Puteaux, ton univers impitoyable (2/5) Enquête

Les 102 lingots d’or de Madame la maire de Puteaux

Après la révélation de son magot non déclaré au Luxembourg, la maire de Puteaux avait juré que tout était en règle. 102 kilos d'or ont pourtant été exfiltrés du compte à partir de la fin 2008.

Yann Philippin

17 septembre 2015 à 18h41

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Luxembourg, 16 octobre 2008. Un mystérieux personnage pénètre dans un discret hôtel particulier du boulevard Emmanuel-Servais, qui abrite le siège de la Banque privée Edmond de Rothschild. Sa mission : vider l'ancien compte secret de la maire Les Républicains (LR) de Puteaux, Joëlle Ceccaldi-Raynaud, désormais au nom de sa fille. Le caissier remet à l’individu 180 000 euros en liquide et 20 lingots d’un kilo d’or. Ce manège s’est reproduit à dix reprises en quelques mois, jusqu’à la fermeture du compte, le 23 avril 2009. Il y en a au total pour 2,86 millions d’euros : 865 300 euros en cash et le solde sous forme de 102 lingots d’or, d’une valeur de 2 millions à l'époque.

Ordre de rapatriement de 30 lingots d'or sur le compte luxembourgeois au nom de la fille de Joëlle Ceccaldi-Raynaud © DR

Cet épisode figure dans des documents bancaires luxembourgeois arrivés l'an dernier à Nanterre sur le bureau du juge d’instruction Jean-Michel Bergès. Ils sont très embarrassants pour la maire de Puteaux. Lorsque son compte a été découvert, en 2011, elle avait juré que le magot avait été transféré vers une autre banque luxembourgeoise, puis rapatrié en France par virement bancaire, en toute légalité. Il y a pire encore : alors que l'édile avait assuré que l'argent venait de sa grand-mère, les enquêteurs n’ont retrouvé aucune trace de cet héritage.

Les retraits des 102 lingots d'or sur l'ex-compte non déclaré de Joëlle Ceccaldi-Raynaud, transféré à sa fille Emilie © DR

Voilà qui va faire les délices des inspecteurs des impôts. Selon nos informations, Émilie Franchi, la fille de Joëlle Ceccaldi-Raynaud, a fait l'objet l'an dernier d'un redressement fiscal, à cause de l'argent caché que lui a donné sa maman.

Joëlle Ceccaldi-Raynaud a tout de même un motif de consolation : elle est bien traitée sur le plan judiciaire. Malgré l’escamotage des 102 kilos d’or, elle n’a pas été reconvoquée par le juge Bergès. C’est le cinquième magistrat chargé de l’enquête sur le marché présumé truqué du chauffage de La Défense, attribué en 2001 par un syndicat intercommunal présidé par Charles Ceccaldi-Raynaud (alors sénateur-maire de Puteaux), et où siégeait aussi Joëlle. L’affaire pose deux questions brûlantes. L’un des deux Ceccaldi a-t-il touché des pots-de-vin ? Et vu le magot planqué au Luxembourg par Joëlle puis retiré en lingots, a-t-elle reçu des commissions liées à d’autres marchés publics ?

Le moins qu'on puisse dire, c'est que la justice s'est montrée très peu curieuse au sujet des avoirs cachés de Joëlle. Tout est parti de la mise en examen de son père pour corruption en 2007. Laurent Gimel, l’un des actionnaires de l’entreprise qui a gagné le marché du chauffage, assure avoir remis à un intermédiaire 760 000 euros de pots-de-vin en liquide, principalement destinés à Charles Ceccaldi-Raynaud. L’ancien maire de Puteaux nie formellement.

La haine familiale à la Dallas va donner une nouvelle tournure au dossier. En 2004, Charles, gravement malade, cède son fauteuil de maire à sa fille. Lorsqu’il guérit, un an plus tard, Joëlle refuse de le rendre. C’est la guerre entre le père et la fille, qui se livrent à une scène de famille en plein conseil municipal (voir la vidéo ci-dessous). Lors du scrutin de mars 2008, Charles présente une liste dissidente, qui fait flop. Fine tacticienne, Joëlle a mis sur sa liste son fils Vincent Franchi. En vertu d’une règle interdisant à trois membres d’une même famille de siéger au conseil municipal, Charles, le plus mal élu, doit se résoudre à une humiliante démission.

© Christophe Grebert

Quelques mois plus tard, c’est l’heure de la vengeance. Le 10 novembre 2008, Charles Ceccaldi écrit au juge d’instruction de l’époque, Richard Pallain. « Je vous communique des informations que j’ai recueillies de ma fille elle-même, dans des moments de panique. […] Se doutant que je vais vous informer, Joëlle Ceccaldi est en train de faire vider son compte au Luxembourg », dénonce-t-il. Comme on l'a vu avec la fuite du cash et des 102 kilos d'or, le papa flingueur avait raison.

Au fil des courriers et des auditions, il livre des anecdotes et des détails très précis, comme le nom de la banque, celui des gestionnaires du compte, et le fait que les fonds étaient auparavant cachés en Suisse. Il assure que c’est sa fille qui a « touché » pour le marché de La Défense en 2001, mais aussi en 1996, lors d’une tentative suspecte visant à prolonger la concession. Charles écrit qu'après l'appel d'offres de 2001, Joëlle aurait entrepris une « vie de luxe », multipliant les « dépenses folles », comme l'agrandissement de sa maison et l'achat d'une villa sur les hauteurs de Deauville. Son cher papa assure même qu'elle aurait planqué une partie des commissions en liquide « sous la dernière marche de l’escalier extérieur » de sa demeure de Puteaux et « dans le jardin » de sa résidence secondaire.

Le juge Pallain n’y croit pas. En 2010, deux ans après la première dénonciation, il se décide tout de même à lancer une commission rogatoire au Luxembourg. Elle revient sur son bureau en juin 2011. Les documents confirment, à quelques détails près, l’intégralité des révélations de Charles au sujet du compte caché.

« Les instructions venaient toujours de Mme Ceccaldi »

Joëlle Ceccaldi-Raynaud est bien devenue cliente de la banque Rothschild Luxembourg en septembre 1996. Les formalités ont nécessité plusieurs rendez-vous. L'un en présence de son père, d’autres en compagnie de Pierre Giudicelli. Cet architecte corse, actif à Puteaux et grand ami de la famille, a raconté aux policiers que Joëlle est venue le trouver car elle voulait transférer ses avoirs suisses, « gérés par un homme qui était âgé et fatigué ». L’architecte lui conseille naturellement la banque Rothschild, où il dispose déjà d’un compte non déclaré. Les deux compères ont même fait ensemble un voyage en voiture à Genève pour récupérer une enveloppe de cash auprès du gestionnaire de fortune, qu’ils ont ensuite déposée à la banque au Luxembourg.

Joëlle Ceccaldi-Raynaud a donné son compte à ses enfants en 2004, juste après les perquisitions dans l'affaire de la Défense © DR

En plus de cette menue monnaie d'un montant inconnu, Joëlle Ceccaldi-Raynaud bénéficie, juste après l'ouverture du compte, de versements totalisant 3 millions d’euros. Sur le formulaire, elle écrit qu’il s’agit d’un « héritage de grand-mère ». Pour des raisons de discrétion, Rothschild ouvre le compte au nom d’une coquille baptisée Dronley Investments, immatriculée aux îles Vierges britanniques.

Sur les relevés bancaires, les enquêteurs découvrent quatre versements suspects en 2000 et 2001. Il y a un virement de 305 000 euros réalisé depuis un compte belge par une société des îles Vierges, Naomi Equities. Et trois remises de cash de 454 000 euros effectuées par Éric Cardon, le commercial de Rothschild dont dépend Joëlle. « Les instructions venaient toujours de Mme Ceccaldi », a-t-il précisé aux policiers. À chaque fois, il se rendait à Genève, à l’hôtel du Rhône, pour y rencontrer un sexagénaire dont il ignore l’identité. « Il portait toujours un chapeau. Il me remettait une enveloppe », précise Cardon, qui se chargeait ensuite de déposer les liquidités.

S’agit-il des commissions de La Défense ? Les versements se sont déroulés pendant l’appel d’offres. Et il y en a au total pour 759 202 euros, exactement le chiffre cité par Laurent Gimel, le corrupteur présumé. Mais trois éléments ne collent pas. Gimel charge uniquement Charles Ceccaldi. Certaines remises d’espèces à Joëlle ont eu lieu avant que le corrupteur présumé se procure le liquide destiné aux pots-de-vin. Et l'intéressé dit avoir versé des dollars, alors que la maire de Puteaux a eu des euros et des francs suisses. Le soupçon ne peut toutefois pas totalement être écarté : Laurent Gimel a déclaré que ses trois associés devaient eux aussi verser 760 000 de commissions, et que plusieurs élus auraient été arrosés.

Il y a enfin une drôle de coïncidence, qui montre que la maire de Puteaux semblait redouter les conséquences de l’enquête sur le chauffage de La Défense. Dans sa dénonciation, Charles Ceccaldi racontait que suite aux perquisitions effectuées en 2004, Joëlle, prise de « panique », a transféré son magot sur deux comptes aux noms de ses enfants, Vincent et Émilie Franchi. « Le but était que le nom de Franchi masque celui de Ceccaldi et fasse échec aux investigations éventuelles. » Les documents bancaires confirment que le 14 janvier 2004, cinq jours après la première perquisition, Joëlle Ceccaldi-Raynaud effectuait devant un notaire belge une donation de ses avoirs cachés à ses enfants. Le lendemain, le compte était fermé et l’argent transféré vers un second compte à la Rothschild, ouvert au nom d’une autre coquille des îles Vierges, Laverna Finance, toujours détenue par Vincent et Émilie Franchi.

Vincent et Émilie Franchi ont-ils servi de prête-nom à leur mère ? Ils n'ont pas souhaité nous répondre (voir notre Boîte noire). Quoi qu'il en soit, Didier Ben Sadoun, le gestionnaire du compte, a raconté aux policiers qu’il traitait avec Joëlle et ses enfants, mais aussi avec Charles – qui n'avait pas de compte dans l'établissement. Les relations sont si cordiales qu’il parvient à faire embaucher son frère comme directeur des sports à la mairie de Puteaux (1). Il faut dire que les fonds sont bien gérés : en 2005, il y avait 4 millions d’euros sur le compte.

Vincent Franchi, fils de Joëlle Ceccaldi et maire adjoint de Puteaux, a curieusement renoncé à sa part du magot luxembourgeois © DR

Joëlle Ceccaldi n'hésite pas à taper dans son bas de laine pour financer ses menues dépenses. En septembre 2001, elle a préféré passer par son ami Pierre Giudicelli, « pour des raisons de confiance ». Elle lui vire 45 734 euros, que l'architecte accepte bien volontiers de retirer en espèces au Grand-Duché et de convoyer à Puteaux. Cet argent était destiné à aider sa fille Émilie, qui souffrait alors d'un « gros problème de dos », tentera de justifier Joëlle. Par la suite, Joëlle puis son fils Vincent, actuel maire-adjoint de Puteaux, iront en personne prélever du cash au Luxembourg, pour un total de 480 000 euros entre 2001 et 2007 (2).

Un an plus tard, Vincent Franchi a curieusement décidé de renoncer à sa part, soit tout de même près de deux millions d’euros, au profit de sa sœur Émilie, qui devient la seule propriétaire du compte. « Il ne voulait pas être concerné par cela », expliquera Joëlle Ceccaldi au juge. Sans doute l’actuel maire adjoint de Puteaux a-t-il voulu démarrer sa carrière politique sans casserole : Vincent Franchi a coupé ses liens avec le compte le 3 mars 2008, une semaine avant le scrutin qui allait lui offrir son premier mandat de conseiller municipal.

Au vu de ces découvertes, le juge Pallain auditionne Joëlle Ceccaldi le 1er août 2011, sous le statut de témoin assisté. L’interrogatoire est d’une exquise courtoisie. Le magistrat commence par lui dire que rien ne l’accusait avant la dénonciation de son père, et que c’est uniquement à cause de son « insistance » qu'il a enquêté. Le juge ajoute qu’il n’a pas « l’intention d’aller au-delà des termes de notre saisine et de la période de référence que nous avons définie », c’est-à-dire 2000-2005. En clair, le juge renonce par avance à s’intéresser à la fraude fiscale ou à une éventuelle corruption autre que celle du chauffage de La Défense (3). 

Joëlle Ceccaldi nie formellement avoir été impliquée dans ce marché et avoir reçu de l’argent. Elle estime que les accusations « mensongères » de son père, qui a « juré [sa] perte » sont motivées par la haine. Selon Joëlle, c’est d’ailleurs sur les conseils de Charles (qui dément) qu’elle a transféré ses avoirs suisses au Luxembourg en 1996. Elle ajoute qu’il s’agissait d’un héritage de sa grand-mère décédée, auparavant logé dans une fiducie gérée à Genève par un certain Georges Tillmann, décédé lui aussi.

Les 759 000 euros de versements suspects parvenus sur son compte en 2000 et 2001 ? Il s’agirait du reliquat de l’argent suisse de mamie. Joëlle assure qu’elle n’a jamais rien su des modalités de ces transferts de fonds. Le juge ne lui demande même pas ce qu’est devenu l’argent suite à la fermeture du compte en 2009.

(1) Charles et Joëlle Ceccaldi s’accusent mutuellement d’être responsables de cette embauche. Didier Ben Sadoun, qui gérait le compte de Joëlle, a aujourd'hui quitté la banque Rothschild.
(2) Outre Joëlle Ceccaldi et son fils, certains de ces retraits d'espèces ont aussi été effectués par un individu non identifié. 
(3) Les juges sont tenus de respecter leur saisine, mais rien ne les empêche d'effectuer des vérifications sur des délits qu'ils ont découverts en cours de route, avant de les signaler au procureur.

Le mystérieux virement offshore de Naomi

Il est a priori fort curieux que la grand-mère de Joëlle, institutrice en Corse, ait pu disposer d’une fortune de 3 millions d’euros planquée en Suisse. D’autant que la déclaration de succession, produite par Charles, prouve que la maire de Puteaux n’a jamais hérité d’une telle somme. Et le juge Pallain ne pouvait vérifier ni l’origine ni la destination finale des fonds, puisqu’il n’avait pas demandé les relevés bancaires antérieurs à 2000 et postérieurs à 2005.

Pourtant, le magistrat choisit de croire Joëlle sur parole. Le 5 août 2011, quatre jours seulement après son audition, il clôt précipitamment l’enquête, priant même les policiers d’interrompre immédiatement les investigations qu’il avait demandées sur les gestionnaires du compte Rothschild ! Puis il s’envole illico siéger sous le soleil de Tahiti. Coïncidence troublante : un mois avant l’interrogatoire de Joëlle, Richard Pallain avait été promu vice-président du tribunal de Papeete. Les mauvaises langues y voient la raison de son manque de curiosité.

Malgré la révélation de l’existence du compte par Le Canard enchaîné, l’avocat de la maire de Puteaux triomphe. « L'instruction est clôturée et aucune infraction n'est ni reprochée, ni reprochable à Mme Ceccaldi-Raynaud »déclare à l'AFP Rémi-Pierre Drai en octobre 2011. Sa cliente vient pourtant de reconnaître, dans le bureau du juge, avoir dissimulé des avoirs non déclarés. Mais l'avocat a techniquement raison. En vertu de l'accord de coopération judiciaire entre les deux pays, le procureur général de Luxembourg a exigé que les documents bancaires ne soient pas utilisés par la justice française pour autre chose que la saisine initiale, c'est-à-dire la corruption présumée à La Défense. Il est donc impossible d'ouvrir une enquête pour fraude fiscale (3). Le fisc, placé sous la tutelle du ministre (UMP) des finances Éric Woerth, aurait tout de même pu déclencher un redressement sur la base de l'article du Canard. Mais cela n'a pas été fait.

Scandalisés par l’attitude du juge Pallain, plusieurs protagonistes du dossier font appel. Dans son réquisitoire, le procureur général de Versailles se montre très sévère envers le magistrat, qui « ne peut bien évidemment invoquer sa prochaine mutation professionnelle pour refuser de procéder à des actes complémentaires ». Un avis partagé par la chambre de l’instruction : elle ordonne, en novembre 2012, la réouverture de l’enquête, notamment au sujet du compte de Joëlle Ceccaldi.

Le nouveau juge, Jean-Michel Bergès, convoque de nouveau la maire de Puteaux le 12 juin 2013. Pour justifier la fortune de sa grand-mère, elle indique que l'institutrice la tenait de son beau-père, « ministre plénipotentiaire dans les pays de l’Est » au début du siècle dernier. L’argent étant dissimulé en Suisse, il aurait fait l’objet d’un don informel, non mentionné dans l’héritage. Son ex-mari confirme cette version. Mais la maire ne dispose pas du moindre document confirmant ses dires. Elle invite le juge à se rapprocher de la fiduciaire suisse où officiait feu Georges Tillmann, qui gérait le magot de sa mamie. 

La maire de Puteaux ajoute qu’elle n’a plus rien à voir avec cet argent luxembourgeois, puisqu’il appartient désormais sa fille Émilie. Elle dit ignorer pourquoi le compte a été clos en 2009, mais assure que les fonds ont été rapatriés dans une banque française, dont elle promet de communiquer le nom.

Dans une note au magistrat, son avocat, Rémi-Pierre Drai, se montre encore plus péremptoire. « Les fonds […] ont été rapatriés en France, dans une banque ayant pignon sur rue, et Émilie Franchi a payé les droits et impôts correspondants. » Tout le reste, c’est-à-dire les accusations de corruption de Charles Ceccalci-Raynaud, « n’est que fantasme, mensonge (exemple l’argent caché dans les marches d’escalier !!!), calomnie et dénonciation calomnieuse ».

« Madame Ceccaldi vous demande de poursuivre vos investigations, conclut Me Drai. Elle n’a absolument rien à se reprocher ni en ce qui concerne les infractions dont vous êtes saisi ni en ce qui concerne d’autres infractions. […] Elle vous invite à lancer toutes les commissions rogatoires en Suisse et/ou au Luxembourg. »

Face à tant de bonne volonté, le magistrat s’exécute. Sauf que le retour de ces deux commissions rogatoires, en mars et juillet 2014, est dévastateur pour la maire de Puteaux. La justice suisse a identifié l’employeur du gestionnaire de fortune Georges Tillmann. Mais cette société nommée Fiducor, sollicitée par le parquet de Genève, n’a retrouvé « aucun dossier » au nom de Joëlle Ceccaldi-Raynaud et de sa grand-mère.

Bref, la thèse de l'héritage familial a du plomb dans l'aile. Et l'origine du magot reste inconnue. Les nouveaux relevés bancaires permettent seulement de confirmer que 3 millions d’euros sont arrivés sur le compte caché de Joëlle Ceccaldi-Raynaud entre décembre 1996 et juillet 1997, via quatre virements en provenance d’un compte luxembourgeois de la Banque Indosuez. Mais le juge n'a pas jugé utile de demander au Grand-Duché d'identifier le généreux bienfaiteur.

Le siège de la Banque privée Edmond de Rothschild Luxembourg, qui abritait l'un des comptes offshore de Dassault, ouvert au nom de la société écran Merger investments Limited, immatriculée aux Îles vierges britanniques. © Google Maps

Quoi qu'il en soit, Joëlle Ceccaldi semble avoir menti sur le rapatriement des fonds. À partir de novembre 2008, le compte a été précipitamment vidé de 2,86 millions d’euros, très probablement parce que Charles Ceccaldi-Raynaud s’apprêtait à dénoncer sa fille (4). Les documents bancaires montrent qu'il s'agit d'un escamotage organisé. La majorité des fonds a d'abord été convertie en lingots (voir notre document ci-dessous), juste avant que l'or et ce qui reste d'argent soient retirés au guichet de la banque privée Edmond de Rothschild.

Ordre d'achat de 52 lingots d'or sur le compte non déclaré au nom de la fille de Joëlle Ceccaldi-Raynaud © DR

En l’espace de six mois, un ou plusieurs individus non identifiés se sont rendus dix fois au Luxembourg accomplir la besogne. 1,2 million d’euros a ainsi été exfiltré en espèces. Le solde, soit 2 millions d’euros, a été retiré sous forme de 102 lingots d'or, le plus souvent par paquets de vingt ou trente. C'était en tout cas une riche idée : le lingot, qui cotait autour de 20 000 euros en 2008, se négocie aujourd'hui à 31 500 euros ! Les 102 kilos d'or valent donc désormais 3,2 millions d'euros.

Ces opérations ne collent pas avec les explications de la maire de Puteaux. Elle avait déclaré au juge que sa fille Émilie avait transféré les fonds dans une autre banque luxembourgeoise, avant de rapatrier les fonds dans un établissement français par virement, en payant les droits au fisc. Sauf que le transport de lingots n'est pas la solution la plus pratique pour transférer de l'argent entre deux comptes bancaires... Surtout, selon nos informations, Émilie Franchi faisait l'objet l'an dernier d'un redressement fiscal au sujet du compte luxembourgeois. Ce qui semble incompatible avec le fait que le magot a été rapatrié en France en bonne et due forme.

Émilie Franchi, titulaire officielle du compte et assistante parlementaire de sa mère jusqu'en 2012, a-t-elle effectué ces retraits de cash et de lingots sur ordre de Joëlle Ceccaldi-Raynaud ? Est-elle allée les chercher elle-même au Grand-Duché ? Où sont passés les 102 kilos d’or et les billets ? Et ont-ils vraiment été déclarés au fisc ? Ces questions ne semblent pas intéresser le juge Bergès. Il n’a jugé utile de convoquer ni Joëlle Ceccaldi-Raynaud ni ses enfants.

Il est vrai que le juge n'est pas saisi pour des faits de fraude fiscale. Suite à la découverte des lingots baladeurs, le magistrat a tout de même écrit à l'avocat de la maire de Puteaux. Le 22 juillet 2014, il rappelle à Me Drai que sa cliente avait promis, un an auparavant, de lui faire parvenir une note d’information sur le rapatriement des fonds luxembourgeois. L’avocat, en congés, demande au juge de patienter. Le 18 novembre, il s’« engage » à adresser la note sous quinze jours. Elle n’est apparemment jamais arrivée, sans que le juge Bergès s’en offusque.

Le témoignage d'Olivier Ben Sadoun, frère du gestionnaire de la Rothschild et ex-directeur des sports de la mairie de Puteaux, aurait pourtant pu aiguiser sa curiosité. Il a raconté que Joëlle Ceccaldi l'a subitement muté à la voirie, car elle soupçonnait son frère d'avoir prélevé de l'argent sur le compte luxembourgeois. « Matériellement, ce n'était pas possible, assure Olivier Ben Sadoun. Elle l'avait accusé de vol car elle s'était aperçue qu'elle avait moins d'argent sur son compte, alors que cette baisse était plus sûrement due à des dépenses excessives qu'à des détournements. » L'anecdote montre en tout cas que malgré le fait qu'elle s'est officiellement débarrassée du compte, la maire semble beaucoup se préoccuper de sa gestion.

Olivier Ben Sadoun ajoute que la première déposition de Joëlle devant le juge Pallain aurait été tout sauf spontanée. « Je sais aussi qu'à un moment elle réfléchissait à ce qu'elle allait dire au juge. […] Elle avait imaginé des scénarios pour expliquer pourquoi elle avait de l'argent au Luxembourg. » Selon lui, Joëlle Ceccaldi « se méfiait » d'Éric Cardon, le commercial en charge de son dossier chez Rothschild, car elle avait « peur qu'il donne des informations sur l'origine de ses fonds en provenance de Suisse ». Cette crainte n'était pas fondée : s'il a expliqué que le compte a été ouvert « uniquement pour le blanchiment » de l'argent helvète, Cardon a dit aux policiers que les fonds venaient de l'héritage de son grand-père.

Pour la maire de Puteaux, l’essentiel est ailleurs. Le dernier rapport des policiers de l’office central anticorruption (OCLCIFF) a conclu qu’« aucun élément de l'enquête ne laisse supposer que les fonds de Mme Ceccaldi-Raynaud au Luxembourg provenaient des pots-de-vin en dollars » que Laurent Gimel dit avoir versés pour obtenir le marché du chauffage de La Défense.

Le 17 décembre 2014, le juge Bergès a clôturé l’enquête. La chambre de l’instruction a depuis ordonné sa réouverture, mais les nouvelles investigations ne concernent par Joëlle Ceccaldi-Raynaud. Faute de preuve, elle devrait logiquement bénéficier d’un non-lieu en ce qui concerne la corruption. Quant au redressement fiscal, il ne vise que sa fille Émilie, à qui Joëlle Ceccaldi a fait un cadeau empoisonné.

Reste un sentiment d’inachevé sur les fonds occultes reçus par la maire en 2000 et 2001, pendant l’appel d’offres de La Défense. Joëlle Ceccaldi-Raynaud a reconnu qu’une des trois remises d’espèces à Genève n’a pas pu être effectuée par le gestionnaire de fortune Georges Tillmann, alors trop âgé et malade. Or, Éric Cardon, le gestionnaire de Rothschild qui récupérait les enveloppes, a assuré qu’il a eu affaire à trois reprises au même homme. L'enquête a enfin établi que Tillmann a cessé d'être administrateur de Fiducor en 1998, deux ans avant la première remise de cash. Bref, les 454 000 euros transbahutés en Suisse ne semblent pas issus de l'éventuelle cagnotte de la grand-mère.

Il y a enfin le virement de 305 000 euros du 12 octobre 2000. Il vient d’un compte belge détenu par la société Naomi Equities, immatriculée aux îles Vierges britanniques. Cet argent ne semble pas non plus provenir de l'hypothétique héritage, puisque les premiers versements de 1996 sont issus d’une banque différente, basée au Luxembourg. Le juge Bergès aurait pu en avoir le cœur net. En 2013, il avait lancé une commission rogatoire aux îles Vierges pour identifier les propriétaires des sociétés-écrans qui détenaient les comptes de Joëlle Ceccaldi. Mais fort curieusement, il n’a pas inclus dans sa demande la mystérieuse Naomi. Décidément, la maire de Puteaux peut se féliciter de la bienveillance de la justice.

(3) Il est en théorie possible pour la justice française de passer outre et d'ouvrir tout de même une enquête pour fraude fiscale ou blanchiment de ce délit. Mais c'est en pratique quasi impossible, car cela menacerait la coopération judiciaire franco-luxembourgeoise, et parce qu'une procédure ainsi ouverte risquerait d'être frappée de nullité.
(4) Si un premier retrait de deux lingots d'or et 100 000 euros a eu lieu dès le 31 mars, l'exfiltration massive démarre vraiment en octobre, ce qui correspond à la date de la dénonciation de Charles Ceccaldi.

Yann Philippin


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