Défense européenne: un fantôme qui parle le «volapük intégré»

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Depuis son élection, Emmanuel Macron tente de relancer une Europe de la défense moribonde. Le constat est partagé : des risques nouveaux menacent la sécurité du continent. Mais les pays européens sont en désaccord sur à peu près tout. Et une large partie d’entre eux s’en remettent d’abord, voire exclusivement, à l’Otan.

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Il faut se féliciter de la bordée de tweets d'un Donald Trump éructant contre Emmanuel Macron et sa proposition d'une « vraie armée européenne sans dépendre seulement des États-Unis ». La fureur trumpiste a cet avantage de remettre au centre de la table un débat vieux de près de soixante-dix ans, depuis que le fameux projet de Communauté européenne de défense élaboré en 1952 a été tué dans l'œuf par les gaullistes et les communistes.

La défense européenne est aujourd'hui un fantôme anémié qui parle le « volapük intégré », selon l'expression de Charles de Gaulle (vidéo ici). En des décennies de réflexions, sommets extraordinaires, traités, conventions, alliances, pseudo-brigades communes et fausses alliances industrielles, l'Union européenne et ses États membres auront réussi à créer une stupéfiante usine à gaz et une longue liste de sigles incompréhensibles. En voici un bref échantillon: CED, UEO, HRUE ou HRVP, FAC, COPS, CMUE, SEAE, EMUE, PSDC, CMPD, EUFOR, AED, GPM, CODUN, CONOPS +, FED, PESCO…. (pour en savoir plus, cliquez ici).

Donald Trump et Emmanuel Macron à l'Élysée le 10 novembre 2018. © Reuters Donald Trump et Emmanuel Macron à l'Élysée le 10 novembre 2018. © Reuters

Cette confusion langagière ne fait que dire l'état de déshérence de la défense européenne, qui est pourtant censée avoir fortement progressé depuis une vingtaine d'années. C'est en 1999 puis 2000 que fut élaborée une « Politique européenne de sécurité et de défense » (PESD) qui devait doter l'Europe d'une capacité militaire autonome avec la création imminente (!) d'une force de réaction rapide de 60 000 hommes.

Le résultat fut un fiasco, masqué année après année par la création d'autres sigles, comités, divisions et sous-divisions. Les experts ont beaucoup réfléchi, beaucoup travaillé et rien ou presque ne s'est produit. La brigade franco-allemande, créée en 1989 et qui a compté un temps jusqu'à six mille hommes, devait constituer le socle de cette force d'intervention. L'ensemble s'est gentiment fait oublier. À tel point que la Cour des comptes recommandait en 2011 « la réorganisation, voire la suppression » des corps militaires européens permanents.

Il en reste quelques lambeaux pourtant. On peut en trouver la trace dans un tout récent rapport d'information de la commission des affaires européennes de l'Assemblée nationale (il est à lire ici). Les seules forces opérationnelles dont dispose aujourd'hui l’Union européenne sont les groupements tactiques (siglés GTUE). Et que lit-on dans ce rapport ? « Ils n’ont jamais été déployés en raison du coût qu’ils représentent pour les États membres concernés et de l’unanimité exigée pour leur engagement. » Commentaire des rapporteurs : « C'est un spectacle un peu désolant que donne l’Union européenne avec ses groupements tactiques qui, depuis 2005, s’entraînent sans jamais avoir été déployés. » Trump et Poutine rient, eux, à gorge déployée…

Adieu la PESD, bonjour la PESCO ou CSP (les sigles toujours…) ! Cette « coopération structurée permanente », prévue par le traité européen de Lisbonne de 2007, devait voir le jour en 2010 et tout révolutionner. Elle autorise les États membres qui le souhaitent à se regrouper pour coordonner leurs dépenses militaires et développer ensemble programmes d'armements, capacités militaires d'intervention… Il s'agissait alors de surmonter les blocages de nombreux pays et la règle de l'unanimité qui prévaut en matière de défense.

En 2016, France, Allemagne, Espagne et Italie ont représenté 60 % des 180 milliards d’euros de dépenses militaires de l'Union européenne (hors Royaume-Uni). En ajoutant la Pologne et les Pays-Bas, c’est près de 70 % des dépenses militaires qui sont supportées par six pays. La logique sous-tendant la CSP était que ces pays s'allient plus fortement. Un noyau restreint souhaitant avancer vite : cette idée simple l'était sans doute trop.

Car la CSP n'a été mise en place qu'en décembre 2017, dix ans après son adoption ! Elle accueille la quasi-totalité des États membres (25 sur 28) et a rétabli la règle de l'unanimité en son sein… L'idée a, en fait, été tuée par l'Allemagne qui se méfiait d'une Europe à deux vitesses en matière de défense ; par des accords bilatéraux entre la France et le Royaume-Uni ; et enfin par la crainte de Berlin d'une hégémonie de Paris sur un tel dispositif. Pour le coup, la France ne participe que mollement à cette CSP, n'étant partie prenante que de quatre projets sur dix-sept, très loin derrière l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne.

Au revoir la CSP, bienvenue à l'IEI… Cette fois, il s'agit de l'« Initiative européenne d'intervention ». Une annonce faite par Emmanuel Macron le 26 septembre 2017. Prenant acte des fiascos passés, le chef de l'État propose cette fois de « favoriser l'émergence d'une culture stratégique européenne », selon les explications du ministère des armées, pour « préparer conjointement de futurs engagements coordonnés ». L'idée d'un noyau restreint est reprise, « un socle d'États européens ayant démontré leur volonté politique et leur capacité militaire ».

En gros, il s'agit de répondre au constat clairement dressé par le rapport d'information parlementaire : « Avec vingt-huit armées et, souvent, autant d’équipements et de doctrines et procédures différentes, il est très difficile d’imaginer que les États membres puissent jamais agir ensemble contre une menace commune. » Mais le problème est qu'Emmanuel Macron ne s'était pas concerté avec Angela Merkel sur cette annonce et son contenu, et qu'un an a déjà été perdu.

Ce n'est qu'au début de ce mois de novembre que les ministres de la défense et chefs d'état-major des dix pays intéressés par cette IEI se sont réunis à Paris pour entamer les discussions. Et les méfiances demeurent, la première d'entre elles étant que la France tente de faire payer par ses alliés une partie de ses interventions extérieures, en particulier en Afrique. « “Ensemble”, pour nous les Français, cela veut souvent dire “les autres avec nous”, il faut que cela change», reconnaissait un général cité par Le Monde, lors de l'université d'été de la défense.

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