Dans un climat tendu, les députés LREM choisissent le statu quo

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Élu d’une courte majorité, Gilles Le Gendre remplace Richard Ferrand à la tête du groupe LREM de l’Assemblée nationale. Ceux qui espéraient une femme et une inflexion de la ligne politique attendront.

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Encore raté. Mardi 18 septembre, au sortir d’un faux suspense, c’est un homme de 60 ans qui a été élu président du groupe La République en marche (LREM) à l’Assemblée nationale, en remplacement de Richard Ferrand, monté au perchoir. Avec 157 voix contre 107 pour le député des Français de l’étranger Roland Lescure, le député de Paris Gilles Le Gendre devient donc le patron de la majorité. Une majorité qui s’est toujours enorgueillie d’avoir féminisé le Palais-Bourbon, elle qui contient la part la plus importante de femmes dans ses rangs, avec 47 % d’élues.

Pour cette élection interne, trois d’entre elles – Laetitia Avia, Amélie de Montchalin et Brigitte Bourguignon – avaient décidé de se présenter, mais aucune n’a accédé au second tour. Après le précédent Ferrand pour la présidence de l’Assemblée – qui avait jugé qu’il était de bon ton de s’excuser de ne pas être une « dame » –, beaucoup, au sein de LREM, imaginaient que la tête du groupe échoirait de façon naturelle à une femme.

« La présence des femmes n’a jamais été aussi importante à l’Assemblée nationale. Nous la revendiquons et nous nous en félicitons. [...] Fidèles à ce principe de parité réelle, nous assurerons la mixité dans les nominations aux postes clés de l’Assemblée nationale », peut-on lire à ce propos dans la déclaration d’intention du groupe. Tout le monde semble d’accord sur le principe. Mais pas pour la présidence de l’Assemblée nationale. Ni pour celle du groupe, donc. « L’élection d’un homme à la tête du groupe n’est pas forcément un mauvais signe politique », veut tout de même croire l’élu de Poitiers Sacha Houlié.

Gilles Le Gendre à l’Assemblée nationale, après son élection à la tête du groupe LREM. © Charles Platiau/Reuters Gilles Le Gendre à l’Assemblée nationale, après son élection à la tête du groupe LREM. © Charles Platiau/Reuters

Politiquement, l’élection de Gilles Le Gendre dit surtout beaucoup de choses sur l’orientation de la majorité. Car l’ancien journaliste s’inscrit dans la droite lignée de son prédécesseur Richard Ferrand : fidèle macroniste, libéral assumé, il n’a jamais émis la moindre réserve quant aux choix du gouvernement, maniant comme personne la langue de bois et adoptant parfaitement tous les codes politiques de l’« ancien monde ». C’est d’ailleurs lui qui, le premier, avait volé au secours d’Éric Woerth, le jour de sa mise en examen dans l’affaire libyenne, oubliant ainsi l’exigence de « nouveaux usages » dont se targue pourtant LREM.

Son élection a tout pour rassurer l’exécutif, qui ne devrait pas rencontrer beaucoup de difficultés pour imposer ses décisions au nouveau patron des député·e·s de la majorité. Après une année chaotique de présidence Ferrand, nombreux sont ceux qui espéraient pouvoir « construire une unité face au gouvernement » et « faire émerger de nouveaux talents ». La méthode et le manque de débats en interne observés depuis le début de la législature étaient régulièrement dénoncés par tous ceux qui aimeraient établir un rapport de force avec l’Élysée, Matignon et les différents ministères.

Pour l’heure, ce rapport de force se fait exclusivement au détriment des parlementaires, pour aller toujours dans le même sens politique. La députée Coralie Dubost, rapporteure LREM de la loi Pacte, en a fait l’expérience mi-septembre, en écoutant le ministre de l’économie expliquer pourquoi il s’opposait à son amendement, visant à limiter la participation des gros salaires aux résultats de l’entreprise. « C’est faire perdre 371 euros par an aux salariés concernés, c’est beaucoup. Ce ne sont que 150 000 personnes mais, croyez-en ma petite expérience politique, vous allez les entendre très fort et je doute que vous entendiez beaucoup ceux qui vont gagner 7 à 8 euros par mois », lui a indiqué Bruno Le Maire, sans rougir.

Être en mesure de représenter l’ensemble des sensibilités du groupe et de porter leurs voix auprès du gouvernement afin de construire une politique commune : telle devrait être l’une des principales missions du patron des député·e·s. Ne pas y parvenir : tel était l’un des principaux reproches adressés à Richard Ferrand – et qui explique en partie les raisons pour lesquelles il a été si mal élu au perchoir. Gilles Le Gendre ne devrait guère faire mieux que son prédécesseur, lui qui a validé et soutenu tous ses choix, avec un dévouement sans faille. Il était, à titre d’exemple, tout à fait favorable à l’idée de réduire le nombre d’amendements individuels, seule façon pour certains d’exprimer leurs divergences. Il menait même depuis quelques mois une réflexion sur le sujet, au côté de Pacôme Rupin.

Lui aussi élu d’une courte majorité, l’ancien journaliste est loin de faire l’unanimité au sein du groupe. Sans le poids politique de Richard Ferrand, sans sa proximité avec Emmanuel Macron, et sans l’autorité que cette dernière lui conférait, sa mission s’avère délicate. Et ce d’autant plus face à un groupe de 311 élus, qui se cherchent encore un semblant de cohérence. « Avec un corpus idéologique restreint, cela rend le pilotage compliqué », reconnaît le député de la Vienne Jacques Savatier. 

La première année de législature a été émaillée par différents épisodes de tensions entre les uns et les autres. Dernier en date : le départ fracassant de la députée des Hauts-de-Seine Frédérique Dumas, qui a expliqué dans Le Parisien choisir de rejoindre les rangs de l’UDI, pour ne pas sombrer avec le reste des ses anciens collègues. « Travailler dans l’espoir d’être écouté, voire entendu, faire bouger les lignes… est tout simplement impossible avec l’exécutif et compliqué avec le groupe. Même donner un avis est vu comme une fronde s’il n’est pas conforme », a-t-elle affirmé au quotidien, avant de conclure : « On a le sentiment d’être sur le Titanic. »

Sous le concert de louanges et de félicitations qui ont suivi l’élection de Gilles Le Gendre, quelques rares député·e·s ont tout de même regretté que le choix se soit encore porté sur une candidature masculine, à l’instar de Perrine Goulet, de Sonia Krimi ou encore de François-Michel Lambert, qui s’est amusé à tweeter la chanson « Où sont les femmes » de Patrick Juvet. « Le renouvellement n’est pas dans les postes de direction », a également déploré sur LCP Barbara Pompili, candidate malheureuse face à Richard Ferrand, évoquant la « frustration » de certains de ses collègues de la majorité.

L’immense majorité des parlementaires interrogés le matin du vote par Mediapart tentait toutefois de déminer le sujet du plafond de verre auquel se heurtent les élues de LREM. « L’enjeu, c’est la cohésion et l’unité du groupe majoritaire. Chacun a voté en son âme et conscience, sans se soucier de la question des femmes. La question du sexe des candidats n’a pas été prégnante, nous sommes déjà un groupe paritaire », résumait le député de Paris Pierre Person. Et tous de s’empresser de rappeler que la moitié des commissions sont présidées par des femmes.

Jacques Savatier ne voit pas, lui non plus, où est le problème. « Pour le perchoir, cela aurait été historique. Là, c’est que le meilleur ou la meilleure gagne ! D’ailleurs, ces derniers jours, la question a été moins sensible au sein du groupe », explique-t-il, quelques heures avant l’annonce des résultats. Comme son collègue Person, il parle « management », « cohésion d’équipe », « capacité à passer un message politique ». Des critères qu’aucune candidate n’était visiblement capable de remplir.

Cendra Motin, qui s’était également présentée contre Richard Ferrand pour accéder au perchoir, préfère elle aussi évacuer le sujet. « Cette question a disparu du débat, car la fonction de président de groupe n’est pas visible des Français. Il s’agit surtout de gérer une petite PME », raconte cette ex-DRH, reconnaissant toutefois n’avoir pas pris part au vote au premier tour. Sa camarade de banc, Ana Kuric, abonde : « J’ai jugé sur les qualités humaines et les compétences. Voter pour une femme parce que c’est une femme, ce n’est pas entendable pour moi », dit-elle.

Qu’importe l’impatience d’une partie de la base de LREM très sensible au sujet de la place des femmes aux postes clés du pouvoir. Les député·e·s ont visiblement traité cette élection interne avec bien moins de sérieux que celle du président de l’Assemblée nationale, alors que la fonction de patron du groupe majoritaire, si elle est méconnue, est stratégique.

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