«Les Impactés»: une pièce prémonitoire sur la crise de France Télécom-Orange

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Dès 2007, alors quepersonne ne parlait des suicides, une pièce de théâtre mettait au jour le système France Télécom-Orange et la souffrance de ses salariés. Cette année-là, le groupe venait de lancer Next, vaste plan industriel et de restructuration interne. Objectif : fairepartir 22.000 salariés. Mediapart diffuse en accès libre le documentaire qui a été tiré de cette pièce de théâtre de la compagnie Naje.
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«Impacté». A France Télécom-Orange, c'est ainsi que le jargon managérial désigne le salarié concerné par une restructuration. Il n'est pas «concerné», encore moins «victime». Dans la communication interne, le mot est censé adoucir la violence des réorganisations permanentes à l'œuvre dans l'ancienne entreprise publique de télécommunications. Il est pourtant emprunté au vocabulaire de la guerre, de la violence, des armes. C'est ce mot-symbole que la compagnie Naje (acronyme de “Nous n'abandonnerons jamais l'espoir”) a choisi pour nommer la pièce de théâtre qu'elle fait tourner depuis deux ans. Evidemment, le même mot a donné son titre au documentaire tiré de cette pièce que Mediapart a choisi de vous montrer.

 

 

L'aventure a commencé il y a bien longtemps : début 2007 exactement, alors que personne ne parlait des suicides à France Télécom – il y en avait pourtant, et cette année fut sans doute marquée par un pic, impossible à mesurer exactement puisqu'ils n'étaient pas recensés comme aujourd'hui. Dans l'entreprise, certains tentaient bien d'alerter sur le grand désordre en cours. En vain. On les accusait de casser l'ambiance, on les taxait de Cassandres motivées par des intérêts inavouables. En 2007, France Télécom vient de lancer Next, vaste plan industriel qui s'accompagne d'une profonde restructuration interne. Objectif : faire partir 22.000 salariés, les moins expérimentés, les moins adaptables, et en recruter 6000 sur les métiers en croissance.

 

Le comité d'établissement de la direction territoriale Ile-de-France de France Télécom a l'idée de commander à la compagnie Naje une pièce de théâtre sur les mutations en cours. Fabienne Brugel et Jean-Paul Ramat, les deux animateurs de la compagnie, rencontrent une centaine de salariés. Peu à peu, le texte des «Impactés» prend vie tandis que s'accumulent confidences, anecdotes, angoisses.

 

«Ces entretiens ont parfois été très difficiles, se souvient Fabienne Brugel. Les gens arrivaient souvent dans des états terribles. En me parlant, certains pleuraient, criaient, s'effondraient.» Fabienne Brugel et Jean-Paul Ramat montrent la pièce aux élus du comité d'entreprise. «Ils n'ont changé qu'un seul mot, un détail, dit Brugel. Ils étaient surtout très émus.» La première a lieu à Paris, en novembre 2007. Depuis, la pièce a été jouée une vingtaine de fois, en Ile-de-France, en Bretagne, dans l'Est. A chaque fois, quelques centaines de spectateurs pour un spectacle qui en mérite beaucoup plus.
Car bien avant que toute la presse ne s'empare du sujet à la faveur de la série de suicides de ces derniers mois, Les Impactés disséquait le système France Télécom. Le documentaire que nous vous proposons en reprend les scènes principales.

 

Rideau. Lumière. Une femme en tailleur bordeaux (le grand patron) débarque sur scène. Embarrassée. «Je me retrouve à la tête d'une entreprise composée essentiellement de fonctionnaires.» Un homme en noir – son conseiller – lui souffle : «Vos fonctionnaires, supprimez-les.» En deux mots, tout est dit : emporté par la mondialisation et la concurrence, France Télécom change. Ceux qui ne peuvent pas accompagner le mouvement doivent déguerpir. Le reste : les restructurations permanentes, les ostracismes organisés, la séparation des individus, jusqu'à la suppression progressive des pots de départs qui atomise les individus..., tout découle de ce mot d'ordre originel.

 

Bien sûr, le propos est parfois exagéré. Dans la pièce, les méchants sont vraiment de gros méchants. Les traits sont grossis à dessein : «Notre boulot ne consiste pas à renvoyer chacun à sa propre souffrance en mettant en scène des anecdotes ou des situations vécues, explique Fabienne Brugel, formée à l'école d'Augusto Boal, le père (décédé récemment) du Théâtre de l'opprimé, théâtre de la contestation par excellence, puisqu'il est né de la résistance à la dictature au Brésil. Il s'agit de donner une vision globale du système. C'est bien une stratégie globale de l'entreprise qui est à l'œuvre. Le dire, et le montrer, permet de déculpabiliser les salariés, qui pensent souvent qu'ils sont seuls responsables de ce qui leur arrive. En préparant la pièce, j'ai rencontré tellement de salariés résignés, défaits. Comme s'ils avaient déjà perdu.»

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J'avais entendu parler de la pièce Les Impactés depuis un an et demi. J'ai pensé, au vu de l'actualité récente, qu'il était intéressant de diffuser sur Mediapart le documentaire qui en a été tiré, tant la pièce et les témoignages qui l'accompagnent illustrent le malaise chez l'opérateur télécom. Le Comité d'établissement de France Télécom Ile-de-France, la compagnie Naje et l'association Canal Marches qui a tourné le documentaire se sont montrés enthousiastes.