Loin des clichés, des femmes victimes de violences dans les beaux quartiers

Par Laurène Daycard

Les violences conjugales touchent tous les milieux sociaux, mais la parole de certaines victimes est rare. Léa, Louise, Élizabeth et Joséphine ont longtemps évolué avec aisance dans les quartiers chics de l’ouest parisien, jusqu’à ce qu’elles décident de fuir.

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Pendant deux décennies, Léa s’est réveillée sans jamais trop savoir si elle allait incarner pour le reste de la journée une princesse ou une salope. Tout dépendait, raconte-t-elle, de l’humeur de son mari, dirigeant d’une société de conseils en investissements. Ce dernier pouvait la porter aux nues, de préférence en société. Ou la priver de sa carte bleue, après l’avoir traitée de « parasite », de « grosse vache » et d’autres « mots qui blessent tous les jours », se souvient cette ancienne cadre. « Je ne comprenais rien à ces sautes d’humeur, alors je lui cherchais des excuses, comme le stress, persuadée que tout pouvait s’arranger. » Son mari a depuis été condamné par la justice.

À la naissance de leur premier enfant – une époque où son partenaire savait encore contenir ses accès de colère –, Léa a arrêté sa carrière. « Je suis devenue totalement dépendante de lui financièrement », résume cette quinquagénaire, le ton amer. Avec des revenus mensuels caracolant à près de 23 000 euros, son conjoint pouvait leur assurer un train de vie luxueux.

Leur foyer comptait parmi les « 1 % les plus aisés », selon les critères de l’Insee, dont une forte concentration se situe dans les quartiers ouest de Paris, à cheval entre les arrondissements chics de la capitale et les Hauts-de-Seine. Léa réside dans l’une des nombreuses petites communes cossues de ce département.

Par une fin d’après-midi automnale, elle nous ouvre les portes de sa villa, s’excusant aussitôt d’être en ligne, la tête inclinée sur son téléphone. « C’est en rapport avec les avocats », chuchote-t-elle, en nous invitant à patienter sur l’un des canapés en cuir de son salon dont les baies vitrées donnent sur un jardin avec piscine. La décoration minimaliste, à peine émaillée de quelques œuvres d’art, détonne avec le désordre qui règne côté salle à manger. La table et une partie du sol sont ensevelies sous un amas de paperasse.

« Je ne sais pas comment je fais pour réussir à trouver le temps de dormir », raconte-t-elle, après avoir raccroché. « Rien que d’enlever son nom sur des factures pour mettre le mien peut prendre une éternité », soupire-t-elle.

 © Illustration de Justine Charlot © Illustration de Justine Charlot

Léa se bat pour se libérer de l’emprise de son ex-compagnon, sans perdre la garde de ses filles. Cette mère au foyer se positionne sur tous les fronts : juridique, administratif, financier, mais aussi émotionnel. Lors de notre premier échange, au cours de l’été, elle confiait : « Mon problème, c’est que je l’aime. Mon entourage ne le comprend pas, vu tout le mal qu’il m’a fait. Même moi, je me dis parfois que je dois être bête. »

« Des violences encore trop circonscrites à l’homme pauvre »

Il y a deux ans, Léa a eu peur d’être tuée. Ce soir-là, son conjoint n’a pas supporté qu’elle ose le déranger pendant qu’il regardait la télévision. Il s’est levé pour lui asséner une gifle. En riposte, Léa a empoigné la télécommande pour la jeter au sol. Lui s’est lancé à sa poursuite pour la plaquer au sol et la rouer de coups de pied, face à l’une de leurs filles.

Chaque année, 213 000 femmes sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur (ex)-conjoint. « Toutes les catégories sociales, tous les territoires sont touchés », rappelle la sociologue Johanna Dagorn, spécialiste des violences et des discriminations. En 2019, le Grenelle sur les violences conjugales a porté les projecteurs de façon inédite sur ce fléau. Cette problématique de santé publique est de plus en plus appréhendée de façon systémique – tel un enjeu sociétal et politique – et non plus comme une simple accumulation de faits divers isolés.

Violences dans le ménage selon le niveau de vie. Étude de l'INHESJ de février 2019. Violences dans le ménage selon le niveau de vie. Étude de l'INHESJ de février 2019.

Pourtant, les témoignages comme celui de Léa restent peu fréquents. « Les violences conjugales sont encore trop souvent circonscrites à l’homme pauvre. Les femmes cadres et les épouses de notables sont les oubliées des politiques de lutte », analyse cette chercheuse de l’université de Bordeaux, l’une des rares à s’être intéressée à cette question à travers le prisme de l’appartenance sociale.

Un même effet de loupe se retrouve sur le terrain de l’action sociale, où les femmes en situation de précarité sont plus visibles, car « dépendantes des institutions comme les centres d’hébergement d’urgence », constate l’experte.

« Ma vie, ce n’est pas de passer mon temps dans des associations », évacue par exemple Louise, qui occupe un poste à responsabilité dans le secteur de l’art. « Je veux vivre normalement. Ne pas faire que parler de ça », motive-t-elle, lors de l’interview, dans une brasserie de Neuilly, pendant sa pause déjeuner. « Ça », c’est, selon son récit, le traqueur sous la voiture, les SMS malveillants, les boîtes mails piratées et une menace de mort, qu’elle a subie de la part de son ex. « Pour moi, tout ira très bien le jour où je ne l’aurai plus sur mon dos. »

La plupart des profils comme le sien passent à côté des radars associatifs des Hauts-de-Seine. « On s’étonne d’être si peu en contact avec ce public, alors que nous sommes implantés dans le département le plus riche de France », observe par téléphone Leslie Braga, assistante sociale de l’Afed 92, l’une des quatre structures derrière FVV 92 – Femmes victimes de violences. Ce réseau gère une permanence d’écoute téléphonique. « On se demande vraiment où elles vont et à qui elles en parlent. Et même, dénoncent-elles ces violences ? »

« On a peu de plaintes dans ces dossiers »

Pour l’avocate Migueline Rosset, la réponse est négative. Énarque, directrice stratégique, artiste célèbre et « femme de »… Chaque année, depuis deux décennies, plusieurs dizaines de victimes au profil CSP+ poussent les portes de son cabinet, à l’étage d’un immeuble haussmannien de l’avenue Charles-de-Gaulle, l’artère dorsale de Neuilly. « Le plus souvent, elles nous consultent dans le cadre d’une séparation. On découvre ensuite, au fil des échanges, qu’il y a aussi des violences, précise l’avocate. Vraiment, personne ne peut imaginer ce qu’il se passe dans le huis clos familial. »

La possibilité d’un divorce par consentement mutuel est alors écartée, au profit de procédures contentieuses, face à un juge. « C’est une position de principe du cabinet. » Ses clientes sont incitées à porter plainte pour doubler la démarche d’un volet pénal. « Mais très sincèrement, on en a peu dans ces dossiers, c’est de l’ordre de peut-être 2 %. Dans ces milieux, aller à la police, ça n’arrive jamais, sauf si vous vous êtes fait “carjacker” votre Rolls ou votre Audi. »

Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus l’omerta règne ? C’est ce qui ressort d’une récente étude de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ) sur la violence dans les ménages selon le niveau de vie. Le taux de déplacement en commissariat serait de 5 % pour les victimes des classes aisées, contre 22 % dans les milieux modestes. Et parmi cet échantillon, le taux de plainte chute à 3 % pour les premières, contre 12 % pour la seconde catégorie.

Violences dans le ménage selon la catégorie socioprofessionnelle. Étude de l'INHESJ de mai 2020. Violences dans le ménage selon la catégorie socioprofessionnelle. Étude de l'INHESJ de mai 2020.

Pour Louise, la cadre dans le milieu artistique, une dizaine de plaintes ont été déposées contre son ex mais cela n’a jamais entraîné plus que des rappels à la loi (trois au total). Une fois, au commissariat, un agent lui aurait même rétorqué : « Vous devriez vous taper la tête contre un mur pour que les procédures aillent plus vite. » « La justice n’arrive pas à cerner la perversité de ces types-là, qui présentent bien, avec une bonne situation, où en apparence tout est parfait, s’indigne cette cadre. Même l’entourage de ces hommes-là n’y croit pas. C’est épuisant. »

Avant même d’envisager un détour par le poste, il y a de nombreux « verrous à débloquer », diagnostique Migueline Rosset. « Une femme m’a dit un jour : “Non, je n’irai pas porter plainte car je ne veux pas être considérée comme une victime”, reprend cette avocate. “Mais Madame, vous l’êtes”, lui ai-je dit. Il faut réussir à l’accepter. Sinon, le travail de reconstruction ne pourra pas se faire. »

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Les prénoms des femmes ayant témoigné ont été modifiés pour des raisons de sécurité. Au total, pour cet article, j’ai échangé avec une dizaine de victimes.