France

Affaire Morelle, plan d'austérité: les socialistes sont consternés

Après l'annonce par Manuel Valls d'un plan d'austérité de 50 milliards, l'affaire Morelle a fait l'effet d'une bombe dans la majorité. Elle semble solder la « République exemplaire » que promettait François Hollande.

Mathieu Magnaudeix et Michaël Hajdenberg

17 avril 2014 à 22h21

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Ils ont été soufflés. Jeudi matin, les parlementaires de la majorité ont dévoré l'enquête de Mediapart sur Aquilino Morelle, conseiller spécial de François Hollande, qui est aussi un très proche du premier ministre Manuel Valls et d'Arnaud Montebourg. « Je suis abasourdi », dit ce député proche d'Arnaud Montebourg. « S'il a un peu de dignité, j'espère qu'il va démissionner dans la journée : il mouille directement une institution, l'Igas. Il mouille surtout son patron François Hollande », indique jeudi matin un pilier de l'Assemblée nationale.

« Si c'est vrai, c'est honteux, scandaleux, délirant », répond à Mediapart la présidente de la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale, Catherine Lemorton, « amie » d'Aquilino Morelle, connue pour sa lutte contre le lobbying des laboratoires pharmaceutiques. « Si la loi dit que ce n'est pas normal, il faut qu'il passe devant un tribunal. Si tout cela est vrai, c'est une double personnalité, c'est délirant ! Il est schizophrène ? C'est un comportement de caméléon. Je suis atterrée. Il défendait des choses devant moi, et puis dans son intérêt personnel, quand 12 500 euros tombaient, il ne voyait pas le problème ! C'est une claque dans la gueule. Je me sens vexée de n'avoir jamais rien senti. Je suis triste. »
« Un homme combattant les lobbies qui se fait en même temps rémunérer par eux… je suis déçue et consternée d'un tel manque de décence, surtout après l'affaire Cahuzac », s'alarme Barbara Romagnan, de l'aile gauche du PS. « Vous voyez une autre solution ? » s'interroge Gérard Bapt, expert des sujets de santé à l'Assemblée, lorsqu'on lui demande si le conseiller du président doit démissionner. Dans l'entourage de Claude Bartolone, le président de l'Assemblée nationale, on ne commente pas : « On n'a rien à dire sur Aquilino Morelle. » Une formule lapidaire, utilisée quelques heures plus tôt par le porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll. « A. Morelle doit démissionner », a lancé jeudi après-midi le député Philipp Cordery, secrétaire national du PS à l'Europe, plus courageux que nombre de ses collègues.

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À 12 h 50 ce jeudi, quelques heures après la parution de l'article de Mediapart, certains parlementaires ont reçu un email de l'Élysée, leur révélant en avant-première le contenu du message publié quelques heures plus tard sur Facebook par Aquilino Morelle. Ce message, dans lequel l'enquête de Mediapart est qualifiée d'« article à charge », a également été relayé par SMS. Pourtant, personne ne s'est vraiment bousculé dans la majorité pour défendre le conseiller du président, pas vraiment populaire auprès des parlementaires.
L'article de Mediapart a surtout assombri le moral de parlementaires chaque jour un peu plus consternés par le cours que prend le quinquennat de François Hollande. Car l'affaire Morelle rappelle à beaucoup les heures les plus sinistres de l'affaire Cahuzac. Elle semble enterrer définitivement les promesses de « République exemplaire », déjà mise à mal par le mensonge de l'ex-ministre du budget sur son compte suisse caché et le flou spectaculaire qui avait alors régné au sommet de l'État. Jeudi, sur Twitter, le député PS Sébastien Denaja a multiplié les messages pour réclamer, notamment, la réduction des salaires et primes de certains très hauts fonctionnaires.
D'autant que très récemment, d'autres nominations en cascade ont donné le sentiment d'être d'abord de simples faits du Prince : l'exfiltration au gouvernement d'Harlem Désir, son remplacement (sans vote militant) par Jean-Christophe Cambadélis, la nomination de Jean-Pierre Jouyet, l'ami du président, au poste de secrétaire général de l'Élysée. Celle de René-Pierre Lemas à la tête de la Caisse des dépôts. Ou encore la nomination à l'Inspection générale des affaires sociales (ce corps de hauts fonctionnaires auquel appartient aussi Aquilino Morelle) de Dominique Voynet, l'ancienne maire écologiste de Montreuil. Une promotion violemment dénoncée sur son blog par Claude Bartolone, ennemi juré de Voynet en Seine-Saint-Denis pour qui ce « golden parachute » est « un regrettable accroc à la République irréprochable que nos compatriotes appellent de leurs vœux ».

Vendredi matin, sur iTélé, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS, a demandé à Aquilino Morelle "une grande explication pour que l’on puisse y voir clair". Il a estimé ne pas voir comment Aquilino Morelle «peut rester» conseiller de François Hollande si les révélations de Mediapart sur un conflit d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique sont vérifiées. «Il faut qu’il s’explique, il faut qu’il le fasse vite, qu’on puisse le juger sur pièces», a déclaré Cambadélis, jugeant manifestement insuffisant les réponses faites la veille par le conseiller.

Depuis la gifle des municipales et la nomination de Manuel Valls à Matignon, le climat dans la majorité est devenu franchement délétère. Alors que Manuel Valls avait promis d'associer davantage le Parlement, consacrant même au rôle des élus une partie de son discours de politique générale, il a annoncé mercredi sans les prévenir un plan de rigueur de 50 milliards d'euros, inédit par son ampleur et par le fait qu'il n'épargne ni les plus pauvres ni les classes moyennes. Juste après la nomination de Manuel Valls à Matignon, une centaine de députés PS avaient pourtant réclamé un nouveau « contrat de majorité » et un changement de cap de la politique européenne et budgétaire. Manuel Valls les avait reçus à Matignon, semblant être à l'écoute. Mais pour beaucoup, les annonces de mercredi ont fait l'effet d'une douche froide.

Jeudi, onze d'entre eux, représentant plusieurs ailes du PS, ont diffusé une nouvelle lettre à Manuel Valls. Dans ce texte, des aubrystes, l'aile gauche du PS, les proches d'Arnaud Montebourg et la "hollandaise" Laurence Dumont jugent « dangereux économiquement » le plan de 50 milliards d'économies. Ils mettent aussi en garde contre d'« inéluctables » « reculs sociaux et mises à mal des services publics », exigent des mesures supplémentaires pour le pouvoir d'achat, une « trajectoire plus crédible de réduction des déficits », et demandent à l'exécutif de réduire d'un tiers (de 30 à 20 milliards) les baisses de cotisations sociales des entreprises dans le cadre du pacte de responsabilité :

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« Le climat est effroyable. On a l'impression d'être dans un tanker en train de couler. Et le problème, ce n'est pas notre sort : c'est toute la pollution que ce naufrage va provoquer », lance Barbara Romagnan, très inquiète, qui résume ainsi le sentiment de bien des élus socialistes.
En aparté, nombre de députés, de l'aile gauche aux plus modérés, n'hésitent plus à accabler François Hollande, un pas qu'ils ne franchissaient qu'avec des pincettes avant les municipales. Dès la semaine prochaine, la commission des finances de l'Assemblée nationale va examiner la trajectoire de réduction des dépenses publiques de la France, qui sera suivie d'un vote le 29 avril. Ce scrutin, qui aurait pu être anodin en d'autres circonstances, est loin d'être acquis. Sans concessions du gouvernement, certains envisagent de voter contre, tabou suprême dans une majorité longtemps hypercadenassée.

En juin, le vote du pacte de responsabilité risque lui aussi d'être explosif, et certains dans l'entourage du président de la République évoquent déjà une possible utilisation du 49-3. Ce vote bloqué serait interprété comme un passage en force du pouvoir.

Mathieu Magnaudeix et Michaël Hajdenberg


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