Saturé, le centre d’accueil de Paris refoule des réfugiés à l’entrée

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En un mois, le centre de réfugiés de Paris, d’une capacité d’accueil de 400 personnes, a atteint ses limites. Le rythme des premiers entretiens est insuffisant. Le campement qui s’était installé à proximité a été évacué. 

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Pendant un mois, le centre de premier accueil de Paris – les autorités tentent de faire disparaître sa désignation initiale de « camp humanitaire » – est à peu près parvenu à accueillir tous les migrants qui se présentaient à ses portes, empêchant la reconstitution de campements de fortune dans les rues de la capitale du côté des stations de métro Jaurès et Stalingrad. Mais son sous-dimensionnement initial (400 places pour des hommes seuls) n’a pas tardé à produire ses effets.

Depuis plus d’une semaine, les files d’attente s’allongent devant le bâtiment, un hangar réaménagé en centre d’hébergement temporaire, situé boulevard Ney, dans le XVIIIe arrondissement, près de la porte de la Chapelle.

Dans la nuit de jeudi 15 à vendredi 16 décembre, comme lors des précédentes, des exilés passent la nuit sur le trottoir pour garder leur place. Serrés dans des duvets, allongés sur des cartons, en plein vent, sous la pluie : aucune installation n’est prévue pour les abriter des intempéries. Lors de la journée qui vient de s’écouler, ils ont été refoulés au portail d’entrée. D’après le témoignage d’habitants solidaires, vingt-cinq minutes après l’ouverture à 8 heures, il n’était plus possible de s’enregistrer. La veille et l’avant-veille, face à l’impossibilité d’entrer, des migrants, dans un moment de désarroi et de colère, ont tenté de passer par-dessus le grillage.

La « bulle » du centre de premier accueil de Paris, où sont accueillis les réfugiés, le 25 novembre 2016. © Reuters La « bulle » du centre de premier accueil de Paris, où sont accueillis les réfugiés, le 25 novembre 2016. © Reuters

Des tentes sont apparues non loin de là, sur le terre-plein de l’avenue du Président-Wilson, sur la commune de Saint-Denis, deux semaines après l’ouverture officielle du centre le 10 novembre. Leur nombre a grandi à vue d’œil : entre 300 à 400 personnes, des Soudanais, des Érythréens et des Afghans, y ont trouvé refuge, dans des conditions de grande précarité, contre une centaine quelques jours auparavant. Jusqu’à ce vendredi 16 décembre : ils ont été « évacués » dans la matinée par la préfecture d’Île-de-France, chargée du relogement. Selon l’entourage du maire de Paris, aucune mesure d’obligation de quitter le territoire (OQTF) n’aurait été délivrée. Toutes les personnes auraient accepté d’être conduites dans des centres d’hébergement d’urgence ou des gymnases.

Comme le reconnaît la mairie elle-même, à l’initiative du projet, le « point de tension » se situe à l’entrée, dans la « bulle », structure amovible construite pour l’occasion, dans laquelle les migrants sont accueillis avant de se voir proposer une place à l’intérieur de l’immense hangar. Cinquante entretiens de vingt minutes en tête-à-tête y ont lieu chaque jour, alors qu’entre 50 et 80 réfugiés arrivent quotidiennement dans la capitale. Il a suffi d’une affluence un peu plus importante au cours des derniers jours pour que le dispositif s’enraye. Aucun entretien n’étant organisé le week-end, le retard s’est accumulé.

Autre dysfonctionnement, à la sortie cette fois : tandis que la durée maximale de présence est de dix jours, le rythme des départs vers les centres d’accueil et d’orientation (CAO) et les centres d’hébergement d’urgence (CHU) est insuffisant (en moyenne 30 par jour par à-coups une ou deux fois par semaine) pour suivre la cadence.

La majorité des personnes refusées chaque jour répondent pourtant aux critères pour être hébergées dans le hangar – elles viennent d’arriver en France et sont susceptibles de demander l’asile. Beaucoup affirment s’être présentées à plusieurs reprises, en vain. Lundi 12 décembre, le collectif La Chapelle Debout a dénoncé une opération de police qui aurait abouti à la délivrance de 83 OQTF. Compétente sur la petite couronne, la préfecture de police de Paris n’a, comme à son habitude, ni confirmé ni infirmé cette information. Régulièrement, les associations de défense des droits des étrangers fustigent des pratiques policières déloyales visant à contrôler des exilés qui n’ont pas encore de titre de séjour parce qu’ils viennent d’arriver et n’ont pas eu accès à des dispositifs d’accueil saturés.

Malgré cette situation extrêmement tendue, la mairie de Paris et Emmaüs Solidarité, l’association habilitée à intervenir à l’intérieur du centre, se disent « plutôt satisfaites » après un mois de mise en œuvre. D’après leurs estimations, 1 735 personnes ont été accueillies, parmi lesquelles 1 274 hommes célibataires qui ont pu rester dans le hangar, et 461 mineurs isolés, femmes seules et familles aussitôt réorientés vers des structures « adaptées ». 774 des 1 274 personnes prises en charge sur place ont quitté les lieux, en direction principalement de CAO répartis partout en France pour les migrants souhaitant déposer une demande d’asile et de CHU – gérés par le Samu social, autrement dit le 115, chroniquement engorgé – pour les déboutés du droit d'asile.

« Le bilan est positif, insiste Emmaüs Solidarité, parce qu’une certaine fluidité a été obtenue. Comme prévu, les migrants ne restent pas plus de dix jours. Mais, aujourd’hui, nous sommes en flux tendu. Pour que le dispositif continue de fonctionner, nous devons faire des ajustements. » Les améliorations envisagées par l’association rejoignent celles voulues par la mairie : l’augmentation de la capacité du centre à 550 ou 600 places dès janvier 2017, la hausse du nombre de salariés à l’entrée pour faire passer davantage d’entretiens et la possibilité de les faire travailler d’abord le samedi (ce qui devrait débuter le 17 décembre) puis le dimanche pour éviter l’interruption du week-end.

L’aval de l’État est nécessaire, en tant que co-financeur du centre – ce dernier a coûté 6,5 millions d’euros en travaux (80 % pris en charge par la Ville, 20 % par l’État) et représente un budget de 2,7 millions par an pour l’accueil de jour (50 % pour la Ville, 50 % pour l’État) et de 5,8 millions par an pour l’hébergement (100 % pour l’État).

Malgré les préventions qu’elle avait pu avoir, la mairie considère que l’État a « globalement » respecté ses engagements « en réorientant dans les temps les personnes soit vers des CAO, soit vers des CHU ». « Nous avons construit ce centre sans référentiel », souligne-t-on dans l’entourage d’Anne Hidalgo, tout en vantant l’organisation mise en place à l’intérieur du centre. Aux chambres, équipées de quatre lits, d’armoires et de prises électriques, s’ajoutent des espaces communs pour les repas, un “pôle santé”, une distribution de vêtements, quelques équipements sportifs, un potager.

Si l’articulation avec les dispositifs prévus par l’État fonctionne, cela n'a pas toujours été le cas, indique cet interlocuteur, qui rappelle la vision de la Ville de ses relations chaotiques avec les pouvoirs publics : « Il y a deux ans, notre combat était de faire en sorte que l’État ne fasse pas d’évacuations sans relogement ; ensuite nous lui avons proposé des bâtiments pour qu’ils ouvrent les CHU dont il a la responsabilité ; nous avons enfin jugé nécessaire d’ouvrir un centre de premier accueil pour éviter la gestion par à-coups et la reconstitution des campements de fortune. Au début, l’État ne nous a pas soutenus, mais il a fini par le faire. Maintenant, la priorité est qu’il continue à rendre disponibles des places dans les CAO et les CHU et qu’ils ouvrent ailleurs qu’à Paris des centres comme le nôtre afin que tous les migrants n’affluent pas dans la capitale. »

Une fois sortis du centre parisien, les migrants ne sont pas tous logés à la même enseigne. Lors d’un entretien en préfecture, l’État les a au préalable “triés” en fonction de leur profil administratif. Les déboutés du droit d'asile sont orientés vers des CHU du 115. Les autres sont envoyés en CAO. Là, ils peuvent déposer une demande d’asile en France, sauf si leurs empreintes digitales ont été enregistrés dans un autre pays européen. Dans ce cas, de plus en plus fréquent (40 000 en 2016 contre 18 000 en 2015), ils sont soumis à la procédure de Dublin, qui permet leur renvoi dans le dit pays – le plus souvent l’Italie ou la Bulgarie, plus rarement la Hongrie et à partir de mars prochain de nouveau la Grèce. « Comment “orienter” vers autre chose que des voies sans issue ? Comment garantir aux personnes accueillies qu’elles resteront libres de déterminer leurs choix au sortir de cette “mise à l'abri” ? », s’inquiète le Gisti dans un communiqué, « Humanitaire ou pas, un camp est un camp », publié sur Mediapart. Si la plupart de ces « dublinés » ne sont pas effectivement renvoyés, ils risquent toutefois d'être assignés à résidence, ce qui autorise les préfectures à surveiller leurs allées et venues.

 

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