Calais, au centre de la crise migratoire Reportage

Migrants : le « modèle » de Grande-Synthe en sursis après l’évacuation d’un campement

L’État a évacué mardi 17 septembre un campement de 800 exilés à Grande-Synthe, près de Calais. Alors que l’écologiste Damien Carême, maire jusqu’en juillet, avait tenté d’organiser un accueil plus digne, son départ engendre des incertitudes sur le terrain. Reportage.

Elisa Perrigueur

16 septembre 2019 à 20h26

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À l’aube ce mardi 17 septembre, quelque 800 migrants abrités dans le gymnase du Moulin, à Grande-Synthe et dans ses tentes alentour, se sont réveillés cernés par les forces de l’ordre. CRS, policiers, gendarmes ont commencé à encercler les lieux au cœur de la ville côtière du Nord entre 6 heures et 7 heures.

L’opération de « mise à l’abri » de ce camp précaire mis en place dans l’urgence fin décembre par la municipalité s'est déroulée dans un calme relatif, selon une salariée de l'association Médecins du Monde sur place.

Les exilés ont été placés dans une douzaine de bus qui ont mis le cap loin du littoral dans des CAO (centres d’accueil et d’orientation) ou CAES (centres d'accueil et d'examen de la situation). Ces Kurdes irakiens, quelques Iraniens, dont beaucoup d’hommes et une centaine de mineurs non accompagnés, ne connaissent pas encore leur destination précise en France. Ils n’espéraient faire à Grande-Synthe qu’une escale de quelques mois avant de rejoindre, espéraient-ils, clandestinement la Grande-Bretagne.

Tous étaient prêts à monter dans les bus, bagages en main. L’opération avait été annoncée par les autorités il y a plusieurs semaines.

De fait, depuis des jours une atmosphère de sursis régnait dans le camp. Les vendeurs des échoppes illégales du camp, des passeurs voulant arrondir des fins de mois déjà très confortables, avaient planqué la machine à kebab et les chichas à vendre. Les migrants étaient de moins en moins nombreux. On évoquait dans les rangs des associatifs près de deux cents départs. À ceux-ci se sont ajoutés une centaine de départs rien que dans la nuit de lundi à mardi. Des familles ayant déserté en quête d’autres refuges sur la côte d’Opale. 

Tout le monde savait que ce petit univers précaire, parfois érigé comme solution d'urgence et créé sur décision de la ville, aurait bientôt disparu.

C'était une alliance contrainte entre l’État, la municipalité et les associations qui tenaient le camp. La ville fournissait le terrain, les associations les rations de nourriture, la préfecture, enfin, avait installé en juin des sanitaires et douches en face du gymnase. Un acte forcé toutefois par une décision du Conseil d’État saisi par la mairie et les bénévoles, outrés de l’« inaction » de l’État. 

Quelques tentes alignées le long du gymnase du Moulin, en janvier 2019. Jusqu'à 1.100 personnes ont vécu sur ce terrain de Grande-Synthe. © REUTERS/Pascal Rossignol

Depuis plusieurs années à Grande-Synthe, ces trois acteurs doivent travailler ensemble, de plein gré ou non, à l'accueil des migrants, non sans dissensions. Le gymnase du Moulin était devenu le fruit d'une collaboration forcée, la justice étant passée par là pour imposer l'intervention de l’État.

C’est le tribunal administratif de Lille, à la demande de Martial Beyaert, nouveau maire de Grande-Synthe, qui avait tranché pour la fin du camp. La justice estimait que celui-ci, qui avait gonflé ces derniers mois, générait des « problèmes de salubrité […] et de sécurité publique ».

Les 23 000 habitants de la cité industrielle, bastion d’ouvriers de l'acier où le chômage flirte avec les 25 %, sont habitués à ces missions d’« éloignement ». Elles s’opèrent régulièrement depuis 2017 sous l’œil des CRS et caméras. L'opération doit légalement se faire avec « le consentement des personnes ». Les plus « récalcitrants » étaient menacés d'être conduits en centres de rétention, avait prévenu la préfecture du Nord. 

« C’était acté dès l’ouverture : le gymnase était réquisitionné pour la période hivernale, l’évacuation a pris du retard », insiste le nouveau maire socialiste Martial Beyaert, derrière les murs de briques rouges de l'hôtel de ville. « J’ai reçu une pétition d’une centaine de riverains contre le lieu. On a la chance d’avoir une population bienveillante mais là, il y a trop de monde, des nuisances. Tout le monde est d’accord pour dénoncer les conditions de vie des migrants, eux-mêmes le vivent mal et méritent un accueil plus digne. » L’ex-adjoint municipal à l'air affable et aux cheveux grisonnants mesure chacun de ses propos, prononcés avec l’accent du Nord.

Il a conscience que celui qui l'a précédé à ce poste pendant dix-huit ans, l'écologiste Damien Carême, tout juste élu député européen, est célèbre pour son implication en faveur des migrants. Et notamment pour son bras de fer avec l’État afin de les abriter dans sa commune. Une contradiction à la politique d’éloignement du littoral voulue par les derniers gouvernements. Et à celle de la Grande-Bretagne aussi, qui y contribue, à grands coups de financements. Elle a versé 163 millions d’euros ces quatre dernières années, voulant éviter la résurgence d'une autre « jungle » comme celle de Calais, qui a abrité jusqu’à 10 000 réfugiés à ses portes, en 2016.

La même année, la commune de Grande-Synthe, à trente kilomètres de là, se retrouve tout aussi débordée par l’arrivée de migrants venus par la route des Balkans. Ils sont 2 500 dans un bois boueux du centre-ville. « J’avais alerté l’État, il n’y avait aucune réponse suffisante. Alors la municipalité a mis en place le camp de la Linière [en mars – ndlr] », raconte Damien Carême, rencontré dans un café parisien. Des cabanons en bois sont érigés le long de voies de chemin de fer en bordure de l’autoroute A16. « Je suis opposé à la construction de ce type de camp, j’estime qu’il existe assez de bâtiments en dur pour pouvoir créer des lieux d’accueil, sa raison d’être était uniquement l’idée d'urgence humanitaire », ajoute l'ex-maire de la ville.

Le camp de la Linière à Grande-Synthe ravagé par les flammes en avril 2017. © REUTERS/Pascal Rossignol

L'État, réfractaire, finit par s’investir financièrement dans le camp qui disparaît néanmoins dans les flammes en avril 2017. La municipalité réquisitionne alors le gymnase du Moulin pour l'hiver suivant. L'initiative, reconnue cette fois, ne le sera pas l'année suivante. Entre-temps, Emmanuel Macron a été élu président. « Il y a eu une aggravation. L’État ne voulait vraiment plus rien faire », constate Damien Carême. Au fil des mois, le dialogue noué entre l'ancien maire et la préfecture s’est rompu : « Ils ont considéré que j'avais agi soi-disant unilatéralement pour ouvrir le lieu. Nous ne nous sommes plus adressé la parole depuis décembre. »

Son successeur l’a repris, dès son arrivée. « Je ne souhaite pas qu’un tel camp se refasse. C’est l’après [évacuation] qu’il faudra gérer avec tous les acteurs, plaide Martial Beyaert. L’État doit proposer un accompagnement de ces personnes, être présent, car on sait que ce phénomène d’arrivées va s’accentuer dans les années à venir. » Il annonce, évasif : « Hors de question qu’il y ait des gens dehors ici l’hiver, si l’on doit constater une telle difficulté, j’agirai. »

Et si Martial Beyaert se targue d'être « dans la lignée de son prédécesseur », ce dernier réfute. « Il a cédé face à la préfecture en acceptant de prendre un arrêté d’expulsion après l’évacuation du gymnase, je ne l’avais jamais fait », signale Damien Carême. Marqué par ces mois d'affrontements où il tentait de contraindre l’État à agir, souvent en faisant appel à la justice, l'écologiste s'en méfie toujours. Il observe avec prudence le rapprochement de son successeur avec celui-ci. 

La dérive de la loi des « jungles »

Parmi les organisations de terrain comme Médecins du monde, Women’s Center, Emmaüs, etc., on redoute aussi cette nouvelle relation avec la préfecture, adepte des « mises à l’abri ». En deux ans, elles ont listé plus d'une dizaine d’évacuations importantes. « C’est totalement vain. À chaque fois, les exilés reviennent au bout d’une à trois semaines », dénonce Claire Millot, la secrétaire générale de l’association Salam.

À l'intérieur du gymnase du Moulin, en mai 2018, où attendent des dizaines de familles de Kurdes irakiens. © Laurene Daycard

Et de répéter inlassablement que « les CAO et CAES sont inadaptés car ces migrants sont majoritairement des “dublinés” ». Ils ont leurs empreintes dans un autre pays de l'UE où ils sont menacés de renvoi s’ils se déclarent. Ces pays sont responsables de leurs premières demandes d'asile, ce qui autorise, selon le règlement, la France à les transférer de nouveau là-bas. Les « dublinés » de Grande-Synthe viennent souvent d'Allemagne. Hors système, ils fuient les centres d’accueil officiels de l'Hexagone.  

Claire Millot souligne « l’absurdité » de cette réglementation européenne qui les condamne à l’errance. « Ils ont parfois été déboutés du pays d’où ils ont fait cette première demande, où ils sont dublinés. Ils ne peuvent pas entrer dans la procédure d’asile en France, ce qu’ils feraient s’ils le pouvaient et on ne les laisse pas non plus passer en Angleterre. »

Elle regarde dépitée la réponse des gouvernements sur le littoral, devenu presque un laboratoire des politiques migratoires, à ces arrivées de réfugiés régulières depuis la fin des années 1990. Du temps des premiers exilés kosovars qui, malgré eux, ont donné le surnom de « Kosovars » aux migrants de toutes nationalités suivant leurs traces sur la Côte d'Opale. Du temps aussi où la notion de « dubliné » n’existait pas. 

Les bénévoles ou salariés de l'humanitaire réclament la suspension de ce règlement de renvoi, tout comme le nouveau maire de Grande-Synthe. Les organisations vont plus loin, défendant aussi la création de « maisons du migrant » sur le littoral. « Des lieux d’accueil temporaires de tailles modestes où les migrants pourraient faire le point sur leurs parcours migratoires. Ils auraient accès à des informations sur leurs droits fondamentaux », explique Claudette Hannebicque, présidente de l’antenne de Dunkerque de l'organisation Adra. L'État, la mairie travailleraient « de concert avec les associations », mais sur le long terme. 

La préfecture du Nord maintient le refus de tout « point de fixation » à proximité des rives du Nord et du Pas-de-Calais. « … [Ces points], outre le fait qu’ils sont contraires à la dignité des personnes, constituent des lieux privilégiés de commerce en tout genre pour les réseaux criminels de passeurs », précise-t-elle à Mediapart. Cet argument de la lutte contre les trafiquants, présents dans les camps et facturant les trajets jusqu'à l'Angleterre de 5 000 à 10 000 euros, est récurrent dans les rangs du gouvernement pour justifier tout démantèlement. 

Or les démantèlements se multiplient depuis 2017 à Grande-Synthe, mais aussi à Calais, devenue malgré elle le « contre-modèle » craint par les associations locales. Là-bas, les 600 migrants du Soudan, d’Afghanistan, d’Iran… dispersés aux abords de la ville, sont délogés chaque matin, tente sous le bras. Une dérive de la logique de non-fixation, un « harcèlement » pour Chloé Lorieux, salariée de Médecins du monde. Elle regrette « le sentiment d’usure » sur le terrain : « Les exilés sont épuisés. Il y a un cumul, avec les expulsions répétées, la pression policière, le manque de lieu de vie. » Et d'alerter : « Ils prennent des risques de plus en plus importants pour passer en Grande-Bretagne. »

Depuis 2018, les traversées en bateau pneumatique sur la mer aux courants forts s’intensifient et les autorités sont dépassées. Conséquence des « évacuations en rafale », disent les associatifs. Mais aussi d’un espoir : celui que les accords de Dublin cessent d’être appliqués outre-Manche en cas de Brexit.

Le 10 septembre, les Britanniques ont ramené à terre 86 migrants. Le même jour, un homme a été secouru en hypothermie sur un canoë-kayak au large de Gravelines. D’après la préfecture de la Manche et de la mer du Nord, 1 727 migrants ont ainsi mis le cap sur le Kent en 2019.

La responsable de Salam, Claire Millot, elle, compte les morts de ces traversées. Au moins deux, s'attriste-t-elle. Une Iranienne a disparu dans les eaux du détroit début août. Un Irakien a été retrouvé à Zeebruges fin août, portant autour de la taille une veste de sauvetage artisanale composée de bouteilles en plastique.

Elisa Perrigueur


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