«Marine Le Pen n'est pas libre»

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L’ancien conseiller de la présidente du FN, Aymeric Chauprade, se confie pour la première fois sur les affaires du FN dans un livre, Marine est au courant de tout…, et un documentaire diffusé ce jeudi dans « Envoyé spécial », en partenariat avec Mediapart et Marianne. Pour l'eurodéputé, la candidate « est tenue » par le groupe des anciens du GUD. « Si elle arrive au pouvoir, ces gens seront le pouvoir. »

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Depuis son départ du Front national, fin 2015, il ne s'était jamais exprimé sur les affaires financières du Front national et les pratiques du cercle des anciens du GUD qui entourent Marine Le Pen. L'ex-conseiller international de la présidente du FN, Aymeric Chauprade, se confie pour la première fois dans un livre – Marine est au courant de tout..., publié le 15 mars par Mathias Destal, journaliste à l’hebdomadaire Marianne, et par l'auteure de ces lignes. Mais aussi dans un documentaire diffusé ce jeudi dans « Envoyé spécial », sur France 2, en partenariat avec Mediapart, Marianne et Flammarion. 

Avant son départ, en novembre 2015, Aymeric Chauprade fut un très proche de Marine Le Pen, qui en a fait son conseiller international, mais aussi le chef de file des eurodéputés frontistes au Parlement européen. Face caméra, l'eurodéputé raconte aujourd'hui le rôle central que jouent les hommes de l'ombre de la « GUD connection ».

Ces vieux amis de la présidente du FN figurent dans le premier cercle de la candidate, et sont au cœur du réacteur économique des campagnes frontistes. Parmi eux, Frédéric Chatillon, ami de fac de Marine Le Pen et ancien chef du GUD devenu le prestataire phare du FN avec son agence de comunication Riwal. Axel Loustau, fondateur d'une société de sécurité devenu conseiller régional FN, patron de la fédération FN des Hauts-de-Seine, et qui sera candidat aux législatives, au mois de juin. Ou encore Nicolas Crochet, l'expert-comptable attitré du Front national, un ancien candidat du parti que Marine Le Pen connaît depuis des années.

« Quand j'arrive [fin 2013 – ndlr], raconte Aymeric Chauprade, on m'explique que ce sont les meilleurs amis de Marine Le Pen, les amis avec lesquels elle a fait la fête – tout ça n'a rien d'extraordinaire, c'est son droit le plus strict, relate-t-il dans le documentaire. C'est seulement mois après mois que je comprends, que je constate, l'emprise de ces gens, qui sont bien plus que des amis, manifestement elle ne peut rien faire sans eux et elle ne peut rien faire contre eux, c'est ça qui est évidemment très grave. » 

« Il n'y a aucune raison que ce groupe disparaisse : c'est le groupe qui aura amené Marine Le Pen au pouvoir. C'est l'économie du Front national. Ce sont les secrets de Marine Le Pen. Marine Le Pen n'est pas libre, elle est tenue par ces gens. Si elle arrive au pouvoir, ces gens seront le pouvoir. Ces gens seront le pouvoir », insiste-t-il.

Dans l'ouvrage Marine est au courant de tout…, Aymeric Chauprade révèle aussi l’implication personnelle de la candidate à la présidentielle dans le système du microparti Jeanne, qui fait l'objet de plusieurs enquêtes judiciaires (dont l'une a été renvoyée en correctionnelle en octobre).

Il raconte notamment un coup de fil reçu de Marine Le Pen au printemps 2014, alors qu’il rechignait à souscrire au fameux « kit » de campagne proposé aux candidats par la société de Frédéric Chatillon : « C’est quoi ton problème avec le kit de campagne ? », lui aurait demandé la présidente du FN. « C’était la première fois que je l’entendais se mêler de la gestion du budget d’un candidat, j’ai trouvé ça bizarre », se souvient Aymeric Chauprade, qui recevra aussi un coup de fil insistant de Frédéric Chatillon pour opter pour ce « kit ».

Aymeric Chauprade, Louis Aliot et Marine Le Pen au Parlement européen, le 10 mars 2015. © Reuters Aymeric Chauprade, Louis Aliot et Marine Le Pen au Parlement européen, le 10 mars 2015. © Reuters

Dans Marine est au courant de tout..., l'eurodéputé se livre aussi sur une autre affaire visant le Front national, celle des assistants au Parlement européen. Celui qui fut le chef de file des eurodéputés frontistes jusqu'en janvier 2015 explique avoir alerté Marine Le Pen et son directeur de cabinet sur plusieurs anomalies. Il indique qu'après avoir reçu, comme d'autres eurodéputés, des courriers du Parlement européen, il a « découvert qu'[il] n’étai[t] pas immatriculé en France [comme employeur] ». « Après un an, je n’avais toujours pas de numéro de Siret ! Je ne payais pas l’Urssaf. En gros, j’étais un employeur dans l’illégalité. »

Car le tiers-payant des eurodéputés FN, Nicolas Crochet – chargé de recevoir les fonds européens pour payer les assistants locaux des députés –, n'a pas reversé pendant de longs mois les charges sociales en France. Une situation que l'expert-comptable n'a régularisée qu'après de multiples mises en demeure du Parlement européen...

Aymeric Chauprade adresse alors aussitôt une série de courriels pour alerter la direction du Front national. Comme ce mail du 15 juillet 2015, envoyé à Nicolas Crochet et, en copie, à Édouard Ferrand, le nouveau chef du groupe des eurodéputés frontistes, ainsi qu’à Nicolas Lesage, le directeur de cabinet de Marine Le Pen. Le député européen se plaint que « le travail de réponse aux questions demandées par le Parlement n’a pas été fait », en dépit de ce qu’annonçait le cabinet de Nicolas Crochet « fin mai et début juin ». Par téléphone, l'expert-comptable lui livre des explications nébuleuses.

Alors, au lendemain de cette conversation, Aymeric Chauprade envoie un nouveau courriel au directeur de cabinet de Marine Le Pen pour lui détailler les « éléments plus que préoccupants » qui se dégagent de cet échange. Le 17 juillet, troisième courriel : « Nous sommes en train de parler de potentiels détournements de charges sociales par le tiers-payant et rien ne dit que ce ne soit limité qu’à mon cas, le met en garde Aymeric Chauprade. Marine doit impérativement être avertie parce que sinon elle sera soupçonnée de couvrir cet éventuel système. » 

« De mon côté, on voudra bien m'accorder que j'ai même fait preuve d'une confiance aveugle dans les personnes recommandées par notre Présidente », conclut l'eurodéputé dans l’un de ses mails adressés au directeur de cabinet de Marine Le Pen :

 © Mediapart © Mediapart

Comme nous l'avons démontré, Marine Le Pen a été alertée par plusieurs mails sur cette situation. « Marine (...) suit très attentivement le dossier », écrivait d'ailleurs son directeur de cabinet, dans un courriel envoyé à plusieurs eurodéputés, le 8 août 2015.

  • Front national : les hommes de l'ombre. « Envoyé spécial », jeudi 16 mars, 20 h 55, sur France 2. Documentaire en partenariat avec Mediapart, Marianne et Flammarion. 54 minutes.

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