Covid: dans un hôpital gériatrique, où les médecins refusent une surenchère de soins

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L’hôpital privé de Riaumont, près de Lens, est mobilisé depuis le printemps pour prendre en charge les patients atteints du Covid. C’est un hôpital gériatrique, où la plupart des malades, trop âgés, ne sont pas admis en réanimation.

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Liévin (Pas-de-Calais).– Pour mettre en scène une fausse épidémie, un grand complot, l’hôpital de Riaumont est un lieu idéal. Le hall d’entrée est vide, la cafétéria fermée, les chaises sont sur les tables, encastrées tête-bêche. Il n’y a pas une âme dans les interminables couloirs vitrés avec vue sur le paysage du Pas-de-Calais, hérissé de clochers, de cheminées d’usines et de vestiges des anciennes mines.

Certes, l’établissement défie les lois de l’architecture hospitalière moderne : il est trop étendu, éclaté ente plusieurs bâtiments reliés entre eux par des passerelles, c’est un dédale. Mais il est tout de même anormalement vide.

Ici comme ailleurs, les familles des malades ont été bannies. La dame chargée de l’accueil, largement désœuvrée, l’explique d’emblée : « Il y a eu des accrochages, des moments pas faciles, avec des familles masques sous le nez, en groupe alors que le nombre de visites était limité. » L’établissement a voulu rester ouvert, ne pas isoler ses malades et les désespérer un peu plus, mais il a dû se résoudre devant la vague épidémique. « On a refermé à contrecœur, pour protéger nos patients. Aujourd’hui, les visites sont autorisées par les médecins seulement dans certains circonstances, en particulier les fins de vie », explique le gériatre David Mazajczyk.

Face au Covid, les malades de cet hôpital sont les plus fragiles, presque tous sont très âgés. L’établissement compte le plus grand nombre de lits de gériatrie de la région, plus encore que le CHU de Lille. Sur les 134 lits de l'hôpital, 50 sont occupés par des malades du Covid, dont 30 lits sont dédiés à la prise en charge aiguë de la maladie, et 20 lits aux soins de suite et de réadaptation, pour les personnes âgées qui se remettent de cette maladie, parfois pendant plusieurs semaines.

L’établissement compte également un service d’urgences, un Ehpad de 40 lits, une unité de soins de longue durée de 88 lits. C’est aussi un hôpital de proximité, avec son service d’urgences ouvert à tous, son laboratoire de biologie ou d’imagerie médicale, et ses consultations de médecins spécialistes.

Quand enfin on pousse la porte d’une unité de soins, tout est en ordre : les patients sont dans leurs chambres, alités ou en fauteuil ; les soignants vont et viennent, poussent chariots et brancards, échangent sur l’état des patients.

L’hôpital de Riaumont est un établissement privé non lucratif, situé à Liévin, une commune limitrophe de Lens. Il appartient au groupe Ahnac, héritier des établissements créés pour les mineurs au début du XXe siècle.

L’hôpital de Riaumont. © Ghesquiere L’hôpital de Riaumont. © Ghesquiere

Aux alentours de Lens, l’incidence du virus est très élevée : 648 cas pour 100 000 habitants, contre 165 en moyenne en France. Le système hospitalier est sous forte pression dans les Hauts-de-France : 812 lits de réanimation sont ouverts, contre 460 hors crise sanitaire. Le taux d’occupation global est de 83 %, les deux tiers des lits sont occupés par des patients Covid. Pour garder un temps d’avance sur le virus, la région a organisé six transferts de patients, quatre vers l’Allemagne, deux vers l’Île-de-France.

Dans les Hauts-de-France, comme en Île-de-France, les effets du couvre-feu et du confinement se font heureusement sentir : le pic des contaminations semble passé, comme celui des hospitalisations.

Depuis le début de l’épidémie de coronavirus en France, l’hôpital privé a été associé à la prise en charge des malades. La directrice de l’établissement, Florence Eveno, assure : « On a eu jusqu’à 47 lits occupés par des malades du Covid lors de la première vague. » Le docteur Karine Humbert, chef du pôle des urgences du groupe Ahnac, explique que, dès le départ de l’épidémie, « les portables ont chauffé entre les réanimateurs et les urgentistes de la région, parce qu’on se connaît tous ».

Le gériatre David Mazajczyk, qui est le directeur de la stratégie médicale du groupe Ahnac, se remémore les incertitudes du printemps: « Il n’y avait pas de tests. C’était difficile d’identifier les malades du Covid parmi les personnes âgées, car leurs symptômes sont différents, très variés : il y a les problèmes respiratoires bien sûr, mais aussi la confusion, les chutes, les problèmes digestifs. Ce n’est pas surprenant, beaucoup de maladies présentent des symptômes assez différents chez les personnes âgées. »

L’hôpital de Liévin a commencé à rouvrir des lits dédiés au Covid en octobre. L'urgentiste Karine Humbert a vu d’abord arriver « des malades plus jeunes, et plus graves. La rentrée universitaire a été une catastrophe absolue : de nombreux étudiants se sont contaminés pendant leur soirée d’intégration, puis sont rentrés chez eux et ont contaminé leur famille. On a vu des familles entières ».

Dans cette deuxième vague, les médecins ont d’abord cru que les personnes âgées parvenaient à se protéger, mais elles ont finalement été contaminées par leur famille, ou les personnes qui s’occupent d’elles au quotidien.

Pour les patients âgés qui présentent une forme grave de Covid, sont d’abord mis en place des traitements symptomatiques : de l’oxygène, des antibiotiques, des anticoagulants pour prévenir les thromboses emboliques, des corticoïdes pour prévenir le stade inflammatoire de la maladie. Si l’état de santé du malade s’aggrave encore, est alors envisagé, ou pas, un transfert vers des soins intensifs, dans un autre hôpital, car Riaumont n’a pas de service de soins critiques ou de réanimation.

Dans l’unité Covid de l’hôpital, mardi 10 novembre, 26 des 30 lits dédiés au Covid sont occupés. Les malades viennent des urgences, ont été envoyés par leur médecin traitant, d'autres établissements, ou d’un Ehpad. Les patients de l’unité ont « plus de 75 ans, des fragilités, un Covid grave qui nécessite de l’oxygène », détaille le gériatre.

Une patiente hospitalisée dans l'unité Covid de Riaumont. © CCC Une patiente hospitalisée dans l'unité Covid de Riaumont. © CCC

« Aux environs du dixième jour de l’infection, on assiste chez les patients les plus graves à une décharge inflammatoire, poursuit-il. Pour les patients les plus âgés, les médecins décident, la plupart du temps, de limiter des soins, c’est-à-dire d’arrêter l’escalade de traitements de plus en plus lourds. Car en réanimation, sont « privilégiés les patients plus jeunes », dit David Mazajczyk. Il assure que « cette décision est prise de la même manière pour le Covid que pour toute autre maladie. Elle est collégiale, prise par le gériatre, le médecin qui suit le patient et un médecin réanimateur ».

Il y a des exceptions : l’unité Covid a récemment « transféré en unité de soins critiques un homme de 77 ans, qui avait besoin de plus en plus d’oxygène, et qui risquait de s’aggraver, explique le gériatre Guillaume Goddefroy. On l’a fait admettre parce qu’il n’a pas de troubles cognitifs, qu’il vit de manière autonome. On a discuté avec son hématologue et le réanimateur, et on a décidé qu’il pouvait bénéficier d’oxygène à haut débit. Mais il ne sera pas intubé car, après trois semaines de réanimation, s’il survit, son espérance de vie et sa qualité de vie ne seraient pas acceptables. On a anticipé cette décision, afin qu’elle ne soit pas prise dans l’urgence, par un médecin seul. »

 

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