Plus de cent travailleurs sans papiers occupent Rungis pour «bosser et vivre ici»

Par
En pleine nuit, plus d’une centaine de travailleurs sans papiers ont investi le siège de l’entreprise qui gère l’immense marché national de Rungis, en Île-de-France. Ils réclament leur régularisation, soutenus par la CGT.
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Les visages sont fatigués, or la journée commence à peine… Dans une poignée d’heures, une centaine de travailleurs sans papiers s’apprête à investir « la tour de contrôle » de la société Semmaris, qui gère le marché d’intérêt national de Rungis, surnommé ici le « MIN ». Rungis est le plus grand marché de gros de France, une véritable institution. La plupart des participants à cette opération tenue secrète jusqu’au bout sont arrivés la veille au soir, par grappes, pour ne pas attirer l’attention. Depuis, ils somnolent, la tête dans les mains, mangent un gâteau ou avalent un café, attendant le signal. C’est Philippe Jaloustre, de la CGT du Val-de-Marne, qui va le donner. Dans une petite salle du local syndical de Rungis, au bout d’un couloir jauni, un plan du MIN est affiché. « Près de la tour bleue de la Semmaris, le commissariat de police est à un jet de pierre. Dans la tour elle-même, il y a un local sécurité avec des caméras partout. Nous, on entre dans les locaux à 6 heures. D’ici-là, silence, on coupe les portables, c’est le minimum. Ça fait un an qu’on bosse sur cette opération, on ne peut pas se rater… »

Avant 6 heures du matin, dans le local de la CGT à Rungis © MG Avant 6 heures du matin, dans le local de la CGT à Rungis © MG

L’objectif est d’occuper le hall de la tour, pour forcer les employeurs à reconnaître leur travail et la préfecture à régulariser 105 travailleurs sans papiers embauchés, certains depuis plusieurs années, par les entreprises louant des hangars à Rungis. Ils sont tous ou presque manutentionnaires, transbahutant des caisses ou des palettes de fruits et légumes, du poisson ou de la viande, au « cul des camions ». Les dossiers trônent sur la table en Formica marron, de gros fichiers cartonnés remplis de fiches de paye ou de déclarations d’impôts. Comme la maçonnerie, la restauration ou le nettoyage, les marchés – et Rungis en tête – sont des lieux de prédilection pour l’embauche de travailleurs peu ou pas qualifiés, peu regardants sur les conditions de salaire ou de travail, coincés par leur statut de fantôme.

Philippe Jaloustre, militant CGT et du droit des travailleurs étrangers © MG Philippe Jaloustre, militant CGT et du droit des travailleurs étrangers © MG

À 5 h 40, tout le monde descend du local. La nuit s’estompe à peine. Philippe Jaloustre allume sa pipe et se fâche un peu : « On se disperse. Pas question d’y aller en manif ! Pour l’instant, pas de drapeau, pas de chasuble… » Le service d’ordre, composé de militants CGT de l’union locale ou départementale, ainsi que de quelques sans-papiers, est censé entrer dans la Semmaris en premier et prendre de court les agents chargés de la sécurité. Finalement, des dizaines de sans-papiers s’engouffrent sans attendre dans le bâtiment, après avoir traversé le MIN au pas de course, frôlant les camions qui déboulent. Toute la troupe leur emboîte le pas et entre, avec une grande facilité, sous l’œil ébahi des quelques salariés de la Semmaris et des agents de contrôle déjà dépassés.

À partir de là, plus question de se mouvoir à bas bruit. Une banderole est accrochée fissa face aux portes coulissantes. Le slogan traditionnel est repris avec force par les travailleurs, devenus grévistes en l’espace d’une nuit, et poussé par les mégaphones syndicaux : « On bosse ici, on vit ici, on reste ici ! » Plusieurs occupants ont prévu de s’installer dans la durée, avec dans leur petit sac à dos une brosse à dents et quelques habits de rechange. Une caisse de grève a été montée et la CGT tente de mobiliser tous azimuts, afin de payer de quoi manger et boire aux grévistes et à leurs soutiens. « Personne ne peut dire pour combien de temps nous sommes là. On ne va pas stopper avec des promesses, de vagues attestations d’employeurs, explique Philippe Jaloustre. Le mouvement ne s’arrête que lorsque nous avons les 105 cartes-récépissés de demande de titre de séjour en poche, avec autorisation de travail. » 

Les travailleurs grévistes entrent dans la tour Semmaris, à Rungis © MG Les travailleurs grévistes entrent dans la tour Semmaris, à Rungis © MG

Dabou, 32 ans, est embauché en CDI depuis neuf mois sur le MIN. Il charge et décharge des bananes, de 5 heures du matin à 13 heures, pour environ 1 200 euros mensuels. Mais c’est une rareté. La plupart des personnes présentes ce jeudi sont intérimaires, certaines depuis plusieurs années. Toutes utilisent le nom d’une autre, munie de papiers, pour travailler. Les agences d’intérim comme les employeurs n’en savent rien ou ferment les yeux. « Quand on voit que les primes ne sont pas versées, ou qu’aucun équipement de sécurité n’est fourni, ou que les heures supplémentaires sont réduites à néant, on peut déduire que le patron connaît la situation, et en profite », explique un membre de l’union locale CGT du Val-de-Marne. « Ici, sans papiers, on travaille la tête basse, confirme Bama, qui vit en France depuis cinq ans et a travaillé plusieurs années dans les fruits et légumes de Rungis. La grève aujourd’hui, c’est pour payer le loyer du foyer, la nourriture, envoyer l’argent à la famille au pays. »

À quelques mètres de là, arpentant le hall le téléphone vissé à l’oreille, le directeur général de la Semmaris tente de savoir que faire de la centaine de travailleurs sénégalais ou maliens qui prennent peu à peu leurs marques au rez-de-chaussée du bâtiment. « Je connais le service d’ordre, je sais qu’il n’y a pas de raison que ça dégénère. Mais faudrait pas non plus que cela empêche nos salariés de travailler. Et puis, ils peuvent rester un peu, mais ils ne sont pas censés bosser, ces gens-là ? » Dominique Batani tempère également l’implication de sa société, dont l’État est actionnaire : « Je viens d’avoir la préfecture. Si effectivement il faut les régulariser, c’est de son ressort et de celui des entreprises qui embauchent sur Rungis. Ce n’est pas ma responsabilité. »

Occupation des lieux, pour une durée indéterminée © MG Occupation des lieux, pour une durée indéterminée © MG

Dur ou pas, inscrit ou non dans la durée, le mouvement n’est pas sans risque. Tous ceux qui chantent ce matin dans le cœur névralgique de Rungis s’exposent publiquement et ont automatiquement cessé le travail, se retrouvant pour peut-être plusieurs semaines sans ressources. « Ça fait longtemps qu’on en discute entre nous et avec la CGT, raconte Sow, présent en France depuis 2010. Nous savons que ça va être la merde avec nos entreprises, mais on n’a pas le choix, il nous faut des papiers. »

Les régularisations, menées individuellement, ont désormais une chance infime d’aboutir, du fait du durcissement drastique des règles, depuis la loi Cazeneuve de novembre 2015. Ici, beaucoup ont essayé et s’y sont cassé les dents. Le texte et ses décrets publiés en 2016 ont refermé la porte ouverte par les grosses mobilisations de 2008-2010, ayant donné lieu à un assouplissement des règles. Les travailleurs sans papiers avaient notamment obtenu la possibilité de monter un dossier de régularisation en attestant de fiches de paye régulières, même après avoir utilisé un « alias » pour être embauché. La régularisation devenait également possible pour un travailleur, quel que soit son statut, CDI, CDD ou en intérim.

Manuel Valls, ministre de l’intérieur, lui-même poussé par le mouvement et les milieux syndicaux, a gravé en 2012 ces règles dans une circulaire portant son nom. Même si, déjà, il mettait en garde et douchait quelques espoirs : pas question que 2012 se transforme en 1981 (le début du quinquennat Mitterand avait donné lieu à 131 000 régularisations), ni même en 1997 (80 000 personnes acceptées). Dans un article écrit par Carine Fouteau, Mediapart rappelait alors qu’en contradiction avec le principe d’un examen des dossiers « objectif et transparent », Manuel Valls avait même déclaré que la circulaire n’avait pas « vocation » à augmenter le nombre de régularisations, de l’ordre de 30 000 par an ces dernières années, tous motifs compris.

 © MG © MG

Hier comme aujourd’hui, les préfectures gardent cependant une latitude dans l’application de la loi, s’affranchissant au besoin des règles, selon la couleur politique locale ou les instructions venues du ministère de l’intérieur, toujours soucieux de garder la maîtrise des chiffres. « Pour les 105 personnes qui se sont mises en grève cette nuit, c’est évident que leur dossier est solide, qu’elles ont bel et bien travaillé à Rungis, dans des boîtes connues comme le loup blanc, analyse Raymond Chauveau, vieux routard de l’action en faveur des sans-papiers à la CGT. La préfecture va devoir en tenir compte. Mais avant tout, c’est un conflit de travailleurs, surexploités, c’est pour ça qu’on se bat. Laisser perdurer ce genre de situation, c’est un blanc-seing donné aux employeurs pour l’avenir. »

« À cause de Cazeneuve, la circulaire Valls est morte et personne n’a constaté son décès, ajoute Philippe Jaloustre. Tout ce que nous avions acquis par la lutte a été détruit. Les OQTF (obligations de quitter le territoire) se sont remises à tomber et les refus des préfectures s’accumulent. » En effet, rappelle la CGT du Val-de-Marne, CDD et intérim sont à nouveau mis à mal par les procédures, alors que la loi prévoit désormais de « sanctionner pénalement ceux qui prêtent ou empruntent un titre de séjour, ce qui prive les personnes sans papiers de travailler autrement que de manière dissimulée », regrette Violaine Carrère, du Gisti (Groupement d’information et de soutien aux immigrés). « D’où l’obligation de reprendre la bataille », ajoute Philippe Jaloustre.

L’opération menée ce jeudi 16 mars à Rungis s’inscrit bel et bien dans une recrudescence des actions coup de poing par les travailleurs sans papiers. Autre opération spectaculaire récente, l’occupation le 23 novembre 2016, par des centaines de travailleurs sans papiers, du ministère du travail, pour réclamer la régularisation sur « simple preuve de relation de travail, sans conditions de durée, ni de séjour, ni d’emploi », ou encore l’abrogation de la taxe demandée aux employeurs en cas d’embauche de travailleurs étrangers. Le mouvement était soutenu par l’intersyndicale du ministère du travail (CGT-SNTEFP, Sud-Travail-Affaires sociales et SNUTEFE-FSU). Avant cela, l’Inspection du travail et la Direction générale du travail avaient également été occupées. Jean-Claude Cluzel, le président de la Coordination 93 en soutien aux sans-papiers, évoquait à cette époque dans Libération son « ras-le-bol », la circulaire Valls de novembre 2012 ternie par la loi Cazeneuve ne permettant plus que des « régularisations au compte-gouttes ».

En 2016, 5 964 admissions exceptionnelles au séjour pour motif économique ont été accordées, à titre exceptionnel, sur un total de 29 403 régularisations. En 2012, leur nombre s’élevait à 2 259 seulement. Les régularisations ne se sont donc pas totalement taries. Moussa Sabasa a travaillé sans papiers et sous alias pendant six ans, puis a été régularisé après un mouvement de grève en octobre 2013. Comme les salariés de Rungis, il a occupé son entreprise avec 24 collègues pendant dix jours. « Déjà à l’époque, c’était très difficile, met en garde Moussa. Pour le moment, tout le monde a de l’énergie, mais il va falloir tenir. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale