Pour l’hôpital, des dizaines de milliers de manifestants et des violences

L’hôpital public a organisé une manifestation historique : 18 000 personnes à Paris, 220 cortèges dans toute la France. Elle a drainé bien au-delà de l’hôpital, des artistes aux politiques et aux gilets jaunes. Les simples usagers étaient aussi nombreux. Reportages à Brest et à Paris, qui a connu des violences.

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Une justice aux larmes de sang a plané au-dessus de la manifestation de l’hôpital public, mardi 16 juin, à Paris. À un moment, elle a affronté les corbeaux noirs de l’aveuglement, de l’imprévoyance ou du cynisme. Concentrée comme dans son théâtre, la metteuse en scène Ariane Mnouchkine a dirigé ses acteurs. En exergue, les paroles d’Agamemnon : « Lourde est la profération coléreuse des citoyens. Il faudra payer le prix de la malédiction populaire. »

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« L’hôpital public est notre bien commun, explique Ariane Mnouchkine, il est abîmé depuis des dizaines d’années. Consciemment ou non, quelque chose de la démocratie est attaqué par les pouvoirs. Cela devient dangereux. » Touchée par le Covid-19, elle a découvert « avec retard les mensonges accumulés », et avec le confinement, « quelque chose d’infantilisant ».

L’hôpital public manifeste inlassablement depuis plus d’un an. Avec l’épidémie, ses soutiens sont devenus nombreux et divers : artistes, politiques, comme Manon Aubry (LFI) ou Olivier Faure (PS), syndicats et associations, dont les « Rosie » féministes d’Attac. Des jeunes femmes du mouvement pour le climat marchent aussi pour l’hôpital, parce que « notre système capitaliste nous rend malades », explique Gabriele. « Cette épidémie est liée à notre surconsommation, notre surproduction. L’hôpital doit lui aussi produire toujours plus. » Des centaines de gilets jaunes et de black blocs sont présents également.

Le dispositif policier est massif : les CRS quadrillent le quartier entre le ministère de la santé et l’esplanade des Invalides, bloquent les rues. Les canons à eau sont bien en évidence, étrange écho à la manifestation des infirmières en 1991, contre lesquelles ils ont été utilisés. Le gouvernement socialiste d'Édith Cresson était sorti affaibli de l’épisode. Sur l’esplanade des Invalides, à la fin de la manifestation, des heurts ont opposé gilets jaunes et black blocs aux forces de l’ordre. Celles-ci ont chargé, sous les huées des hospitaliers. Il y a eu des blessés.

Une soignante interpellée par les forces de l'ordre lors de la manifestation parisienne du 16 juin 2020. © Antoine Guibert Une soignante interpellée par les forces de l'ordre lors de la manifestation parisienne du 16 juin 2020. © Antoine Guibert

C’est la plus grosse manifestation de l’hôpital à ce jour : 18 000 participants à Paris. Et elle a largement dépassé la capitale : 220 manifestations étaient programmées dans toute la France. À Brest, sur les téléphones tombent les nouvelles du cortège parisien, envoyées par la quinzaine de collègues, membre du syndicat Sud et du collectif Inter-Urgences, parties manifester dans la capitale. Rien à voir avec l’ambiance tout a fait bon enfant du défilé brestois. « Des images dont les journalistes vont encore faire leur beurre. Que ça m’agace ! », note Valérie, aide-soignante à l’Ehpad public Kerlevenez.

Laëtitia Le Gleau, infirmière en hépatologie à l’hôpital de Brest, pleure. Alors que les soignants sortent par centaines de la cour de l’hôpital Morvan, au centre-ville, portant pancartes et drapeaux, ils sont applaudis, sans relâche, par les manifestants restés sur le trottoir. « On l’a vu à la télévision, on le sait bien que les gens nous soutiennent, mais là, ça fait quelque chose… »

Comme dans une vingtaine de villes en Bretagne, les usagers se sont joints à cette journée de manifestation. « Pendant toute la période de confinement, cela me semblait difficile de montrer son soutien, confirme Sylvain (prénom d’emprunt), un Brestois qui travaille dans un établissement culturel. À part au balcon et sur Internet, mais c’était un peu frustrant. » Pour le jeune homme, « tout le secteur public souffre des mêmes maux depuis une décennie, une vente de l’État par morceaux. Et l’hôpital est un marché juteux. »

Passée de la recherche en génétique au théâtre, Maëva Le Hir, venue en soutien elle aussi, espère que « le mouvement ne va pas retomber » : « Il ne faut pas rater le dernier virage avant le mur, en multipliant les actions. » Avec son collectif culturel, Le Maquis, elle était déjà dans la rue la semaine passée pour lutter contre le racisme et les violences policières.

Pour cette autre manifestante, retraitée de l’hôpital de Brest, revenir dans la rue aujourd’hui n’avait rien d’évident. C’est d’ailleurs sa sœur, ancienne institutrice, qui lui a soufflé l’idée. « J’ai tellement souffert ici, mais chut, c’est tabou de dire qu’on va mal à l’hôpital, raconte-t-elle avec amertume. Sur les suicides, les burn-out, silence radio ! » Cela fait pourtant des années que cette ancienne infirmière attend que ses « collègues se bougent les fesses ! » : « La révolte arrive enfin, elle a eu un coup de pouce grâce au Covid, c’est étrange, mais mieux que rien… » L’ancienne infirmière n’a jamais vu autant de monde à une manifestation de soignants dans cette grande ville du Finistère, même si la majorité sont des professionnels de santé.

« Autant de monde, à Brest, c’est inédit », confirme Pascale Robardet, responsable du syndicat Sud santé au CHU régional Brest-Carhaix.

La manifestation à Brest. © Mathilde Goanec La manifestation à Brest. © Mathilde Goanec

« À Lorient, ils ont commencé au petit déjeuner, avec les usagers. À Morlaix, ils ont organisé des grillades, ici on a attendu 18 heures pour mettre un point d’orgue à cette journée, et accueillir les gens qui travaillent, explique Thomas Bourhis, secrétaire du syndicat CGT à l’hôpital. On espère que les gens ont pris conscience au cours de cette crise que le système de santé protège tout le monde, et que c’est leur affaire à eux aussi. »

Laëtitia Le Gleau, alors que la place de la mairie se noircit de monde pour les prises de parole en fin de journée, n’est pas sûre que la mobilisation du jour change cependant quelque chose : « Des promesses, cela fait longtemps qu’on nous en fait ! », dit-elle. Mais elle convaincue d’une chose : « Ce n’est même pas une question de salaire, mais avant tout une question de moyens. Si nous sommes bien traités, les gens seront mieux soignés. »

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Cet article a été corrigé car il comportait une erreur, signalé par une lectrice, merci à elle. C'est sous le gouvernement socialiste d'Édith Cresson, en 1991, que la police a utilisé les canons à eau contre les infirmières. Les manifestations des infirmières en 1988, sous le gouvernement de Michel Rocard, se sont déroulées sans violences.