La méthode du FN pour recruter à droite

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S'il débauche aussi à gauche, le Front national s'est donné pour objectif d'aspirer une droite divisée sur son leader et sa ligne. Sa stratégie : conquête par segments électoraux, distribution de postes, ajustements de son programme économique et exploitation d'une grande porosité entre les deux formations politiques sur la question migratoire.

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« C’est la stratégie de la petite musique. Un long travail de terrain, des petits mots distillés, des élus et militants approchés. Et ça marche. Le Front national ne veut pas changer le système, il veut sa part du système, il veut être le système, c’est l’escroquerie de ce parti. » Élection après élection, ce conseiller général LR (ex-UMP) du Vaucluse observe son parti se faire lentement aspirer par le Front national. Dans ce bastion de la droite, les reports de voix LR ne sont pas (encore ?) assez importants pour permettre au FN une victoire au second tour. Pour autant, l'élu constate une « porosité encore accentuée depuis un an » entre les deux formations.

Si le Front national débauche aujourd'hui à gauche comme à droite, son « ni droite ni gauche » est avant tout un « ni gauche ni gauche ». Dans nombre de départements, Marine Le Pen mise sur les divisions d’une droite aux abois, divisée sur son leader, tiraillée sur sa ligne politique, pour aller chercher les voix manquantes. Le parti d'extrême droite accueille à bras ouverts militants, cadres et électeurs de droite désabusés ou en demande de propositions plus radicales sur le triptyque immigration-identité-sécurité. Avec quelle stratégie ?

  • Une conquête par segments électoraux

Marion Maréchal-Le Pen lors du lancement de sa campagne régionale au Pontet (Vaucluse), le 5 juillet 2015. © Reuters Marion Maréchal-Le Pen lors du lancement de sa campagne régionale au Pontet (Vaucluse), le 5 juillet 2015. © Reuters
Pour élargir son spectre, le Front national a mis en place une stratégie d'implantation locale, par cercles concentriques, à rebours de la tactique de Jean-Marie Le Pen. Mais le parti d’extrême droite a parallèlement opté pour une approche par segments, avec la création du Rassemblement bleu marine et de sa myriade de collectifs. S’ils sont accusés d’être des coquilles vides, ces clubs thématiques sont autant de relais médiatiques visant à toucher d’autres strates électorales : collectif Marianne (jeunes), Racine (enseignants), Audace (jeunes actifs), Nouvelle Écologie, Mer et francophonie, CLIC (Culture, Libertés et Création) et, tout récemment, « Banlieues Patriotes ».

Cette approche se décline sur le terrain, d’après ce conseiller général LR, qui n’accepte de témoigner que sous couvert d’anonymat (lire notre boîte noire) « Leur technique, c’est d’avancer par segments, d’envoyer un enseignant recruter des enseignants, un syndicaliste débaucher d'autres syndicalistes, etc. À l’université, c’est plus facile qu’avant pour le FN. Il mobilise aussi des collectifs d’habitants sur le terrain contre des projets de logements sociaux. »

Au sein du parti, plusieurs conseillers de Marine Le Pen interrogés par Mediapart affirment aussi que leur parti ne serait plus imperméable au monde de l’entreprise. « Les chefs d’entreprise nous rallient de plus en plus, ils voient qu’on n’est pas utopistes, assure l'eurodéputé Bernard Monot, « stratégiste économique » du FN. Tous les signaux qu’on a envoyés depuis des années sont entendus aujourd’hui. On est très sollicités, on discute avec le monde de l'entreprise, y compris du CAC 40, du temps que ces entreprises défendent l’investissement et l’emploi. »

« Là où nous sommes implantés dans les mairies, nos relations se normalisent avec le monde économique et commerçant », confirme un membre du bureau politique du FN, en citant l’exemple d’Hénin-Beaumont : « Steeve Briois a créé une direction chargée des relations avec le monde entrepreneurial, il y a un dialogue. Le Medef Picardie, à l’usage, voit que le FN n’a pas le couteau entre les dents. »

Le Front national se vante aussi de disposer, en coulisses, d'une armée d’experts, « 72 personnes » planchant sur son programme économique, « des hauts fonctionnaires, des professions libérales, des banquiers, des réseaux de correspondants internationaux ». Des dires difficiles à vérifier, puisque ces recrues sont encore dans l’ombre.

  • La distribution de postes et investitures

Il est tout aussi difficile de quantifier les ralliements de droite au Front national. C’est pourtant l’un des fonds de commerce de Marine Le Pen : afficher ses prises de guerre dans les médias, présenter le FN en parti attractif, garantissant une ascension politique rapide, des postes, des investitures. Ces derniers mois, le parti a bruyamment aligné ses débauchages chez LR : Sébastien Chenu, ex-secrétaire national UMP et fondateur de GayLib, Franck Allisio, le président des Jeunes Actifs du parti, Olivier Bettati, ex-adjoint de Christian Estrosi. Ici, c'est un ex-colistier de Jean-François Copé qui franchit le Rubicon, là des anciens de la Droite populaire, ou tout récemment trois élus municipaux dans le Gard.

Mercredi, le président des Jeunes de la Droite populaire – qui avait passé la Saint-Sylvestre avec des jeunes de l'UMP et du FN, ainsi que Florian Philippot – a lui annoncé qu'il quittait Les Républicains. Et puis il y a l’alerte du fondateur du collectif Handy-Pop de LR. Démarché par le FN, qui lui aurait fait « deux propositions attrayantes », ce jeune élu a adressé une lettre de mise en garde à Nicolas Sarkozy : « La multiplication des ralliements à Marine Le Pen illustre les dysfonctionnements de notre parti. » La stratégie du FN ? « Recruter parmi la jeune garde des Républicains en ciblant prioritairement ceux dont le parcours politique semble voué à la stagnation. »

Le FN offre en effet à des militants des possibilités de carrière que ses concurrents PS et LR ne proposent pas. Mais il fait surtout d’une pierre deux coups, puisqu’un débauchage en entraîne d’autres et permet de faire le lien avec des secteurs traditionnellement hostiles. Franck Allisio a ainsi joué les VRP de Marion Maréchal-Le Pen auprès de ses anciens camarades de LR. En privé, il leur a détaillé les raisons de son ralliement : son « humiliation » par la droite locale ; un déjeuner de trois heures avec Marion Maréchal-Le Pen au cours duquel il a été « séduit » par le discours de la députée, lui expliquant qu’elle était « libérale et conservatrice » ; une « armée de l’ombre » d’experts au FN qui l’aurait « impressionné » ; et « 300 messages de félicitations » reçus après son annonce.

« Beaucoup de gens de droite rejoignent le FN, souvent par déception, raconte cet élu de droite. Le profil : trentenaires ou quadras, ils attendaient des postes de cabinet ou des investitures qu’ils n’ont pas eus. Ils vont voir Marion Maréchal-Le Pen, c’est très facile, elle les accueille très bien. » Mais selon lui, certains « se vendent sans rien obtenir ». C’est le cas de la présidente de l’UDI dans le Vaucluse, Corinne Païocchi, qui avait annoncé en pleines élections départementales son ralliement au Rassemblement bleu marine. Aujourd'hui, elle ne figure sur aucune liste. De la même manière, si Marion Maréchal-Le Pen doit accueillir sur sa liste un ancien de chez Jean-Marie Le Pen pour éviter une liste dissidente, Franck Allisio pourrait bien être le « cocu de l’histoire », selon ses anciens camarades.

Marion Maréchal-Le Pen et ses colistiers Olivier Bettati (ex-adjoint d'Estrosi) et Philippe Vardon (ex-leader identitaire). © Twitter / @P_Vardon Marion Maréchal-Le Pen et ses colistiers Olivier Bettati (ex-adjoint d'Estrosi) et Philippe Vardon (ex-leader identitaire). © Twitter / @P_Vardon

En attendant, le Front national quadrille le terrain pour tendre la main à ceux qui seraient tentés de franchir la ligne. En PACA, plusieurs élus se souviennent de la « tournée des maires » de Marion Maréchal-Le Pen à l’occasion des municipales pour construire des ententes, et racontent le travail de petits comités frontistes pour débaucher chez l’adversaire.

Dans l’équipe de la députée, on assure ne pas avoir « besoin d’aller démarcher » : « Généralement, des gens disent “j’en ai marre”. Donc d’autres font les go-between, et disent “untel en a marre, tu devrais l’appeler”. Il y a une grosse porosité. C’est plus prégnant en PACA, terre de la Droite populaire. » « Les élus de droite ne savent plus où ils vont, poursuit ce proche de la députée. Ils se retrouvent avec Sarko, NKM, une primaire, ils en ont ras-le-bol, et cela fait longtemps qu’ils partagent nos points de vue. Pour eux, Marine Le Pen et son discours depuis son arrivée à la tête du FN sont une garantie supplémentaire. »

Le FN ne drainerait-il que des opportunistes en recherche d’un coup de projecteur ? « Les gens ne vont pas à la gamelle. Car une fois que vous avez fait le bisou au FN, il n’y a pas de retour possible », explique-t-on chez la députée, qui a rassemblé sur sa liste un ancien adjoint d’Estrosi et un ex-leader identitaire. « Le FN a besoin de cadres, mais vous n’attirez pas des gens en disant “on verra dans dix ans”. On fait une alliance ouverte avec des gens qui ont des compétences à apporter. Donc on montre ce qu’est un vrai rassemblement, et que si on est élu, on gouverne ensemble. »

Le politiste Joël Gombin, spécialiste des électorats frontistes, minimise l’ampleur de ces ralliements « qui concernent peu de figures de premier plan », à la différence des débauchages frontistes après le succès des européennes de 1984 (lire notre entretien). « Aujourd’hui, ce sont plutôt des apparatchiks et militants, des petits élus de terrain, des cadres intermédiaires, des seniors énarques. » Pour autant, estime le chercheur, on aurait tort de « négliger les idées et valeurs partagées par LR et le FN sur les thématiques de l’immigration et de l’identité ». Selon lui, ce phénomène s’accroît « Sous Nicolas Sarkozy, le centre de gravité a été déplacé vers la droite par rapport à la période Juppé-Chirac en 2002. »

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées ont été interrogées ces derniers jours par Mediapart. La plupart n'ont accepté de s'exprimer que sous couvert d'anonymat. La raison en est simple : si nombre de cadres et d'élus du Front national acceptent de parler à Mediapart, ils ne veulent, pour la majorité, pas s'afficher étant donné la « consigne » donnée par Marine Le Pen depuis 2012 : on ne répond pas à Mediapart, et Mediapart est blacklisté des événements frontistes.

Le conseiller général LR cité dans l'article n'a accepté de nous livrer son long témoignage qu'en « off », par rapport à son parti. Mais il n'exclut pas de « sortir du bois après les régionales et d'assumer ».