Accusé de harcèlement sexuel par LFI, Thomas Guénolé est écarté

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Selon nos informations, une étudiante de Sciences Po s’est plainte auprès de La France insoumise du comportement de Thomas Guénolé à son égard. Une procédure d’exclusion était en cours. L’ex-candidat aux européennes dénonce des « méthodes staliniennes ».

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Thomas Guénolé a pris La France insoumise de court. Le candidat aux européennes a publié, ce jeudi matin 18 avril, un long texte sur les réseaux sociaux pour dénoncer les « méthodes staliniennes » du mouvement auquel il appartient. Il était en réalité visé par une procédure interne, déclenchée par le témoignage d’une jeune femme dénonçant un comportement qu’elle juge « inapproprié ».

Mediapart a eu accès à ce récit. Il s’agit d’une étudiante de Sciences Po, que Thomas Guénolé a eue en cours entre 2015 et 2017, sur le campus de Reims où il enseignait à l’époque, et que l’on appellera Émilie pour préserver son anonymat.

Celle-ci a fait part en mai 2017, auprès de la cellule d’écoute de Sciences Po dédiée aux violences sexistes et sexuelles, du « malaise » qu’elle ressentait alors. Dans un compte-rendu écrit de ce témoignage, dont Mediapart a obtenu copie, Émilie explique qu’au début, elle se « sentai[t] un peu spéciale, désignée comme la “préférée” ». Elle précise, par exemple, avoir eu de très bonnes notes.

« Petit à petit, j’ai trouvé ses regards gênants et ses mails bizarres », affirme-t-elle encore. De fait, dans des échanges privés qu’elle a avec au moins deux proches, elle leur fait part de la gêne qu’elle ressentait.

Émilie raconte encore avoir discuté avec lui, en marge d’une conférence. « Il a traîné et on est restés devant Sciences Po. […] Il m’a parlé de son projet d’écrire un livre et m’a interrogée sur ce qu’il fallait traiter. C’était bizarre, parce que je ne suis quand même qu’en 2e année », rapporte l’étudiante, en mai 2017.

Émilie parle également de compliments sur sa voix ou sa présence. Dans un mail d’avril 2017, Guénolé lui a écrit : « Si je peux me permettre, le rouge vous va très bien. :) »

Interrogé par Mediapart, Thomas Guénolé affirme être « tombé de [sa] chaise », avant de dénoncer une « mécanique odieuse ».

« J’ai toujours eu avec elle une distance respectueuse », affirme-t-il. « Nous avons pris l’habitude d’avoir des échanges sur le campus ou par message sur des thèmes abordés dans les cours ou sur l’actualité politique du moment, comme l’écologie », précise-t-il, tout en récusant formellement tout rapport de séduction.

Sur la remarque sur la tenue de l’étudiante : « C’était une blague, il la félicitait d’avoir été convertie à ses idées politiques, indique l’avocat de Thomas Guénolé, Jérémy Afane-Jacquart, joint par Mediapart. Parce qu’elle était verte [Émilie était engagée dans Sciences Po environnement – ndlr], et que lui était rouge. »

L’avocat précise que s’il « ne nie jamais le ressenti d’une personne, il faut pouvoir s’appuyer sur des éléments objectifs » : « Il n’y a aucun élément relevant d’une qualification pénale », poursuit Me Afane-Jacquart, qui envisage une plainte en dénonciation calomnieuse contre l’étudiante.

Thomas Guénolé. © Capture d'écran / Site de Thomas Guénolé Thomas Guénolé. © Capture d'écran / Site de Thomas Guénolé

« En tant que prof, avoir des discussions avec des étudiants m’intéresse à double titre, dit encore Thomas Guénolé. D’abord pour détecter des étudiants qui peuvent devenir des collaborateurs potentiels, par exemple pour le travail de documentation de mes livres. C’est mon côté chasseur de têtes. Ensuite parce que les discussions intellectuelles avec des étudiants permettent de ne pas être emprisonné dans les certitudes de sa génération. »

Dernier élément, « dans son cas à elle, j’avais tendance à facilement la complimenter, sur la très bonne qualité de ses exposés, parce que j’avais ressenti un énorme manque de confiance en elle », explique encore Thomas Guénolé à Mediapart.

Émilie n’en a pas la même lecture. Contactée par Mediapart, elle confirme s’être sentie « mal à l’aise » à l’époque. Elle précise aussi que c’est un de ses proches qui a contacté la direction de Sciences Po, avant qu’elle n’accepte de livrer son vécu, qui, dit-elle, avait un impact négatif sur sa scolarité.

Mais elle n’en est pas restée là. Dans le cadre plus général de la multiplication des témoignages de comportements inappropriés, ou de violences sexistes et sexuelles, et en découvrant la candidature de Thomas Guénolé aux élections européennes, Émilie a également alerté La France insoumise.

« Nous avons été informés le 3 mars 2019 et nous l’avons rencontrée le 14 mars 2019 », rapporte l’élue parisienne Danielle Simonnet, au nom du pôle de vigilance et d’écoute contre les violences faites aux femmes de La France insoumise. Celui-ci a remis son rapport de préconisation dès le lendemain.

Selon la même source, « l’avis était unanime » et proposait « l’exclusion de Thomas Guénolé » au comité électoral, habilité à trancher. Le pôle estime en effet que les faits « peuvent être caractérisés comme du harcèlement sexuel », précise Danielle Simonnet.

L’auteur dAntisocial (Plon, 2018) ou de La mondialisation malheureuse (First, 2016) a donc été convoqué samedi 6 avril par trois délégués du comité électoral, qui l’ont interrogé.

L’ancien professeur à Sciences Po – il était vacataire jusqu’en 2017 – a ensuite saisi son avocat, qui, à plusieurs reprises, a demandé la communication du rapport du pôle de lutte contre les violences faites aux femmes de LFI, et à être présent lors d’une seconde rencontre. Ce qui a été refusé par LFI.

Jusqu’à ce jeudi 18 avril, quand Thomas Guénolé a fait part dans un communiqué de deux pages diffusé sur les réseaux sociaux de ses désaccords avec son mouvement – critiques qu’il n’avait jusque-là jamais émises, du moins publiquement.

Tout y passe : Jean-Luc Mélenchon se comporte en « autocrate » à la tête de LFI ; « la démocratie interne à La France insoumise est un simulacre » ; « Sophia Chikirou […] risque objectivement une condamnation judiciaire » ; des enquêtes judiciaires visent les comptes de campagne ; « des millions de gens voudraient soutenir La France insoumise pour son programme, mais s’y refusent juste à cause de la personnalité imprévisiblement colérique de Jean-Luc Mélenchon », etc. Et la procédure interne, dont Guénolé ne livre pas le détail, est rapportée aux « méthodes staliniennes ».

Le comité électoral de La France insoumise a aussitôt répliqué par voie de communiqué, en confirmant avoir « reçu un signalement d’une jeune femme dénonçant des faits pouvant s’apparenter à du harcèlement sexuel de la part de Thomas Guénolé ». Avant de préciser que « le dossier était en cours d’instruction ».

Jeudi après-midi, le nom de Guénolé a disparu de la page des candidats aux européennes de LFI, alors qu’il figurait jusque-là en position non-éligible, à la 16e place.

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Thomas Guénolé et son avocat Jérémy Afane-Jacquart ont été joints jeudi 18 avril par téléphone, ainsi que tous les membres de La France insoumise cités dans l’article.  

Mediapart avait été alerté il y a plusieurs semaines à propos du récit de l’étudiante, dans le cadre d’une enquête en cours sur les violences sexuelles et sexistes dans l’enseignement supérieur et la recherche.

Contactée par nos soins, cette étudiante a requis l’anonymat, ce que nous avons respecté.