père D., un prêtre lyonnais exfiltré par son diocèse dans le Tarn-et-Garonne en 1994, mais jamais signalé à la police ni à la justice.

Cette nouvelle affaire, révélée par Mediapart, met à mal la défense du cardinal Barbarin. Car après sa nomination à Lyon en 2002, Barbarin a rencontré à plusieurs reprises le père D. Sans aucun suivi. Sans alerter la justice. Or, quelques années plus tard, à la lumière des témoignages que nous avons recueillis, au moins un mineur de la région toulousaine a été victime d’agressions sexuelles et plusieurs jeunes, mineurs et majeurs, sont tombés sous l’emprise psychologique destructrice du père D.

Le cardinal Barbarin. © Reuters Le cardinal Barbarin. © Reuters

Nous avons adressé, mercredi 13 avril, une liste de questions aux diocèses de Lyon et Montauban. Hasard du calendrier, Mgr Barbarin nous a indiqué qu’une démarche venait d’être entreprise pour renvoyer ce prêtre à l’état laïque. Mais cette annonce intervient plus de dix ans après que le père D. a été interdit de tout ministère par Philippe Barbarin.

Dans le Tarn-et-Garonne, nous avons pu rencontrer le père D. et échanger plusieurs heures avec lui sur ses actes et son parcours, de Lyon à Montauban. Nous avons également retrouvé plusieurs victimes et témoins des agressions du père D., qui nous ont remis des lettres et des courriels édifiants.

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Parmi eux, Jacques F., qui mène une enquête à en perdre haleine. Ce père de famille essaie d’arracher son fils de l’emprise du prêtre, débarqué de Lyon à Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne) en 1994, sans explications. Dans son salon, on découvre une enveloppe datée du 27 septembre 2004. Toujours la même écriture, retrouvée sur toutes les autres lettres destinées à son fils lycéen. À l’encre rouge, les paroles d’une chanson y sont retranscrites : « C’est une histoire d’amour comme les autres, une histoire d’amour, douce folie. » Sauf que cette lettre est signée de la main d’un adulte, le père D., alors âgé de 50 ans. Le fils de Jacques, lui, n’en a que 16.

Le choc est d’autant plus rude pour Jacques F. que ce prêtre ne lui est pas inconnu. Il est même considéré comme un ami de sa belle-famille, chez qui il “squatte” régulièrement. Alerté, l’évêque de Montauban de l’époque apaise la famille. « Je ne peux qu’approuver votre attitude concernant votre fils. En effet, j’ai retiré à D. toute fonction sacerdotale dans mon diocèse », écrit Mgr Bernard Housset, le 22 octobre 2004.

L’affaire semble réglée. « On a été naïf. Mais il y a un mois, j’ai appris qu’ils se voyaient toujours, explique Jacques F. Mon fils va très mal aujourd’hui. Il est tombé sous son emprise. Et il a de gros problèmes de santé, des douleurs généralisées. Il peut à peine marcher. Il n’y a aucune explication médicale », poursuit-il, abattu.

Jacques F. lance alors un appel sur le site de l’association La Parole libérée, créée à l’origine pour d’anciens scouts abusés sexuellement par le père Preynat à Sainte-Foy-lès-Lyon (lire notre article « Les pourfendeurs du silence »). Deux autres témoignages arrivent rapidement au sujet du père D. Ces éléments convainquent Jacques F. de saisir la justice, douze ans après les faits. Son fils, dans un état « dégradé », a presque coupé tous les ponts avec sa famille.

Le 29 mars 2016, Jacques F. dépose un signalement en gendarmerie et dénonce, lettres à l’appui, un « gourou manipulateur ». Depuis, une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Montauban. Selon nos dernières informations, aucun fait de nature sexuelle n’a été apporté à ce dossier. Pour le moment. Car une autre victime, qui ne souhaite pour le moment pas porter plainte, a raconté à Mediapart avoir été la cible d’agressions sexuelles du père D. entre 2005 et 2009.

L’histoire du père D. est presque emblématique de la torpeur et du laxisme de l’Église de France. Les témoignages et les éléments en notre possession courent sur une vingtaine d’années. Ils se succèdent et se confirment, de Lyon à Montauban. Originaire d’une famille du Tarn-et-Garonne, le père D., né en 1954, est ordonné prêtre dans le diocèse de Lyon en 1983. Fait peu anodin, dans les années 1970, il va même côtoyer, en tant qu’animateur aux scouts Saint Luc de Sainte-Foy-lès-Lyon, le père Bernard Preynat. L’homme, aujourd’hui mis en examen, est soupçonné d’avoir abusé sexuellement plus de soixante enfants entre 1970 et 1991. Il est le premier et principal accusé de ce « Spotlight à la française ».

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A la suite de la mise en ligne de cet article, le diocèse de Lyon a publié un communiqué vendredi 15 avril après-midi: il peut être lu intégralement ici et sous l'onglet Prolonger de cet article.

Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse, trois journalistes indépendants basés à Lyon, sont membres du collectif We Report, qui réalise des enquêtes et des reportages long format et multimédia.

Nous avons adressé une liste de questions, mercredi 13 avril, à Mgr Barbarin, cardinal de Lyon, Mgr Ginoux, évêque de Montauban, et Mgr Housset, évêque de Montauban entre 1996 et 2006, qui nous ont répondu par retour de mail.

Dans le cadre de cette enquête, pour recueillir les paroles des victimes ou des témoins d’actes de pédophilie, une boîte mail spécifique a été créée : temoins@wereport.fr. L’anonymat et le secret des sources seront bien entendu respectés.